Chroniques des lettres

Chronique de l’An VIII (4)
par Gérard-Georges Lemaire


Du passé faisons table rase…
Comment l’art devient l’Art dans l’Italie de la Renaissance,
Edouard Pommier, «Bibliothèque illustrée des histoires», Gallimard.
Je dois le dire d’entrée de jeu : l’essai d’Edouard Pommier, Comment l’art devient l’Art, est indubitablement le meilleur ouvrage sur la Renaissance qui ait été publié depuis longtemps. Il ne nous apporte rien de nouveau et ne se lance pas dans une interprétation audacieuse et risquée, pour ne pas dire acrobatique. De facto, il s’est emparé des connaissances accumulées sur la question et parvient à les orchestrer et, par conséquent, à les disposer dans un ordre tel qu’il nous donne la possibilité de comprendre de quelle manière les artistes ont pu sortir de leur condition subalterne pour devenir les grands acteurs de la Renaissance italienne, en particulier à Florence. Dans le premier chapitre, il explique très bien (et très clairement) que ce sont les poètes (Dante, Boccace et Pétrarque) qui ont modifié le statut de l’artiste.

Parallèlement des « triomphes » sont organisés pour célébrer l’accomplissement d’une oeuvre d’art, comme ce fut le cas pour la translation du retable de Cimabue en 1240. Avec une patience de bénédictin et aussi beaucoup de talent, Pommier remonte le puzzle du Rinascimento pour en donner le mouvement d’ensemble, tout en éclairant d’une manière originale la surenchère culturelle qui a lieu pendant cette période de retour à l’Antique pour jeter les fondements d’une modernité politique, économique et intellectuelle. Et ce n’est pas la moindre de ses qualités, cet ouvrage ne concerne pas que les seuls spécialistes.
Mondes lointains et imaginaires,
Francesca Pellegrino «Guide des arts», Hazan.


Peut-être eût-il mieux valu séparer complètement ces deux domaines, même si, de l’Antiquité classique à la Renaissance, ils s’interpénétraient à loisir. Mais il est tout de même déroutant de voir des articles concernant Les Indiens précolombiens, Marco Polo, les volcans, les Juifs, les dangers de la mer, l’orientalisme, le japonisme, les chinoiseries, et que sais-je encore, avec les Argonautes, l’enlèvement d’Europe et la Jérusalem céleste. Bien sûr, on peut considérer cet ouvrage comme un grand puzzle. C’est le meilleur parti à prendre. Mais on a tout de même l’impression de nager le plus souvent en eau trouble. Il n’en reste pas moins une documentation tout à fait utile et parfois passionnante pour comprendre l’art du voyage dans ces temps révolus.
La Galerie des glaces,
Jacques Thuillier, «Découvertes», Gallimard.


Cet ouvrage de Jacques Thuillier paraît alors que la galerie des Glaces du château de Versailles vient d’être rendue au public. Fruit de la collaboration de Mansart et de Charles Le Brun, ce vaste programme décoratif achevé en 1674 avait pour but de présenter au monde une création spectaculaire avec pas moins de 357 miroirs. Et c’était aussi un plafond comportant un programme iconographique. A l’origine, le peintre voulait exalter le Roi-Soleil. Mais son rival Mignard réalisa un projet de ce genre avant lui à Saint-Cloud et Le Brun dut penser à autre chose : il opta pour les grandes batailles ayant marqué le règne de Louis XIV. Ce superbe ensemble a repris vie au terme d’une restauration longue et complexe. Peut-être finira-t-on par réhabiliter Le Brun ?
Odilon Redon et le Messie féminin,
Suzy Lévy, Editions du Cercle d’Art.


Odilon Redon a eu une place particulière dans l’art de la fin du XIXe siècle. Suzy Lévy le considère comme un marginal. C’est peut-être là porter un jugement excessif et simplificateur, car il a pleinement participé à l’art de son temps. Elle souligne d’ailleurs qu’il a très tôt attrapé la maladie du japonisme et subi aussi l’influence d’Emile Bernard, si bien que le mysticisme devient un peu son pain quotidien. Mais Edgar Poe a aussi pris pied dans son univers intérieur et le modèle. À mesure que les années passent, il s’éloigne de plus en plus des préoccupations de ses contemporains. Il a aussi pris le virus de la gravure et du dessin en noir et blanc. C’est le noir qui guide ses pas et tout ce qu’il crée de puissant en sort. L’auteur de cette monographie a eu le mérite rare de montrer toutes ces influences ; il s’est forgé un objectif qui se situe à mi-chemin entre le visible et l’indicible. Suzy Lévy a mis l’accent sur sa fascination pour l’occultisme et les milieux qui se sont passionnés pour la question. Peut-être trop. Mais il n’en est pas moins vrai que son étude est un bon moyen pour mieux connaître cet artiste qui transformait en oeil un ballon dirigeable.
A la recherche de la modernité perdue
Max Ernst, vie et oeuvre,
Werner Spies, Centre Pompidou.
Werner Spies a choisi d’être le spécialiste universel de Max Ernst. Il a déjà organisé des expositions et écrit des livres à son sujet. Il vient de produire un bel ouvrage qui concerne la vie de Max Ernst, une sorte de biographie à travers de très nombreux documents, des lettres, des autographes et des textes de l’artiste, mais aussi des photographies et des reproductions d’oeuvres. Comme toujours, c’est la période dadaïste de Cologne qui se révèle la plus passionnante. Il suffit de lire le bref pamphlet qu’il a commis sur Cézanne. C’est le moment où il montre le plus d’originalité et de liberté, mais aussi de mordant. Ses dessins et ses collages sont construits avec une curieuse méticulosité qui renforce leur charge critique et blasphématoire (enfin, par rapport à la sainteté de l’art entretenue par les symbolistes). Le surréalisme va lui offrir de déployer un univers onirique que, parfois, il a décliné de manière abusive. Ses forêts enchantées finissent par devenir des gouffres de répétition. Quoi qu’il en soit, ce volume offre au chercheur comme à l’amateur une somptueuse source d’information.
De la mélancolie,
Gallimard.


La mélancolie est désormais un sujet à la mode. Le succès de l’exposition de Jean Clair n’y est sans doute pas pour rien. C’est d’ailleurs lui, avec Robert Kopp, qui a réuni les différents spécialistes qui ont participé à ce colloque qui a eu lieu à la Fondation des Treilles. L’intérêt des intervention est très divers. A commencer par celle de Kopp sur le spleen baudelairien, qui n’apporte pas des éclaircissements fondamentaux sur le sujet. En revanche, on peut lire avec profit l’étude d’Hélène Prigent qui compare la mélancolie païenne et l’acédie chrétienne au Moyen-âge. Quant à Jean Clair, il nous surprend une fois de plus en comparant les visages sculptés de Giacometti avec la représentation de la face humaine selon Emmanuel Lévinas.Toujours retors et subtil, il réussit à entortiller un raisonnement théorique d’une belle efficacité.
Yves Tanguy, l’univers surréaliste,
sous la direction d’André Cariou, Somogy.


