« Je souscris maintenant
avec joie à l’opinion selon laquelle les expositions n’ont
pas à être à propos de n’importe quoi imposé aux oeuvres
qui la constituent ; les expositions peuvent simplement
être à propos des oeuvres elles-mêmes ». Robert Nickas «
Bas les pattes. C’est moi qui commande ici. Tu n’es pas
là pour me faire du mal. Je suis là pour te faire du bien.
Et moins tu me touches, mieux c’est ». Grisélidis Réal Rappel.
Un baiser rouge fut déposé le 19 juillet 2007 sur l’une
des toiles vierges, faisant partie du polyptyque de Cy Twombly
Les trois dialogues de Platon de 1977. Ce vandalisme fut
une véritable destruction et c’est une évidence incontestable.
Il en découla un procès et son jugement, un battage médiatique,
des incompréhensions, des mises à profit et une exposition.
L’exposition J’embrasse pas fut la réponse de la Collection
Lambert. Rassemblant des oeuvres liées à cet acte vandale,
à sa violence et à sa trace. S’y croisent le Baiser de l’artiste
d’Orlan, La Bocca/Baush de Bertrand Lavier, des photographies
de Nan Goldin ou de Douglas Gordon jusqu’à l’infâme coeur
constitué de matraques de Kendell Geer (1)
ou le regroupement évident et sans goût (ou d’un écoeurement
symboliste) d’oeuvres monochromes et/ou blanches évoquant
la pureté, l’instant vierge (2). Notons
aussi que dans le parcours de l’exposition, présenter des
affiches de cinéma relève du plus grand comique, c’est réduire
une oeuvre à son illustration visuelle (3).
Evoquer les « baisers du cinéma » simplement par des films
dont le titre contient un mot de la même sémantique, c’est
faire l’impasse sur tous les films qui en contiennent et
donc sur des baisers tragiques, des « baisers de menteurs
qui disent je vous aime », des gifles au goût de baisers,
des rapports protégés ou impossibles… L’exposition entière
fait l’impasse sur la destruction volontaire d’une oeuvre
par le temps ou par le public (à la demande de l’artiste),
ou sur l’interaction relationnelle qu’une oeuvre suscite.
Pensons aux performances de Yoko Ono ou de Sylvie Fleury,
à la dégradation substantielle des créations de Michel Blazy
ou de Jana Sterbak, aux actes « généreux » de Felix Gonzalez-Torres
ou de Rirkrit Tiravanija…
En réponse à un geste inconsidéré, abruti, puéril, le musée
répond de manière institutionnelle par une exposition collective
et thématique. Exit donc l’envie de brainstorming, d’expositionconversation
; le musée n’est ni un cadre de travail, ni un système de
production (4). Se satisfaire d’un
battage médiatique met l’oeuvre en souffrance car elle n’a
pas à l’exprimer. Jouer avec les pirouettes médiatiques
et les « faits divers », jusqu’à en oublier le mot d’esprit.
Par essence une oeuvre résiste, c’est un espace de résistance.
Il est difficile de la contraindre. Pourquoi vouloir la
contredire, lui enseigner, lui inculquer un propos ? Ici
le baiser, c’est attirer l’attention sur ce qui fut loin
de l’art, sur la petitesse d’un geste Il fallait du lourd
et du solide, du bien appuyé, du « on vous montre, regarder
c’est ça et rien d’autre », du « ne vous inquiétez pas les
oeuvres figurent le thème et nous vous envoyons leur sens
avec accusés de réception ». Par sa volonté thématisante,
cette exposition entraîne une réflexion nécessaire sur les
enjeux d’une thématique. Des attitudes, à la « basse définition
» (pour les meilleures), en passant par la peau ou l’art
et la nourriture (pour les pires) ; les thèmes font florès
dans les pratiques curatoriales. Ce ne sont plus des expositions
pour spectateur mais pour un public ciblé, répertorié que
l’on assomme sous le poids de certaines évidences et lieux
communs.
