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actualités des expositions

  [verso-hebdo]
19-10-2017

La lettre hebdomadaire de Jean-Luc Chalumeau
Marc Petit, sous le ciel des vivants

La chronique de Pierre Corcos
Le sacrifice de l'innocent

La chronique de Gérard-Georges Lemaire
Chronique d'un bibliomane mélancolique

La chronique
de Pierre Corcos
Depardon, une grâce
« J'ai été en colère, je suis resté trop longtemps en silence, en résistance, en lutte contre la lumière, contre l'icône qui ne venait pas et que tout le monde attendait. J'ai raté beaucoup de choses. Mes photos ne sont peut-être que des ratages mais quelle chance ! Les photos réussies c'est terrible. », dit Raymond Depardon. Et cet aveu, cette réflexion ponctue, comme d'autres notes inattendues et troublantes, l'exposition rétrospective Traverser, à la Fondation Henri Cartier-Bresson, jusqu'au 17 décembre. Le risque de modélisation guette en effet tout photographe qui se prend pour un artiste, comme sont aux aguets performance et monosémie piégeant le « bon » photoreporter : « voyager, et n'être rien du tout. Ni touriste, ni reporter. Ne chercher aucune performance. Ne rien chercher à prouver. », écrit encore le photographe, réalisateur et écrivain... Walker Evans, que Depardon admire tant, avouait sur le tard : « J'ai plutôt lutté contre la sophistication esthétique » (cf. Verso Hebdo du 1-6-17).

Pour compenser le handicap de son immédiate et supposée « objectivité », éliminer le soupçon de n'être pas tout à fait un art, la photographie, il est vrai, a eu tendance à en rajouter dans un certain académisme de la photo artistique, ou alors à ressasser un choix bien subjectif du photographe à l'égard de la réalité... Il s'en suit que se protéger contre ces réactions, explicables mais piégeantes, nécessite une permanente réflexion, qui peut prendre la forme d'une écriture, d'un journal chez certains. C'est exactement la démarche exigeante de Raymond Depardon. Cette vigilance, ce retrait sont alors payés de moments de grâce...

L'exposition nous présente une bonne centaine de tirages, textes, documents, films, étalés sur une soixantaine d'années, de cet auteur complet que certains connaissent surtout par ses remarquables films documentaires (Numéros zéros, Reporters, Faits divers, Urgences, La Captive du désert, Délits flagrants, Profils paysans, Journal de France, Les Habitants, pour n'en citer que quelques-uns). On peut lire, à cette occasion de rétrospective, un passionnant entretien inédit de l'auteur avec Agnès Sire, commissaire de l'exposition, dans un ouvrage, Traverser, co-édité avec les Éditions Xavier Barral, ouvrage proposant une sélection plus vaste d'images. Pour s'y retrouver un peu dans la complexité de ce parcours, l'exposition s'articule autour de quatre axes : La terre natale en dialogue avec Le voyage (Égypte, Tchad, Mauritanie, Liban, Bolivie, etc.), puis La douleur en dialogue avec L'enfermement (prisons, asiles). Il reste en effet difficile de préciser le chemin qu'a suivi cet autodidacte, chemin étonnant qui va du jeune paparazzo au Sage de la photographie ! En passant bien entendu par le fondateur puis directeur de l'agence Gamma, le réalisateur de documentaires, de périlleux reportages, de spots publicitaires, le photographe officiel ou mandaté (par la DATAR par exemple), ou encore l'anthropologue travaillant sur le monde paysan (il est lui-même fils de cultivateurs), les fermes, la France profonde... En dépit de toutes ses aventures, l'homme est réservé, prudent, circonspect, ses yeux bleus refroidissent les laves fugitives du spectaculaire. Il est là sans trop y être, et quand il a le sentiment d'encombrer - comme il l'a ressenti à un moment dans les asiles psychiatriques -, il s'efface... Oui voilà, l'effacement pour laisser les choses, les êtres se détacher comme ils sont. Dans cet ordinaire qui reste leur durable vérité. La créativité ne consiste pas seulement à nous rapprocher du bizarre, à nous le rendre familier, elle s'entend aussi à rendre le familier étrange et l'ordinaire extraordinaire.
Dans cette photo intitulée Glasgow 1980, on voit simplement des gamins traverser une rue avec une poussette, derrière eux et à droite il y a ruines et gravats. Comment l'on s'habitue à ce que la vie, la jeunesse coexistent sans cesse avec la destruction, les décombres ? Dans cette autre photo, à la fois banale et saisissante, titrée Îles Dahlak, Érythrée, on n'aperçoit qu'une route blanche, poussiéreuse, ouverte sur un horizon noir, et en bas à gauche un morceau sombre de camion fonçant sur cette route. Tout l'ordinaire passionné de l'infini, l'intemporel « on the road again » est là... Voici un homme qui serre un radiateur dans un couloir nu et luisant, une silhouette plus loin semble observer cet affalement avec inquiétude: cette photo prise, comme d'autres, dans un asile psychiatrique suggère l'ennui désespéré, stuporeux de cet enfermement. On trouve aussi quelques photos de prison qui n'ont rien de sensationnel, mais dessillent les yeux du visiteur sur la réalité carcérale courante. « Éviter la rhétorique de la compassion - qui ne l'a jamais séduit - faire des images un peu banales, calmes, sans éloquence particulière, mais chargées de sentiment, voilà un programme clair », précise le texte de présentation d'une rétrospective Depardon qui, certes, n'a pas l'ampleur de celle de novembre 2013 au Grand Palais, ou encore celle qui avait lieu début 2015 au MUCEM de Marseille, mais sait offrir au visiteur suffisamment de photos et de textes pour qu'il comprenne la démarche à la fois sensitive et réflexive du photographe documentariste.

Questionnement sur le cadre, le hors-champ, ondoiement entre le subjectif et l'objectif, tension non résolue entre constat documentaire et composition plastique... Réticences, immobilité dans un mouvement perpétuel. Décider de certains hasards, car l'icône attendue par tous ne vient pas... Mais voici que l'accident, ou un certain ordinaire, d'un coup mystérieux porte la grâce espérée.
Pierre Corcos
12-10-2017
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