Biennales de Venise et Lyon : la panne

Les artistes et les expos
No trouble in Venezia
par Timothée Chaillou



«No alarms, no surprises».
Radiohead, No surprises.

«Les événements ne vont pas plus loin que leur sens anticipé, leur programmation et leur diffusion».
Jean Baudrillard, L’illusion de la fin.



La surprise est l’épreuve du courage» (Aristote) ce que ne firent guère les deux commissaires invités pour cette nouvelle édition de la Biennale de Venise (Maria de Corral et Josée Martinez). Pendant que notre monde s’agite sur le terrorisme et le système sécuritaire qu’il entraîne, la représentation de l’art de notre temps n’ouvre, à de rares exceptions, aucune nouvelle issue dirigée vers la recherche de l’expression de notre quotidien tourné vers son côté tant avilissant que sublime. La biennale de Venise est l’événement le plus attendu et le plus médiatique du milieu de l’art contemporain, chaque édition se doit d’être à la hauteur de son statut. Mais l’éparpillement des commissaires dans des voies redondantes et faciles - puisque aucun nouveau sentier n’est tracé – fait de cette expérience curatoriale une simple monstration faussement théorisée qui dans une volonté – écrite mais non formelle - de présenter de nouvelles recherches, des terrains d’expérimentations, ne dévoile que des oeuvres sans rebond ni euphorie. Dans ce rassemblement sage et lisse le spectateur se demande qu’elles sont véritablement les questions soulevées au niveau de l’actualité de l’art où s’il visite le vaste loft d’un collectionneur amateur.

La mise en scène de l’art de ces 40 dernières années est politiquement correcte, consensuelle sans renouveler le paysage artistique – alors que l’art des biennales se justifie par sa volonté de renverser, de bousculer l’ordre -. Certaines oeuvres sont des pachydermes du symbolique à l’image des performances de Regina José Galindo (lion d’or de la jeune artiste) qui joue sur le terrain brûlant du body art et de ses allégories cathartiques sans atteindre l’intensité déflorante des actions de Gina Pane; ou les photographies très coincées de Gilbert et George offrant au spectateur la vision de leurs corps entourés d’un univers chatoyant qui a perdu toute la force critique de leurs premiers travaux.

Les expositions présentées à l’Arsenal, Always a little further, et The experience of art au pavillon italien sont un récit non linéaire dans lequel les oeuvres sont seules, face à face, elles ne se répondent pas puisque les interactions ne sont pas permises, par cette volonté des commissaires de ne pas donner à voir une exposition « homogénéisante». Ce cloisonnement, même virtuel, n’offre pas une balade légère, ni raisonnée, le visiteur se trouvant face à l’évidence que la faiblesse de certaines pièces est doublement renforcée par le côté spectaculaire du lieu qui les abrite. Pourtant lorsque les commissaires écrivent être remplies du «désir de découvrir de nouveaux territoires d’action et de pensée », cela peut apparaître alléchant mais se révélant plus comme un simple pétard mouillé. Aucun nouveau média, aucunes véritables avancées plastique et formelle, aucune théorie révélée (la commissaire souhaitait que cette exposition tourne « autour d’une dramaturgie romantique du voyage». Renversant ?).

En revanche de superbes surprises sont révélées. L’amusement, l’agitation, le basculement dans le chaos du jeu ou de l’ironie mordante, l’accident et la prolifération entropique sont des entreprises qui font naviguer – sans chavirer – de nombreux artistes comme l’installation-performance de John Bock mettant en scène les fantasmes que suscitent les déchets, l’étouffement, la violence des corps que l’on réveille. Les très esthétiques et graphiques vidéos de foule en transe de Stephen Dean sont le révélateur de l’anéantissement de l’individu et son versant original happé par le bouillonnement humain. Jimmie Durham offre à ses sculptures toute la tragédie requise aux oeuvres qui présentent le chaos soudain qui envahit notre environnement et notre chair, car aucun apaisement n’est possible, il faut donc représenter cette impossibilité. Annette Messager envoûte le spectateur qui se sent plonger dans une comédie qui n’oublie pas le risque comme englouti dans une odyssée féerique.

Le courage de la lenteur, la justesse de la finesse, la sobriété formelle et symbolique entraînent le trouble. Runa Islam fait intervenir – dans une vidéo – une femme postée devant une table parée de vaisselle, qui va d’un geste lent faire tomber ces accessoires ; cette table est l’arène de la bourgeoisie, et ce personnage sans expression brise avec l’intensité du ralenti tous les faux semblants qui peuvent y être joués. Représenter le monde comme de très vastes espaces vides de sens et de présences est une tâche non méprisable que relève avec force Mark Wallinger qui fait errer un personnage couvert d’un costume d’ours dans des environnements teintés du désespoir des peintures de Hopper. Le pavillon Afghan représenté par le travail de Lida Abdul est hautement politique ; dans une vidéo à couper le souffle elle nous donne à voir la béance vide de l’espace où il y a peu se postait l’immense bouddha de Bamiyan qui fut dynamité par les Talibans, face à cette pesante absence des hommes en cercle entrechoquent des pierres pour évoquer leur incapacité actuelle à retourner au faste de leur civilisation.

La biennale n’a pas besoin d’être scandaleuse ou spectaculaire car en cela « la culture se trouve détruite pour engendrer le loisir » (Hannah Arendt) mais elle doit faire appel à une sélection rigoureuse et ouverte au potentiel qu’offre les théories avancées par les penseurs de notre temps pour faire état de notre engloutissement dans le réel en tentant son évacuation.

Timothée Chaillou
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