La Main Droite du Diable
Ken Bruen
Série Noire, Gallimard
« En 1962, le pape Jean XXIII, ce « bon
pape », envoyait à tous les archevêques
du monde entier une lettre de soixanteneuf
pages contenant des instructions
données aux récipiendaires pour régler
discrètement les problèmes concernant
les victimes d’abus sexuels. Les évêques
irlandais avaient eu pour directive d’appliquer
une politique du secret absolu.
S’ils parlaient, ils encourraient l’excommunication.
Les victimes, après toute
plainte, devaient prêter serment de
garder le silence. »…
Du temps de Jean-Paul II, « charismatique
» et autres qualificatifs tous plus
élogieux, au point que sa béatification
serait même envisagée – mais celle
de Pie XII aussi, alors pas d’étonnement
! – « en mai 2001, le Vatican avait
envoyé aux évêques une lettre stipulant
que les instructions de 1962 restaient
valables. »
N’ayant pas l’habitude de citer des passages
de livres, je n’ai pas résisté ici. Ce livre
me brûle les mains, attise une révolte que
j’ai du mal à oublier, à contenir. Je sais
bien qu’il y a eu des « excuses » présentées
aux victimes de ces crimes – il n’y a
pas d’autre mot -, mais quand ? Il y a quelques
semaines, alors que des milliers de
cas ont été, avec des difficultés énormes,
apportées à une Justice qui, par pudeur
chrétienne sans doute, a refusé de les
instruire. Combien de vies foutues, de
traumatismes graves transmis de génération
en génération – quand ça n’est pas
soigné ça se transmet, comme les maladies
-, combien de destins brisés parce
que, un jour, quelqu’un a décrété que les
prêtres ne devaient pas se marier ? Quel
est ce criminel qui a, de fait, transmis sa
pathologie depuis ?
Ce « Très saint-Père » était Grégoire VII,
auteur de cette phrase éloquente : « Les
prêtres (doivent) tout d’abord s’échapper
des griffes de leurs femmes ».
Quel besoin avaient-ils, ces catholiques,
puisque les pasteurs protestants
sont mariés, eux, de rendre malades les
curés, au risque d’en faire des pédophiles
violeurs ? Qui le saura jamais, qui
comprendra jamais l’intensité et l’énormité
des carcans que LES églises (et je mets tous les monothéismes dans le
même sac) auront imposé à des milliards
d’individus ? À coups de prêches, de
menaces, d’anathèmes, avec une pression
sociale relayée par les institutions
civiles – l’État civil était catholique en
France jusqu’au 17 juin 1796 ! -, ces
Églises ont tout sali, instauré la culpabilité
dans la tête des gens qui ne s’en
remettent pas s’ils éprouvent un quelconque
plaisir. Mais du coup, ils consomment,
ce qui est le but et la finalité de
notre société, C.Q.F.D. !
Ce livre est un des grands de Ken Bruen,
sorte de Dr. Jekyll & M. Hide du polar avec
sa suite « R&B » sur un commissariat de
Londres et ces livres sur l’Irlande dont
fait partie celui dont je (ne) vous parle
(pas), mais que je vous recommande
fortement. Sérieusement, livre splendide,
comme tous ceux de Bruen, sans
exception, mais peut-être le meilleur sur
l’Irlande qui est, décidément, un drôle de
pays, une île bien bizarre.
Gomorra
Saviano
En écoutant la radio, j’apprends qu’il a un
« contrat », cet auteur courageux. Quand
vous lirez ces lignes, il est probable qu’il
aura cessé de vivre. C’est à se demander
comment les üzzo, Coppola, Brando, De
Niro, Pacino et autres ont survécu au
Parrain ! Mais la Camorra napolitaine
est nettement moins raffinée que la
Mafia sicilienne américaine décrite par
ce jeune journaliste de 28 ans, depuis la
sortie de son livre, salué ici comme il se
doit, et encore plus du film éponyme, vit
terré sous protection policière. Saviano,
regarde bien ces flics… Et bon courage. Et
vous, relisez ce livre.
Breakout
Richard Stark, Rivages/Thriller
Vous le savez, Richard Stark n’est pas
un des deux survivants des Beatles, qui
s’appelait Richard Starkey et fût connu
comme Ringo Starr. Il est un pseudonyme
de Donald Westlake, un autre
auteur. Et il est aussi bon, quelquefois
meilleur que lui-même, si vous voyez ce
que je veux dire. Vous ne voyez pas ? Tant pis. Évasion réussie et casse raté, voici
en gros de quoi parle ce bouquin qui,
comme tous les Stark/Westlake, est un
bijou d’écriture, avec ce style particulier
qui fait éclater de rire à la fin de la phrase
ou du paragraphe, ce parfait déroulement
d’une intrigue pleine et complexe
mais si clairement offerte. Un régal, je
me suis jeté dessus avant que mon fils
s’en empare, il les guette, les Westlake/
Stark, au lieu d’étudier des tragédiens
classiques aussi importants que Carré de
l’Hypoténuse, par exemple.
Tranchecaille
Franck Pécherot , Série Noire Gallimard
C’est en novembre que j’ai lu ce livre.