De quoi se souvient-on le plus quand on évoque le peintre Yves Tanguy ? Du jeune homme coiffé à la diable qui place toute son originalité dans un rôle comique (c’est ce qu’on peut penser en voyant la photographie de Man Ray) ou de l’auteur de tableaux où, dans un espace désolé, se dressent de très étranges volumes biomorphiques ? L’importante exposition présentée au musée de Quimper aura sans doute permis de faire un bilan de cette oeuvre. Après la période fervente des dessins automatiques, il s’essaie à différents styles puis s’engage dans une voie qui ne conserve presque plus aucun lien avec la réalité : c’est L’Anneau d’invisibilité (1926). C’est sans doute le moment le plus heureux de son histoire picturale. Après quoi, il s’enferme, dès 1929, dans un type de représentation abstraite (c’est presque un paradoxe), avec une ligne d’horizon pour donner un volume précis à l’espace où ont lieu des relations bizarres entre des objets improbables. Bien sûr, il va évoluer au fil des années, mais sans jamais modifier le dispositif régissant son univers. Il faut attendre les années cinquante pour que ses paysages prennent une vague mais profonde connotation minérale (je pense par exemple à Multiplication des arcs, 1954). Breton, dans le texte qu’il lui consacre en 1942 souligne, en espérant dissiper un malentendu : « Et d’abord coupons court à toute équivoque en précisant que nous sommes avec elles non pas dans l’abstrait mais au coeur même du concret ». Le catalogue qui accompagne cette exposition est une véritable somme et donc un instrument de travail utile et aussi une belle réalisation éditoriale.


En 2005, Gerard Verdijk s’est éteint à La Haye. Un hommage est alors organisé au musée de Dordrecht aux Pays-Bas. Et puis une belle monographie est publiée pour remémorer son parcours – un parcours qui n’est pas ordinaire puisqu’il ne semble entrer dans aucune catégorie établie ces dernières décennies. Verdijk a beaucoup dessiné. C’était peut-être même la basse continue de sa démarche. Ses dessins n’étaient pas des esquisses préparatoires, mais des oeuvres qui valaient en elles-mêmes. Il ne suivait pas un fil rouge, mais des intuitions et des émotions, des pensées fugaces qu’il saisissait au vol. Ils prenaient parfois l’aspect de pages d’écriture, quelque chose entre la peinture chinoise et l’écriture automatique, entre Michaux et Tobey. Dezeuze en a apprécié la « démarche vigoureuse » de dessinateur. Dans des compositions antérieures, il avait déjà utilisé les lettres comme éléments principaux de la composition, à l’égal de Giacomo Balla, mais dans une tout autre perspective. Sans doute y a-t-il réglé des comptes compliqués avec l’écriture. A la fin de sa vie, ses peintures avaient pris un caractère évanescent, avec figures vagues ou des couleurs qui s’évanouissent, aussi avec une relation tendue, douloureuse au noir. Quant à la sculpture, elle s’affirma surtout comme un jeu entre différents éléments empruntés. Mais ses oeuvres en trois dimensions ne sont pas des assemblages, mais bien plutôt des compositions qui ont beaucoup affaire avec les jardins zen et, plus généralement, avec l’art du paysage extrême-oriental. Toutefois, ces objets réunis, arrachés à la nature ou dérobés à l’activité des hommes, avaient à la fois une dimension dérisoire et une dimension critique, une once de poésie et un pouce de philosophie. Car aucune d’elles n’entretenait avec le monde une relation simple ou même contradictoire. Elles possédaient un ton ludique, un rien dérivé de dada, avec un humour tragique, réalisées avec des matériaux pauvres, surannés ou mis au rebut. Leur gravité n’avait d’égal que leur refus de l’esprit de sérieux.

Jean Luc Parent,
Collectif, Actes Sud.
La messe est dite : Jean de Loisy cite Héraclite pour nous rappeler la particularité de Jean-Luc Parant (comme si on avait besoin qu’il le fasse – l’intéressé se débrouille très bien tout seul) : « Car, sur la circonférence, le commencement et la fin sont communs ». Certes. L’artiste s’est engouffré dans un filon rentable : la propension insupportable de l’art de ces derniers temps à l’itération (le sous-titre de l’ouvrage est éloquent : « de l’infime à l’infini, et retour »). Parent a choisi de boucler la bouche en manufacturant des boules, des boules sans fin, aussi absurdes que les roulements à bille des usines de l’ère soviétique. Ses premiers travaux avaient leur intérêt, mais trente ans plus tard, il nous fait perdre la boule (pardonnez-moi, mais devant ce radotage, on ne peut s’empêcher de se prémunir d’une certaine angoisse par l’humour, même le plus pauvre). Parant n’est pas dépourvu de talent. Il a pu écrire des livres qui ont leur dignité (la plupart chez Christian Bourgois) et il a même su recycler les invendus en les incrustant dans ses boules, comme si elles les dévoraient.Ce qui est insupportable, c’est que l’artiste joue le naïf, le « brut », le péquenot, l’ignare. C’est un comédien incomparable, je le reconnais. Il a su rouler dans la farine son petit monde, qu’il doit mépriser hautement. Il reconnaît même avoir exécuté des faux, de Beuys en particulier. Tout est bon à ses yeux pour remplir ses bourses. Qu’il continue à rouler sa boule comme le scarabée. Le bousier passe et nous, nous ferons mine de rien. L’intelligentsia bon chic bon genre a volé à son secours. Mais je ne suis pas certain que cette industrie parallèle à celle des boules fut un acte de pure provocation. La manufacture très soviétique d’inspiration qu’il a fondée depuis quelques décennies est devenue un holding pour berner le nigaud. De là a lui faire avaler des couleuvres et de lui faire prendre la proie pour l’ombre…
Champion-Métadier,
Catherine Millet, Gallimard.


