Toutes générations confondues ...
retour

‘La photographie donne un peu de vérité, à condition de morceler le corps.

Mais cette vérité n’est pas celle de l’individu, qui reste irréductible ; c’est celle du lignage’

Roland Barthes, La Chambre Claire
La photographie a toujours été une histoire de famille. Pour Emmanuelle, l’Histoire a toujours été une histoire de famille. Pour elle, la photographie a toujours eu une histoire. Elle juxtapose celle-ci et celle-là, elle convoque la photographie pour revoir les siens, dans le plus simple appareil.

(Le sommeil de ma grand-mère, 1990. ‘Mes premières images dès 1987. Ma grand-Mère maternelle, à Gap, elle s’endort devant la télévision. Lumière naturelle. Pendant une semaine, tous les soirs pendant le film, après le dîner. Sa soeur endormie à ses côtés. Chut ! Je range tout avant qu’elle ne s’éveille. Le dernier soir, c’est elle qui me surprendra. On peut apercevoir à l’arrière plan, le frère de ma grand-mère, sa file, sa petite fille.’).

La succession des générations en photographie provoque une altération (je crée un original, je le duplique, je le contretype, j’en tire une épreuve, je fais un inter-négatif, etc.), l’image y perd en définition et gagne en grain, elle prend du flou. Elle y gagne en recul, en distance, elle s’éloigne de son rapport au naturel, son instantanéité devient lâche.

(Verdun et 14-18, 1991. ‘Plaques de verre offertes par un historien à ma famille historiens ; duplis faits en cours de photo, à l’école, dans la classe de mon père. Projet de fin d’année. reproduction d’une photographie représentant ma grand-mère, ma grand-tante et mon grand-oncle. Elle fut trouvée sur le corps de mon arrière grand-père tué à Verdun. Plaques numérisées puis miniaturisées et dupliquées 25 fois.

L’autre photo trouvée aux puces porte une inscription, le nom de ma grand-mère.’).

La famille est fixée au travers d’un dispositif pudique et affectueux. C’est une machination qui saisit chacun des siens et leur donne une essence quasi-abstraite ; il n’est plus question de tirer le portrait mais d’une citation à comparaître : “tu vas reprendre ta place dans la composition!”. Le père et la mère ne servent pas de repoussoir ou de modèles mais ils procurent des sources (archives), des matériaux (pour la machine), des visages (pour l’air), et Emmanuelle les tient à bonne distance.


(Premier portrait de ma mère, 1992. ‘Reprise de la première photo d’elle trouvée chez ma grand-mère. Plaque de verre stéréoscopique. Je promène l’image et l’appareil sur les lieux qu’elle a fréquentés. Ma mère, ma soeur, chez ma grand-mère.’).

Emmanuelle ne filme pas les siens dans l’instant, l’événement, la surprise, le moment, le vrai, la couleur locale. Bien au contraire, elle prend son temps, elle pause, elle filtre, elle mesure le travail des ans. Elle soutient le regard daté de son père au travers d’une lentille qui en a vu d’autres. Elle ne revient vers sa famille qu’en retrouvant les sources de la photographie : sur les traces de ma mère / sur les pas de Niépce. Mon point de vue sur ‘enfance de ma mère, mon pèlerinage à Gras.

Sa mère est remise à sa place : dans son cadre. Elle ne capture pas son père, sa mère ses frères et ses soeurs. Elle reconstitue le lien, elle se rapproche, elle les invite sur son territoire, elle passe le tout au révélateur puis elle le (les) fixe. Elle ne es classe pas dans un album (les albuminer?). Elles les regarde et reconstitue une arborescence qui mêle histoire, technique, architecture, temps, noirs et blancs.

(Mon point de vue sur Niépce, 1993.’La première photographie : Point de vue du Gras. Travail à partir de cartes postales du musée, je promène Nicéphore à Chalon.’).

Très souvent elle choisit des plaques de verre. Pour certains, la plaque, c’est l’incunable de la photographie, ça a une valeur en soi : fragilité, rareté (objet de culte et de brocante). La plaque pour Emmanuelle est rigide, visible, translucide, datée certes. Et puis zut! elles étaient dans l’héritage.

(Orientations occidentales, 1994.’Les plaques proviennent du grenier de ma grand-mère. Confrontations des paysages et sites du Maghreb à l’architecture de Royaumont. Retour sur es lieux du crime.’)

Les images de la plus grande maturité sont paradoxalement les premières réalisées. Tout y est, pas d’artifice, pas de machine, ‘ il n’y a rien à dire’. Que faire alors, quand on vu juste à vingt ans, qu’entre la grand-mère et la petite fille il y a eu et instant de grâce : plus de distance, plus d’histoire ?

Le temps devient irréel et s’installe. Le spectateur est soudain de trop.

(Regards, 1995. ‘Je regarde à travers le viseur de l’Apollo-Duplex, mon arrière grand-mère, ma grand-mère, ma mère, mon père, mon arrière grand-père, mon oncle à trois jours, moi ...’).

Estomaquée par la violence et la vérité de cet instant, Emmanuelle a dû reprendre tout à zéro en repartant du but pour remonter aux origines : qui suis-je, où vais-je, où dors-je ? Alors elle est allé chercher ses plaques, ses cartes, ses bains, sa collection de machines et elle a regardé.

Aujourd’hui elle est quelque part au milieu d’eux.
Michel Richard