Une thématique tente de convaincre - acte de prosélytisme
pur - jouant d’équivoques sans pour autant conduire à la
connaissance des convictions matricielles. Une exposition
qui prouve, qui dénonce, qui se sert du spectacle sans en
être un. Les thématiques ont le charme, très crispant, de
poser des questions évidentes : faut il montrer cela (mais
pas comment) ? est ce vraiment dans le thème ? n’est ce
pas trop illustratif ? Les artistes ne se posent pas ces
mêmes questions, car ils sont loin d’être au ras du sol.
C’est une formulation où les oeuvres sont des indices sous
scellés, sortis de leur contexte, de leur lieu. Il est différent
d’être le créateur d’une situation, d’une histoire et d’en
être le rabâcheur, le rabatteur. L’exposition n’est pas
un processus fixé à la forme ni un tombeau ou une cérémonie
et surtout elle ne nécessite pas d’être fait par défaut.
Une exposition, c’est aussi un laps de temps, de l’activation,
des rapprochements de sens. Est ce pertinent de faire une
salle avec différents baisers ou alors une salle avec différentes
visions de ce qu’est la maison ou la pratique d’un sport
? Comment est il envisageable de réduire une oeuvre à son
sujet ? Pourtant Daney disait qu’un pur cinéaste est «quelqu’un
qui « n’a pas de sujet », qui n’en veut pas, qui s’en défie
». et que « le propriétaire de l’image doit fournir la preuve
qu’il est encore capable de la mettre à l’épreuve, ou plutôt
de la mériter ». Le commissaire s’octroie parfois un pouvoir
qui contraint l’oeuvre dans une lecture univoque et simpliste,
parfois propagandiste par l’instrumentalisation de son sens
et de son objet. Une exposition, comme le travail d’un artiste,
n’est pas un message limpide ou hygiéniste. Rappelons ce
qu’Eric Troncy dit à ce sujet : « Je trouve d’ordinaire
les expositions thématiques assez stupides, et qu’elles
me paraissent donner simplement le sentiment qu’elles sont,
et plus généralement que les oeuvres sont, investies d’une
signification claire.
A travers le titre d’une exposition on voit la manière dont
le commissaire et l’institution se comportent avec l’art,
une approche toute entière, une éthique ». L’art étant un
langage extrêmement rare et particulier, pourquoi faudrait
il le faire systématiquement ressembler au reconnu du réel,
à son utilité ? A quoi cela sert il de décoder un message
clair ? Le visiteur d’une exposition dont le titre évoque
son contenu ne fera (ou difficilement) le pas vers une interprétation
nouvelle que n’offre pas l’embrigadement d’un titre explicite.
Et il est encore plus difficile de travailler l’herméneutique
d’une oeuvre face à l’écrasement de ce genre de titre autant
que par le rapprochement si évident, car si formaliste,
entre des oeuvres qui de toute façon ne doivent qu’accomplir
le message que leur marque et leur référent leur ont soumis.
Un jeu SM en somme. Rappelons ce que Stéphanie Moisdon dit
à ce propos : « C’est aussi le danger de tout rapprochement
analogique de croire que dans le rapport de l’un à l’autre,
quelque chose de l’ordre du symbolique, de la vérité interprétative
pourra comme par magie nous soustraire à la différence,
à l’étrangeté ». Il serait délicieux de penser qu’une exposition
ne vient pas résoudre et vérifier des positions abusives.
Une exposition, une création sont des espaces hétérotopiques,
hétérochroniques bousculant la rationalité d’un discours
de morale esthétique, c’est un espace de dialogue et de
rencontre, « Il devient plus difficile chaque jour de nous
identifier aux films, disait Serge Daney. Parce que nous
ne les rencontrons plus (comme des étoiles filantes) mais
parce que c’est eux qui se mettent à nous ressembler : en
réserve, en cassette, en attente, sous grille, vaguement
présents et toujours prêts ». Fin. Après avoir fait l’amour
Patricia Arquette, dans Lost Highway, dit à son partenaire
: « tu ne m’auras pas » ; dans L’Amour en fuite Dorothée
dit à Jean- Pierre Léaud : « Une oeuvre d’art ne peut pas
être un règlement de compte ou alors ce n’est pas une oeuvre
d’art » ; et dans J’embrasse pas de Téchiné le jeune prostitué
interrogé sur sa précarité répond : « je suis heureux d’être
une pute».•
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