Gilbert Perlein met à juste titre l’accent sur le biomorphisme dans l’oeuvre récente de Champion- Métadier.C’est un peu en contradiction avec ce qu’il énonce ensuite sur le caractère désincarné de ce travail. C’est encore plus en contradiction avec ce qu’avance Catherine Millet (bien sûr elle aussi elle nous sort les violons accompagnant le déroulement du tapis rouge de l’histoire de l’art contemporain, vue depuis la côte Est des Etats- Unis – Pollock, minimalisme – comme un chant liturgique). Elle, évoque surtout les « réjouissances chromatiques » et y décèle un espace paradoxal (planéité et corporéité se conjuguant ici). La comparaison avec Michel-Ange me paraît mal venue. Mais c’est la conclusion qui nous intéresse le plus car, ne nous y trompons pas, ce peintre est une femme donc : un couplet sur les pulsions du sexe faible péché dans un livre d’Anne Decerf : « la pulsion vaginale reste enfouie dans les profondeurs du féminin, comme bruissement sans objet, sans forme, sans figure ». Eh bien, nous voilà prévenus. Par chance, les Timetrackers de Champion-Métadier en disent plus sur la peinture dans son abstraction conflictuelle (aporétique) que sur les humeurs de la gent féminine.
Franco Passalacqua,
oeuvres de 1998 à 2007,
Skira.


Le nom de Franco Passalacqua ne dira pas grand-chose aux amateurs d’art français, et c’est bien dommage. Il a pourtant apporté une conception du paysage radicalement nouvelle. Il a choisi de peindre des forêts comme s’il les voyait du haut d’un avion. Avec la distance, la forêt n’est plus qu’un nombre incommensurable de cimes feuillues d’une grande densité. Au point de produire un monochrome vert. Seule la lumière introduit un mouvement et une imperceptible diversité dans ces étendues quasiment uniformes, suggérant l’influence du rayonnement solaire, bien sûr, mais aussi l’idée du souffle du vent dans les branchages. Une double vision s’instaure : d’une part, le triomphe de la couleur verte, en soi et pour soi (et pourtant vaguement déjouée), de l’autre, celle d’une nature qui se déploie à l’infini. Le système obsessionnel et itératif qu’il emploie n’exclue pas la poésie. Plus encore, il lui attribue une puissance inattendue. L’humour n’est jamais loin non plus : dans ses compositions récentes, il construit des labyrinthes de verdure avec des formes d’habitations. On ne sait trop s’il fait une allusion ironique à Magritte ou s’il engendre une métaphore critique de la présence humaine. Quoi qu’il en soit, c’est toujours la peinture qui l’emporte sur un éventuel discours.
L’Amour de l’art,
musée des Beaux-arts, Agen.


Jean-Louis Pradel a présenté au musée des Beaux-arts d’Agen une sélection personnelle des collectionneurs privés du sud-ouest de notre beau pays. On aurait pu s’en douter : le critique aura privilégié les artistes de la figuration narrative. Mais, en fin de compte, il a considérablement élargi cette notion puisqu’il a présenté des tableaux de Pincemin et de Yan Ping- Mei, qui n’ont rien à voir avec cette histoire. En tout cas, ce que démontre cette manifestation, c’est qu’il existe encore des collectionneurs en France qui, contre vents et marées, continuent à élire des peintres vivant en France (une grande partie, comme toujours, sont étrangers ou d’origine étrangère), non par esprit nationaliste, mais par conviction que l’hexagone demeure un territoire d’élection de la création picturale.
Métis,
Vincent Barré,
Hôtel des Arts, Toulon. Catalogue: 18 euros.


Vincent Barré fait partie de ces artistes qui tentent de trouver une issue à la sculpture. La question est complexe puisqu’une fois aboli le rapport établi depuis l’Antiquité entre l’oeuvre, l’architecture, la circulation du regard dans l’espace et le déplacement physique du spectateur dans l’espace, la spécificité de cet art est devenu hautement problématique. Barré, comme d’autres (je pense à Tony Grant, à Bernard Pagès, pour ne parler que des Français), cherche des solutions par rapport à la notion de volume dans l’espace, un volume qui peut assumer plusieurs identités simultanément. Ses objets semblent souvent de grands fruits tombés d’un jardin d’Eden postmoderne. Ses créations « monumentales » sont (en général) moins convaincantes parce qu’elles ne sont pas la résultante d’une pensée sur l’espace ouvert du monde. La plupart des sculpteurs d’aujourd’hui s’égarent comme lui car ils font un travail d’intérieur. En somme, la critique s’adresse plus à une génération qu’à une personne : Vincent Barré fait une recherche qui est digne de retenir notre intérêt – et parfois plus.
Céramique contemporaine, Un autre regard,
Musées de Châteauroux, Editions du Garde-Temps.


La Biennale organisée par le musée de Châteauroux en est à sa quatorzième édition. C’est devenu un événement qui « fait référence » pour employer le langage de notre temps. Installée dans l’ancienne église des Cordeliers (une splendeur architecturale), elle permet de découvrir des créations récentes dans ce domaine bien spécifique réalisées par des artistes et des architectes (ou designers) connus, comme Alechinsky, Jézéquel, Sottsass, Jan Voss, Eric Dietman, Vincent Barré, pour ne citer qu’eux. Parmi les choses les plus intéressantes, je citerai Claude Bouchard, pour sa simplicité, sa subtilité et son efficacité plastique, et Skall, pour son extravagance baroque (c’est un jeu sur l’idée des chinoiseries). Les Suédois sont un peu décevants. Mais sans doute sont-ils trop muselés par une tradition de la céramique très ancré dans leur pays. Si vous avez manqué cet événement préparé par Michèle Naturel, vous pouvez toujours en retrouver la trace dans un beau catalogue mis en page avec beaucoup de classe.
Les formes et les couleurs,
Centre d’art contemporain Bouvet-Ladubay, Saumur. Catalogue


La couleur a-t-elle pu être un thème ? La monochromie a-t-elle pu être une fin en soi ? La belle exposition présentée au Centre d’art contemporain Bouvet- Ladubay pose ces questions sans y apporter de réponses, laissant le soin aux visiteurs de juger sur pièces. Les monochromes rouges sur fond blanc de Kees Visser ont des connivences avec l’oeuvre d’Aurélie Nemours et toutes nous renvoient à l’âge du suprématisme. Nicolas Chardon, avec ses rectangles et parallélépipèdes noirs sur fond blanc nous ramène lui aussi à Malévitch. Tout cela est très scolastique ! Mais Sam Francis, Claude Viallat, Benoît Lemercier, par exemple, nous entraînent vers de toutes autres directions. Cette exposition fait un bilan, partiel, partial, d’une certaine abstraction. Elle a le mérite de montrer à quel point nous en sommes dans ce domaine.
Michel de Montaigne en sa librairie
Les Essais,
édition établie par J. Basalmo, M. Magnien & C. Magnien-Simonin, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard.

