Biennales de Venise et Lyon : la panne

Les artistes et les expos
Story whithout savour
(Biennale de Lyon : L’expérience de la durée)
par Timothée Chaillou



«L’expérience consiste en intensité, non en durée »
Thomas Hardy – Tess d’Uberville

«Time rise/Time fall/Timeleaves you nothing, /nothing at all Words, just words don’t know /Words take you nowhere, /nowhere to go, to go. »
Cat Stevens - Time



Avec son essai Esthétique relationnel, Nicolas Bourriaud avance de plusieurs cases sur le terrain de jeu de la critique de l’art contemporain. Il recule en revanche de manière brusque lorsqu’il remet en question les fondements de ses théories qu’il souhaitait axer sur un décodage des productions actuelles «en cessant de s’abriter derrière l’histoire de l’art des années soixante » et de ne pas entreprendre «de faire l’inventaire des préoccupations d’hier, afin de mieux se désoler de ne pas en recevoir de réponses» (1); en stipulant dans le dossier de presse de la biennale un recadrage vers les années 60/70 et plus exactement sur la génération post-68. Inclure ces expériences antérieures n’entraîne qu’une simple justification curatoriale de la référence, ce qui déplace les oeuvres dans un dialogue déstabilisé puisque assujetti au statut.

Éclairer notre présent à travers une génération « agitée » emplie de contre-culture, amène-t-il un réel basculement et une confrontation avec notre actualité post – 11 septembre? Les artistes ne seraient-ils que des zombies en quête d’un réel qui ne les figure plus puisqu’ils en sont dépossédés? Mais n’ayez crainte les commissaires (Nicolas Bourriaud et Jérôme Sans) ont insisté - grâce à cette manifestation – «sur le fait que l’art constitue une expérience qui engage le regardeur» (merci encore Marcel Duchamp).

Lorsque Paul Ardenne se penche sur la notion même de Biennale (2) il note son évolution en 5 points : médiatique, mondaine, quantitative, qualitative et politique. Les 2 premières perspectives sont entièrement remplies par cette édition curatoriale – journées de vernissage très maîtrisées où les commissaires se sont même amusés à défiler pour une maison de luxe un des soirs de l’inauguration. En outre le nombre d’artistes fut réduit par rapport aux éditions précédentes – élément martelé comme critère de haute vertu -, la qualité au niveau des débats, des expériences extérieures, du catalogue et des ouvertures diplomatico-culturelles – en adéquation avec notre actualité – restent à débattre car n’apparaissant pas comme valeur prépondérante et fondatrice de cette manifestation (3).

Cette biennale ressemble plus à un simple accrochage d’oeuvres – ce qui représente le degré zéro de la mise en place d’une exposition –, où tous les travaux se retrouvent cloisonnés préférant se repousser que se faire écho, dialoguer ou s’interpeller. C’est alors que l’on se rend compte (malheureusement) qu’elle prend le contre pied de l’édition 2003 qui cherchait tout simplement à «penser le lien qui unit le spectateur à l’exposition comme une expérience multiple plutôt qu’une simple visite, de considérer l’art comme un langage singulier, ni transversal ni intermédiaire, mais tout bonnement spécifique. » Les commissaires (4) ne souhaitaient pas mettre en oeuvre une manifestation thématique réduite à un assujettissement qui aurait été trop illustratif voir académique préférant exprimer des «propositions ouvertes qui ne se contentent pas de représenter le monde mais entendent participer à son invention» (5).

L’exposition serait elle un échec nécessaire? (6) Deviendrait elle le miroir Houellebecquien d’une réalité mise en forme ? Ici le temps devient sans éclat, morne, dépressif loin de la fébrilité et de l’attente. Et c’est par cette expérience de la temporalité qu’un malencontreux transfert se crée, évacuant la substance des oeuvres pour devenir de simples images illustratives et invertébrées. Mais c’est aussi grâce à ce fait que vont surgir les oeuvres les plus fortes qui ne consentent pas à être tenues en laisse par une thématique qui en fin de compte englobe la totalité du champ créatif (durée du travail et de la production, temps de la création, prise de conscience du temps…). Toute oeuvre est affaire de temps puisque existante. Il est donc dommage que les commissaires posent des barrières sur ces productions alors qu’elles s’épanouiraient allégrement sans.

La superbe (par son côté méditatif, non racoleur) vidéo de Pierre Huyghe – This not time for dreaming – permet à l’artiste de commenter et d’alimenter son travail grâce à la figure et à la création de Le Corbusier. L’inspiration, la rêverie sont mises en scène grâce à des marionnettes - figurant les acteurs et les commanditaires du Carpenter Center for the Visual Art à Harvard (unique bâtiment créé par Le Corbusier aux USA).
Dans le livret accompagnant cette vidéo – création graphique de M/M (Paris) – Liam Gillick écrit « Le problème est le suivant, quand vous êtes invités à faire quelque chose dans un contexte donné qui améliorerait éventuellement ce lieu, l’enjeu ce n’est pas tant de combler les attentes de ceux qui vous ont invité ; mais plutôt de supprimer cette conscience de soi impliquant l’acte de réfléchir à ce que l’on pourrait représenter en termes de futurs contenus ou de passés potentiels.» A méditer.

Rirkrit Tiravanija & Philippe Parreno ont collaboré pour aboutir à la mise en place de la pièce Stories are propaganda, installation splendide présentant une vidéo dont les images sont aussi justes qu’un simple Haïku et dont le texte diffusé fait office d’un rapport de notre présent (cinématographique, théorique, informatique…). Le spectateur devant se tenir allongé sur une plage de moquette rouge fissurée de chaque côtés par deux bandes de diodes. Simple conceptualisation d’une salle de cinéma comme lieu de détente.

Onze guitares jouent des riffs calculés par rapport à la logique variable de l’enchaînement des cylindres colorés qui composent les bâtons d’André Cadere. Serait ce aussi un hommage à Christian Marclay que nous donne à voir Sâadane Afif avec cette installation? Cette pièce travaille notre actualité et place le spectateur dans un environnement musical qui fait la jonction entre les expérimentations d’un La monte Young, d’un Terry Riley et des Sex Pistols. Serait ce tout simplement un regard juste, un enchaînement logique dans une perspective de post-production?

Après avoir vécu cette exposition - assez scolaire - il serait juste de se pencher sur cette maxime : « Je souscris maintenant avec joie à l’opinion selon laquelle les expositions n’ont pas à être à propos de n’importe quoi d’imposé aux oeuvres qui la constituent; les expositions peuvent simplement être à propos des oeuvres elles mêmes.» (7)

1) Affirmations issues de l’avant-propos d’Esthétique relationnelle, Les presses du réel, 2001.

2) Paul Ardenne, «L’art mis aux normes par ses biennales, même? », Art Press, N°291.

3) Saluons la volonté des commissaires de faire participer des villes européenees à cette manifestations : Glasgow (Le Tramwy), Francfort (Pontikus), Milan (PAC), Zurich (Migros).

4) Franck Gautherot, Xavier Douroux, Eric Troncy; Robert Nickas, Anne Pontégnie.
5) Avant, Les presses du réel, 2003.

6) En rappel à la phrase de Philippe Lançon « La littérature est un échec nécessaire ».

7) Robert Nickas, Vivre libre ou mourir, Les presses du réel, 2000.


Timothée Chaillou
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