Les Essais de Montaigne,
Alexandre Tarrête, Foliothèque, Gallimard

Album Montaigne,
Jean Lacouture, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard


Comme le souligne très justement A. Tarrête, les Essais de Montaigne ne sont pas des mémoires et encore moins un journal, comme nous l’entendons. Ce ne sont pas non plus une somme à caractère encyclopédique. Ce livre ne ressemble à rien de ce qui l’a précédé (même s’il doit beaucoup aux auteurs de l’Antiquité qui l’ont nourri), pas plus qu’il ne ressemble à quoi que ce soit qui a suivi. Montaigne est d’ailleurs conscient d’avoir entrepris quelque chose d’unique. N’écrit-il pas : « C’est le seul livre au monde de son espèce, d’un dessein farouche et extravagant » ? Il précise qu’un tel ouvrage repose sur une forme d’introspection ou plutôt de dialogue avec soi : « Je me suis présenté à moi-même, pour argument et pour sujet ». Toutefois, tel qu’il formule les choses, il aurait fait son autoportrait à travers différents domaines de la connaissance et de l’expérience. Mais il ne fait rien de manière systématique. Il aborde de grandes questions en en laissant des multitudes d’autres dans l’ombre. Sa démarche est purement idiosyncrasique. Il traite du pédantisme et de la cruauté, de la vanité et de la présomption. Aurait-il eu en vue la conception d’un grand traité de morale ? Si cela avait été le cas, il serait resté inachevé. Il aborde des points qui lui tiennent le plus à coeur comme, par exemple, les livres. Plus que des livres, il parle de leur usage, des auteurs qu’il y fréquente et de ce qu’ils lui ont apporté. Enfin, il se plaît à commenter Virgile, montrant ainsi sa méthode de travail et sa manière de penser. Pour mieux comprendre Montaigne et son temps, il faut alors s’en remettre à l’excellent album commenté par Jean Lacouture. Ce dernier montre comment Montaigne a organisé sa « librairie » pour y réfléchir et y écrire : sa table de travail faisait face à ses petites bibliothèques contenant pas moins de mille volumes. Mon rêve, disait-il : « une maison qui parle ». C’est dans cette pièce d’élection de la tour du château dont il a fait graver de sentences tirées de L’Ecclésiaste, des pyrrhoniens ou des auteurs sceptiques sur les poutres et les solives qu’il nous a légué en héritage un livre qui ne s’épuise jamais au fil du temps de sa lecture.

En français dans le texte
Albert Cohen,
Franck Médioni, «biographies», Folio.
La biographie d’Albert Cohen qu’a écrite Franck Médioni a la grande qualité de ne pas verser dans l’hagiographie. Cet écrivain est entouré d’une sorte de culte (c’est un peu l’équivalent de Char pour la prose) et cela le rend d’emblée antipathique. Je préfère les hommes de lettres un peu moins propres sur eux – par exemple Proust, qui a donné les meubles de sa mère à une maison de tolérance. Médioni nous montre le cheminement de son oeuvre et nous éclaire sur sa relation étrange à la culture hébraïque, plus complexe qu’il ne semble de prime abord. Son livre se révèle une belle introduction à cet univers que l’adulation pour l’auteur de Belle du Seigneur nous avait fait prendre en dégoût. Bien sûr l’auteur se perd parfois dans des digressions d’un intérêt secondaire, en particulier sur la maîtresse de l’écrivain qui aurait pu servir de modèle au personnage d’Ariane. Que de temps perdu pour si peu de choses !
Voyage dans le cristal, George Sand,
présenté par Francis Lacassin, Motifs.


Nous nous sommes forgés un certaine idée de la littérature de George Sand, en dehors de sa personnalité extravagante : celle d’un auteur régionaliste qu’on ne lit plus que par curiosité. Francis Lacassin présente trois récits qui doivent nous faire changer d’idée puisqu’ils ont pour trait commun de traiter des thèmes fantastiques. L’histoire baptisée Laura (1865) offre au lecteur le plaisir d’une étrange pérégrination dans les glaces polaires, au cours d’un voyage extraordinaire qu’aurait envié Jules Verne à la recherche des mystères du monde physique, car c’est ce monde dont l’écrivain voulait révéler les mystères.
Une enfance lingère, Guy Goffette, Folio.

Guy Goffette, en plus d’être un poète, se révèle un prosateur intéressant. Une enfance lingère est une petite oeuvre délicieuse, écrite avec un raffinement extrême et pourtant avec une telle légèreté et une telle finesse qu’elle procure le sentiment de la facilité. Il nous ramène un demi-siècle en arrière pour nous présenter un enfant nommé Simon. Ayant grandi à la campagne, Simon fait un apprentissage du monde des plus particuliers. Et aussi curieux que cela puisse paraître l’enfant se découvre de petites manies perverses et un goût prononcé pour le fétichisme – un fétichisme aussi véniel que ses péchés avec la petite Jeannine, sa voisine dont il est amoureux. Les scènes dépeintes dans l’église du village sont délicieuses. Goffette a écrit une fiction qui sort du lot, à traits légers et, surtout, avec une très belle écriture.
Poésies 1,
Mohammed Dib, édition établie et
préfacée par Habib Tangour, Editions de la Différence

Qui se souvient de la mer,
Mohammed Dib, présenté par Mourad
Djebel, «Minos », La Différence


L’ oeuvre poétique de Mohammed Dib est considérable. Un premier tome vient de paraître à la Diffférence. Elle se caractérise par une simplicité dans son écriture qui est un délice. C’est là le trait commun qui unit ces textes au fil du temps. Ombre gardienne, son premier recueil, a paru en 1961 avec une préface de Louis Aragon. Ce dernier souligne : « De la douleur naît le chant. D’abord étonné de soi-même. Puis on dirait que pour mieux se reconnaître l’homme assure mieux dans sa main le miroir. Ayant comparé le monde et sa parole, s’il poursuit, sur cet instrument donné, c’est comme au premier moment pour ne retrouver que ce qui est de sa gorge. Longtemps il écoutera mourir cet écho des profondeurs. » Et c’est vrai. Quand on lit L’Aube Ismaël, ce chant si pur se fait complexe dans ses articulations, dans les mouvements de l’esprit transposés. D’un livre à l’autre, l’auteur fait alterner deux modes oratoires, le premier en utilisant des vers courts, le second, avec un phrasé long. Cette alternance met en relief la capacité de Dib de renouveler son écriture, qui tire profit de son talent de conteur, comme on le remarque dans L. A. Trip. Sa concision n’a d’égale que sa profondeur. A cette occasion, vient d’être réédité Qui se souvient de la mer. Il s’agit d’une superbe métaphore de la guerre dans une ville qui a pris l’aspect d’un labyrinthe. Il n’y a pas de personnages, mais un narrateur confronté à des foules dangereuses, électriques, changeantes. C’est un livre fascinant et mystérieux, intense et bouleversant.
Parij,
Eric Faye, Motifs.


Imaginons-nous que Paris ait connu le sort de Berlin au sortir de la Deuxième guerre mondiale : que se serait-il passé ? Eric Faye l’a imaginé dans un étrange et beau roman intitulé Parij (le nom de la capitale a été slavisé). Pour rendre le climat d’une époque et d’une situation, il en a fait une sorte de roman d’espionnage où un écrivain dissident, Roman Morvan est expulsé dans la zone occidentale. Un agent des services de renseignement de l’Est, Bernard Neuvil, s’intéresse beaucoup à son cas et fait tout ce qui est en son pouvoir pour empêcher que son dernier manuscrit puisse passer dans le camp adverse. Tandis que les autorités communistes prévoient de reconstruire à l’identique la zone des Occidentaux dans la grande banlieue, Neuvil poursuit son enquête. Il découvre, en interceptant les lettres qui lui sont adressées, qu’il a une relation intime avec une jeune violoniste, Clara Banine. Les choses sont plus compliquées qu’on le pense car on ne comprend plus ce que veut faire l’agent de ce régime totalitaire : veut-il s’emparer de ce document ou veut-il le sauver ? Peut-être a-t-il le sentiment de servir la cause supérieure de la littérature. Quoi qu’il en soit, ce livre représente l’absurdité folle des luttes idéologiques et la manière dont la littérature doit et peut être vécue en ces circonstances.
Les Exilés de l’archipel,
Christophe Mory, Editions du Rocher. Molière,
Christophe Mory, «Biographies», Folio.


Christophe Mory a imaginé un archipel dit de A qui aurait été une ancienne colonie portugaise devenue indépendante au milieu du XIXe siècle. Une élection s’y déroule et le Conducator est élu. Ses adversaires s’exilent, en particulier leur leader, Pedro del Poder, qui s’installe à Paris. Eduardo, notre héros, devient le conseiller du nouveau président. Mais il doit bientôt rejoindre l’Europe avec son frère Adolfo. Dans un perpétuel sentiment d’imbroglio politique, nous suivons les destinées de ces deux hommes. Adolfo, qui est un homosexuel fier de l’être, décide de commettre un suicide étrange : il veut être dévoré par son amant. Cette affaire extraordinaire d’anthropophagie intervient au moment où le chef de l’opposition est assassiné. Ce roman est baroque en diable, allant de rebondissement en rebondissement, touffu, toujours sur la ligne ténue entre le réel et l’imaginaire, entre ce qui est moralement acceptable et ce qui ne l’est pas.
Christophe Mory a également écrit un Molière qui possède une qualité rare : celle de ne pas extrapoler à partir de renseignements très lacunaires. En effet, beaucoup de mystères entourent la vie de Jean-Baptiste Poquelin, ne serait-ce que celui de son mariage. L’auteur sait nous replonger dans l’esprit de l’époque, dans l’histoire du règne du jeune Roi-Soleil, dans la vie du théâtre d’alors, non en spéculant sur sa légende, mais en se fondant sur son économie – il suffit, pour s’en rendre compte, de suivre les péripéties de l’Illustre-Théâtre - car Molière a aussi été, à sa manière, un homme d’affaires. Bien sûr, C. Mory ne donne pas de réponse aux nombreuses questions qu’on se pose non seulement sur l’homme et l’acteur, mais aussi sur l’écrivain (on a de nouveau avancé que Corneille, avec qui Molière a collaboré, aurait été l’auteur de plusieurs de ses pièces). C’est en tout cas un livre écrit de manière enlevée sans jamais tomber dans la vulgarité ou la facilité et qui nous restitue un homme, pas une marionnette fabriquée par l’éducation nationale.
Les Enfants se défont par les oreilles,
Fata Morgana.


Régine Detambel est un écrivain qui mérite des éloges. Son oeuvre souvent est marquée par la hantise du corps, par les relations organiques, par l’obsession des lignées organiques. Dans son dernier livre, Les Enfants se défont par les oreilles, elle dresse un très curieux arbre généalogique puisqu’elle narre l’existence de huit arrière-grandsparents. Diane, Olympe, Joachim, Donatien… autant de figures pittoresques dont elle fait le portrait fantasmatique, mais sans concession, terribles et drôles à la fois. Ce sont des figures tutélaires qu’elle saisit dans des moments où triomphe le ridicule, comme si elle voulait démystifier cette grande lignée qu’on imagine toujours fondatrice. Ces huit récits, saturés de scènes tellement bouffonnes sont des sortes de jeux où la langue fourche et où l’humour noir triomphe dans une épiphanie littéraire.
Avec vue sur le royaume,
Jean-Pierre Gattégno, Actes Sud.


Le roman de Jean-Pierre Gattégno, s’il n’avait pas été si pléthorique, aurait pu être un petit bijou. L’auteur y fait preuve d’esprit, d’humour, d’invention. Son héros se trouve dans un jet du dernier cri et fend les airs avec délectation dans le plus grand confort. Mais son voyage n’a pas que des aspects délectables : en fait, il est passé de vie à trépas. Sa vie se recompose alors dans une sorte de bousculade baroque et grotesque. S’il est né dans une modeste bourgade (Sambre-et-Meuse !), il est un de ces djidios, de ces Juifs d’Espagne qui se sont retrouvés à Salonique quand Isabelle les a chassés de son royaume très catholique. Dans des concours de circonstances toujours extravagants (l’auteur nous plonge dans un monde très chimérique), il rencontre Paula dont il tombe amoureux, mais qui ne se donne à lui que le soir où il lui lit La Femme fantôme. En recomposant les derniers jours de son existence, il découvre que c’est son vieil ami André qui l’a tué. Mais, comme tout ce qui se déroule dans cet enchaînement d’histoires sans queue ni tête, on perd le fil et surtout on ne sait plus ce qui appartient au rêve ou à la réalité (ou peut-être encore aux deux à la fois), cette version est remise en question. Tout repose en fait sur la rivalité qui l’avait opposé à André pour la possession de Paula quand ils étaient gamins. Paula de toute façon n’épouse ni l’un, ni l’autre, mais Alejandro Waldheim. On découvre peu à peu que le jeune homme était le fils d’un officier SS qui avait tourmenté son père pianiste quand il avait été déporté dans la forteresse de Terèzin. La vengeance serait la seule raison de ce mariage. Touffu, foisonnant, étourdissant, le roman de Gattégno ne peut se résumer aussi simplement car c’est un tourbillon infernal de vérités et de mensonges dans un sentiment de folle course-poursuite avec le temps et la mémoire.
Le Corps, le sens, collectif,
Centre Roland Barthes/Seuil.


Il existe une kafkalogie depuis bien longtemps. La barthologie, bien que de fondation plus récente, n’a pas moins la peau dure. Le Corps, le sens, recueil de conférences sur l’auteur du Discours amoureux est un étrange cérémoniel puisqu’il s’agit de fabriquer du métalangage à propos de quelqu’un qui s’était donné pour mission d’observer les signes du monde et de les interpréter. Nous avons ici des considérations sur la négation en psychanalyse (André Green), sur le corps des femmes (Françoise Héritier), et sur les « états latents du réel » [sic]. Ces personnalités glosent sur des sujets pour le moins surprenants et Barthes ne semble qu’un mince prétexte pour des dissertations ou plutôt sur des conversations qui glissent du dermier film à la mode à la pulsion de mort freudienne. Comme quoi rien ne change en ce bas monde parisien.

Le Surréalisme contre la révolution,
Roger Vailland, préface de Franck Delorieux, Editions Delga.

Critique des romans,
Cahiers Roger Vailland, n°24-25, Le Temps des cerises.
Au lendemain de la Libération, bien des comptes se sont réglés. Péret publie en 1945 Le Déshonneur des poètes (en réponse à L’Honneur des poètes publié par les Editions de Minuit en 1943) et Roger Vaillant réplique dans un pamphlet intitulé Le Surréalisme contre la Révolution (1947). Dans sa riche préface, Franck Delorieux explique avec beaucoup de pertinence et en suivant pas à pas textes et déclarations, les relations compliquées et finalement malheureuses de Vailland avec le groupe surréaliste. Le discrédit que Breton a jeté sur le jeune homme est dû à un motif futile, conséquence de son hostilité à toute activité journalistique (ce fut aussi le cas pour son plus vieux « compagnon d’arme », Philippe Soupault). Cette préface demeurera une référence pour comprendre les polémiques qui ont animé le cercle surréaliste et qui feront toujours planer un doute sur leurs visées. Quant à l’opuscule de Vailland, il demeure touchant car il y dévoile ses péchés de jeunesse, un doux mélange de romantisme et de libertinage, de goût pour le merveilleux et un penchant pour la provocation. Dans leur dernière livraison, Les Cahiers Roger Vailland publient une passionnante anthologie des articles qui ont été écrits à propos de ses romans entre 1945 et 1955. Par ses nombreux critiques, on croise Claude Mauriac, Claude Roy, Kléber Haedens, Antoine Blondin, Emile Henriot, Maurice Nadeau, Roger Nimier et même Eugène Ionesco. C’està- dire que l’intérêt suscité par son oeuvre avait largement excédé le cercle des lecteurs des Lettres françaises. Ce numéro est précieux pour la connaissance de l’écrivain en son temps et aussi pour se faire une idée précise de la critique littéraire de l’après-guerre qui, de toute évidence, avait le moyen de s’exprimer plus largement qu’elle ne peut le faire aujourd’hui.
Les Extravagants,
Paul Morand, préface de Vincent Giroud, «L’Imaginaire», Gallimard.


Ce n’est qu’en 1986 que sont publiés Les Extravagants. C’est le premier roman de Paul Morand écrit entre 1910 et 1911. L’auteur en parla de loin en loin, mais ne chercha jamais à le faire paraître. Ce n’est pas « Morand avant Morand » comme l’affirme le préfacier. C’est déjà du roman pur et dur, avec ses thèmes, ses qualités et ses défauts. Bien entendu, c’est une sorte d’apprentissage (du monde, de la mondanité et de l’esthétique) qui se déroule dans de grandes « capitales » de la culture, de Londres à Venise, en passant par Paris. Il en profite pour faire un éloge de la « bohème cosmopolite » et de tous ces extravagants qu’il rencontre dans les salons, les grands hôtels et les palais. C’est à la fois séduisant et exaspérant. Comme la plupart des livres de Morand !
Le Déjeuner des bords de Loire,
Philippe Le Guillou, Folio.


Il est des écrivains qui ont voulu créer autour d’eux un cercle magique où seuls quelques élus peuvent entrer. C’est le cas pour Julien Gracq qui s’est toujours voulu en marge du monde littéraire. Sa réserve est louable. Mais elle a son revers. Ce sont des admirateurs inconditionnels qui l’approchent, comme Philippe Le Guillou. Son essai est un exercice d’adulation superlatif. Ses séjours à Saint-Florent se traduisent par des accès de zélote. On découvre chemin faisant quelques traits de l’univers livresque de Gracq. Mais, en fin de compte, pas grand chose.
Serviles servants,
Tarik Noui, «Laureli», Léo Scheer.


Le roman de Tarik Noui, Serviles servants, est une bizarre extrapolation autour de la figure de Marlon Brando. Mais s’agit-il du véritable acteur américain ou de sa transposition mythique ? Un acteur, surnommé Willard, est engagé par une femme désaxée, Nunca Vélàsquez, pour devenir sa doublure ou, peut-être, son remplaçant. Car il s’agit du Brando d’Apocalypse Now qui est en cause et qu’il s’agit d’éliminer dans un monde où les images de la guerre en Irak font irruption partout dans l’intimité des foyer de cette tragique année 2003.
N.d.T.
OEuvres complètes 2, Virgile,
tr. J.-P. Chausserie-Laprée, préface de Claude Michel Cluny, Editions de la Différence.
Faut-il lire Virgile ? Nous vivons à une époque où l’on considère que l’enseignement du latin et que l’apprentissage de la littérature dans cette langue ne semblent plus utiles. Le monde que les Romains nous ont légué est le socle sur lequel nous avons fondé notre civilisation. Quand on lit les Bucoliques ou les Géorgiques, c’est vrai, les faits et les gestes des dieux de l’antique mythologie donnent le sentiment d’appartenir à un univers éloigné de nous sinon inaccessible. En revanche, le poète nous offre de véritables traités sur la nature et sur sa domestication par l’homme qui sont magnifiques. « Le Chant de la vigne » (Géorgiques, II) dépeint de manière superbe la culture des ceps (« Vois le surgeon stérile en basse souche né ; /Plantele libre, aux champs, en ligne : il fait de même »). Et de brosser alors le tableau d’un monde qui se transforme et d’une Nature qui se plie à la volonté de l’homme. Ce faisant, il embrasse les paysages et les beautés de la campagne. C’est l’essence même de la culture latine que Virgile véhicule. Ces vers sont splendides. Sachons-les goûter comme le vin issu de cette terre conquise.
Anthologie de l’épigramme,
édition de Pierre Laurence, «Poésie», Gallimard.


L’anthologie bilingue d’épigrammes que nous propose Pierre Laurence nous montre comment l’art de l’ellipse poétique a pu se développer en Grèce depuis le VIe siècle avant J. C. L’auteur nous apprend que la littérature grecque ancienne a touché son terme avec une grande anthologie, qui a été le modèle absolu du genre. Il a voulu inclure les poètes latins qui ont excellé dans ce genre (Catulle, Martial, entre autres) et surtout des auteurs de la Renaissance. Il nous montre que des poètes aussi différents que Joachim du Bellay, Théodore de Bèze et Agrippa d’Aubigné et même des penseurs comme Thomas Moore ont aimé employer cette forme concise, expression vive de la pensée qui se condense dans une forme lapidaire. L’épigramme est devenu le modèle de l’esprit français, dans ses meilleurs et ses pires aspects car le mot d’esprit, qui en est la manifestation dans l’art de la conversation, a souvent pris le pas sur la pertinence de l’idée qu’il véhicule.
L’Origine,
Thomas Bernhard, tr. A.Kohn, «L’Imaginaire», Gallimard.

Le Souffle,
Thomas Bernhard, tr. A. Kohn, L’Imaginaire», Gallimard.


Qu’est-ce qui rend l’oeuvre de Thomas Bernhard tellement fascinante ? Sans nul doute une posture radicale face à la question de l’écriture. Ses livres autobiographiques qui viennent d’être réédités, L’origine et Le Souffle, montrent avec clarté en quoi a consisté son aventure littéraire : ce n’est pas le contenu de ses souvenirs qui est remarquable (quel que soir leur intérêt, qui est considérable), mais la façon de les déployer dans l’espace du livre. L’abolition des chapitres et des paragraphes, l’impression de continuum haletant, de phrases portées par une seule respiration malade, constituent les bases matérielles de son entreprise. Salzbourg sous les bombes ou l’hôpital où il se retrouve adolescent victime d’une pleurésie donnent lieu à une forme de pensée qui se métamorphose en une forme d’écriture. Alors le monde change d’aspect, se pliant à la volonté de l’auteur désireux d’en montrer les aspects grotesques ou calamiteux dans une magnificence stylique dont bien peu aujourd’hui sont capables de relever le défi.
Dominique de Roux et Ezra Pound,
Au signe de la Licorne, Exil (H) n°5.


On le sait : Dominique de Roux a consacré une partie de sa vie d’éditeur à faire connaître l’oeuvre d’Ezra Pound. Un opuscule réédite aujourd’hui les textes qu’il a fait paraître dans des périodiques à l’époque où il avait réalisé les superbes Cahiers de l’Herne consacrés à l’auteur des Cantos. On ne peut qu’admirer la passion et le courage de l’écrivain français, mais aussi son intuition littéraire et son grand talent en la matière.
Les Hommes et les autres,
Elio Vittorini, tr. Michel Arnaud, «L’imaginaire», Gallimard.


Les Hommes et les autres est un livre vraiment étonnant d’Elio Vittorini. Publié immédiatement après la guerre (il paraît chez Gallimard en 1947), il relate la terrible bataille que se livrent les résistants d’une part et les miliciens de la République sociale italienne appuyés par les troupes allemandes de l’autre. Vittorini s’inspire de sa propre expérience puisqu’il avait rejoint les communistes dans la clandestinité et avait dirigé L’Unità. Il dépeint Milan en 1944, les coups de mains, la répression menée par les fascistes et les SS. Mais, au-delà, il campe des individus, raconte des destins. Et le fait en utilisant une forme qui a peu à voir avec l’esprit du néoréalisme dominant alors en Italie. La modernité de l’écriture avec des chapitres elliptiques, souvent des dialogues, le tranchant de l’écriture semblent en contradiction avec l’esprit du néoréalisme dont Vittorini est l’un des plus fougueux représentants. Et pourtant, ce livre se distingue et sa réédition nous fait découvrir cet écrivain sous un nouvel éclairage.

Un premier amour,
Maxime Gorki, préface de François Eychard, Le Temps des cerises.
Le recueil de nouvelles de Maxime Gorki – Un premier amour – que présente avec justesse François Eychard est passionnant car il nous fournit une autre image de l’écrivain soviétique. Celui-ci démontre une volonté de s’interroger sur la féminité et tout ce qu’elle implique. « Un premier amour » est un récit où un homme (à la fois l’amoureux transi et l’auteur qui s’interroge) s’éprend d’une jeune femme et parvient à la convaincre de vivre avec lui. Ce n’est pas tant la relation amoureuse qui est ici importante, mais les mouvements secrets qui animent l’héroïne. C’est très beau et très subtil, d’une incroyable finesse d’observation. Derrière les traits bourrus et ingrats de Gorki, derrière l’auteur réaliste et engagé se cacherait-til une sorte de Flaubert russe fasciné par les mécanismes imprévisibles et imprescriptibles du sentiment de la femme ?
Anthologie des humanistes européens de la Renaissance,
édition de Jean-Claude Margolin, «Folio classique», Gallimard.


L’ Anthologie des humanistes européens de la Renaissance que propose Jean-Claude Margolin est un outil de travail extrêmement précieux. Mais elle pose tout de même un problème important puisqu’on y trouve des écrits de Jean Calvin ou de Galilée qui ne me semblent pas des figures du Rinascimento, mais d’une tout autre période. Il est vrai qu’il existe un décalage entre les pays dans l’optique de cette énorme et perfide manufacture de la pensée. La Renaissance française commence à peu près quand s’achève la Renaissance italienne. Même chose pour les regroupements par nationalité Jean Lemaire de Belges, tout flamand qu’il est devient un auteur français ! C’est d’ailleurs ce point de vue français qui est le plus gênant : notre compilateur est persuadé que l’humanisme est chose gallicane. Chacun peut cultiver ses fantasmes à son aise. Mais, dans ce cas, il aurait dû abandonner la notion de Renaissance, surtout quand on veut défendre l’idée aberrante de suprématie française. Si l’on ne conserve plus que l’optique de l’humanisme, que diable vient faire Thérèse d’Avila dans cette galère ?
Cent ans de littérature mexicaine,
Philippe Ollé-Laprune, Editions de la Différence.


Philippe Ollé-Laprune a conçu une imposante anthologie de la littérature mexicaine du début du XXe siècle à nos jours. Le plus curieux est qu’en suivant un principe chronologique, nous voyons apparaître Octavio Paz presque au début de cet ouvrage. Avant lui, il y a un certain nombre d’auteurs qui me sont presque tous inconnus, à l’exception d’Alfonso Reyes dont j’avais lu le journal parisien. La plus grande découverte dans la première partie de ce volume a certainement été le stridentisme, ce courant d’avant-garde du début des années 20 (qui conclue son manifeste en s’exclamant : « Vive le mole de dindon ! ») et dont le principal protagoniste a été Manuel Maples Arce. Mais, je reste sur ma faim. D’autres poètes sont cités et l’on ne sait rien de l’impact de ce mouvement par définition éphémère sur la culture mexicaine. L’auteur a voulu malgré tout (et c’est un défaut qui se propage comme la peste) mettre l’accent sur les dernières décennies. Si bien que se bousculent une foule de noms dont on ignore tout de ce côté de l’Atlantique. J’ai été étonné de trouver parmi eux celui d’Alvaro Mutis. Sans doute habite-t-il à Mexico depuis longtemps, mais son oeuvre, pour l’essentiel, concerne la Colombie. Alors pourquoi ne pas y avoir inclus Garcia Marquez qui se trouve dans la même situation ? Bientôt, il faudra y ajouter Vallejo, qui vient de prendre la nationalité mexicaine ! En somme, le Mexique absorberait la quasitotalité de la littérature colombienne ! Il est indéniable que cette anthologie va permettre de faire des découvertes. Mais peut-être aurait-il fallu que son auteur fasse des efforts de présentation plus conséquents et, peut-être, de nous initier à l’esprit de la modernité au Mexique qui paraît presque impalpable quand on suit ses traces.
La Brèche,
Vladimir Makanine, «L’Imaginaire», Gallimard


Vladimir Makanine a représenté la nouvelle vague de la littérature russe, étant l’un de cette génération d’auteurs dite des « quarante ans ». La Brèche est un récit qui déploie une métaphore : celle d’un monde inquiétant, frappé par la pénurie et peut-être par une sourde répression. Un homme, Klioutcharev sort acheter une pelle pour pouvoir se creuser un abri. Ses faits et gestes révèlent cet univers où il vaut mieux vivre caché. Entre Les Souterrains de Dostoïevski et « Le Terrier » de Kafka, cette histoire met en évidence les rouages d’une terreur qui n’a plus besoin de se matérialiser.
Bourlinguer
Escales en Méditerranée,
Henri de Régnier, préface de Marie de Laubier, Buchet/Chastel.
Belle idée que de rééditer Escales en Méditerranée d’Henri de Régnier. L’auteur de La Double maîtresse, délaissé aujourd’hui, a été de ces esthètes voyageurs. Il fut même l’un des membres fondateurs de ce club des longues moustaches qui tenait ses assises au Caffè Florian à Venise. Il n’a pas cessé de naviguer sur le Mare Nostrum, avec ravissement, mais aussi avec un certain désabusement, ce qui donne à son récit un caractère mélancolique. Ce n’est pas un voyageur fanatique comme ont pu l’être Chateaubriand ou Lamartine. Il n’a pas la curiosité inlassable de Nerval ou de Gautier. Et encore moins le goût prononcé de l’Orient comme Pierre Loti, qu’il rencontre à Istanbul. Non, il goûte à ces choses qu’il n’apprécie qu’en fonction d’un désir éphémère et renonce à tant d’autres par pur caprice. Il n’en reste pas moins un livre attachant et qui nous donne le sentiment d’un passage entre deux visions de l’art du voyage.
L’Aventure en bottes de sept lieues,
Francis Lacassin, Editions du Rocher


Francis Lacassin nous offre un délicieux manuel pour nous guider dans la sphère de l’aventure humaine. Chaque fois, il prend un auteur (écrivains à la recherche de sujets exotiques ou mémorialistes) pour traiter une question : nous suivons le Père Huc dans les confins de la Chine du milieu du XIXe siècle, nous traversons le Tibet avec Alexandra David Neel, nous découvrons les Cévennes avec Robert Louis Stevenson. Lacassin nous raconte, avec le talent d’un oncle Paul, les 55 jours de Pékin ou la vie des flibustiers de l’Ile de la Tortue au XVIIe siècle. Il nous fait faire la connaissance de Jack London, d’Albert Londres ou de Joseph Kessel. Dans ce livre où l’on ne peut jamais s’ennuyer il redonne à l’aventure ses lettres de noblesse et exalte sa littérature. Sans compter qu’il nous rappelle certains points d’histoire qui auraient pu nous échapper comme la fondation de Shanghai et le développement des concessions obtenues après la guerre de l’opium. Un régal.
Le Dixième arrondissement,
Thomas Clerc, L’Arbalète/Gallimard.


Thomas Clerc a sans doute éprouvé le désir de devenir le nouveau « piéton de Paris ». Mais ses promenades dans Paris sont d’une tout autre nature que celles accomplies par Léon-Paul Fargue. En premier lieu, elles ne concernent que le Xe Arrondissement. Ensuite, elles se déroulent selon un protocole précis (selon les cas) et effectuent un quadrillage des quartiers (quadrillage qui n’a rien de systématique, ni même de logique). Rien à voir avec les errances aléatoires de l’auteur de Refuges. Il effectue une sorte de décryptage des rues, des lieux, des noms, des histoires et aussi des êtres qu’il croise. C’est un livre curieux, surprenant et assez intrigant. Quelle que soit la bizarrerie de ses menées urbaines, Thomas Clerc nous fait redécouvrir un coin de Paris qui est sans doute le plus cosmopolite.
Desassossego, Lisbonne et Pessoa,
Aldo Soares & Laurence Sarah Dubas, «Lieux et écrivains», Gallimard.


Aldo Soares et Laurence Sarah Dubas nous attirent dans la Lisbonne de Fernando Pessoa. Ils en révèlent l’omniprésence par des vues de la ville, des coins de rue, des objets et aussi des compositions photographiques. A partir des très rares objets personnels ayant appartenu à l’auteur aux multiples hétéronymes qui se trouvent dans son musée (une paire de lunettes, un carnet, etc), ses univers physique et mythique sont reconstitués page après page. Quelques citations viennent compléter ces clichés qui sont destinés à nous plonger dans la rêverie plus que dans la connaissance de l’oeuvre.

Gérard-Georges Lemaire
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