Novembre est un mois atroce, seul mon
anniversaire (le 21) lui donne cette lueur
indispensable à la vie. C’est aussi un
« mois du 11 », comme septembre depuis
2001, et le 11/11 est le jour de la fin de
la Première Guerre Mondiale, celui de
l’armistice. Alors que les derniers Poilus
s’éteignent, dans un monde où la petite
histoire (the story) a remplacé la grande
(the history), qui se soucie encore de cette
guerre « même pas atomique » ? Pas grand
monde, et c’est dommage, c’est triste de
couper ainsi un monde de ses racines, de
ses origines, de son histoire. Alors j’ai lu
ce livre, parce que mon grand-père, volontaire
à 19 ans, a été dans les tranchées et
a été décoré d’une Croix de Guerre que je
conserve, et on connaît mon antimilitarisme
absolu, mais là il y avait péril. Et il
fût le plus doux homme dans le civil, bien
entendu, et un merveilleux grand-père
qui me fit aimer Du Guesclin, Turenne
et autres héros de l’Histoire de France.
Des tranchées, on oublie souvent qu’elles
furent des vases clos, des théâtres permanents
dans lesquels les occupants, coincés
des mois, devenaient plus proches
que des frères ou, ce qui n’est pas rare,
plus haineux l’un envers l’autre que des
frères. Et la justice militaire étant à la
justice ce que la musique militaire est à la
musique, le procès qui est au centre de ce
livre est un drame, un conseil de guerre,
bien entendu.
Très beau livre, étonnant de la part d’un
jeune homme né en 1953, un gamin, mais
qui a fait ses preuves, à la Série Noire et
ailleurs, depuis un bout de temps.
Courir après le Diable
Davis Fulmer, Rivages/Thriller
La Nouvelle-Orléans en 1907 devait
être une bien agréable ville à la condition
qu’on y fût né blanc ou, si ce n’était
pas le cas, avec un grand talent musical
pour s’en sortir en jouant du jazz dans
les bordels, après avoir « fait une viande
froide », la musique d’un enterrement.
Ce qui est intéressant dans ces livres qui
traitent de l’Histoire (toute jeune) des
USA, c’est de voir combien l’absence de
loi a été le substitut à la loi dans ce pays
qui, aujourd’hui, veut faire la loi dans le
monde. Je n’irai pas jusqu’à lancer mes
chaussures sur quiconque, mais…
La règle, si on peut l’appeler ainsi, est
celle du plus fort, de la mafia, ou des
mafias, bandes organisées permettant
l’existence tranquille, en quelque sorte,
d’une activité ou une autre, prostitution
par exemple, avec protection partout où
c’est nécessaire. Parce que partout où il y
a eu des hommes, il y a eu des prostituées
et c’est comme ça.
Et comme les bordels étaient des endroits
de « socialisation », il fallait y boire et écouter
de la musique. C’est comme ça que la
Nouvelle-Orléans fut le lieu de naissance
et de développement du jazz jusqu’à ce
qu’un imbécile puritain n’interdît les
bordels en 1917. On sait que Kansas City
devint la capitale du même jazz quand le
seul maire des USA non imbécile décida
de ne pas appliquer le Volstead Act prohibant
la consommation d’alcool.
C’est dans ce monde de la musique
la plus belle du monde (mon point
de vue), de la chaleur tropicale et de
l’amour (même avec un petit « a », c’est
mieux que pas du tout !) que ce roman
se déroule. Ingrédients indispensables,
bien entendu, les meurtres avec la bonne
dose de ritualisme vaudou hérité des
quelque 10.000 créoles haïtiens arrivés
en 1803 après le rachat de la Louisiane à
la France. Là-bas, il n’y a que des nuances
de gris finalement.
Très beau, j’ai même appris une des
origines, il y en aurait plusieurs, du mot
« jazz ». ce serait du mot français « jaser »,
de manière musicale, bien entendu. Un
bavardage aimable en musique alors…
Pourquoi pas ? Why not and who cares,
anyway.
Et puisque nous sommes à la Nouvelle-
Orléans, au lendemain de la merveilleuse
élection de Barack Obama, lu ces lignes
dans Le Monde date du 6 novembre :
“Pour les stratèges du parti présidentiel,
la clé de la victoire de M. Obama
réside dans l’ultraprofessionnalisme de
sa campagne. Ils entendent pour 2012
appliquer les mêmes principes. « La politique
ne doit pas échapper aux règles du
spectacle, rien n’est jamais trop préparé,
trop scénarisé », estime le publicitaire
Christophe Lambert, membre de la
cellule stratégique de l’UMP. »
Voilà. Au cas où vous n’auriez pas lu, ou
compris, ce que j’écrivais dans ces mêmes
pages il y a peu, nous sommes prévenus,
ce sera du spectacle, du show-business,
inutile de se faire croire aux débats, aux
programmes lus, compris, retenus et
appliqués ni par leurs auteurs ni par leurs
« destinataires ». Il s’agira, et ne s’agira
QUE de mise en scène, d’éclairages, de
contrôle des caméras, de maquillage,
d’images truquées et tronquées, de petites
phrases travaillées par des gourous
pour déstabiliser l’adversaire, d’histoire
du jour. À cette aune, dans combien de
temps les trucages du cinéma digitalisé
devraient permettre des candidats
virtuels, parfaits, en image de synthèse.
Le lendemain, je lis que CNN réalise le
premier débat entre une personne et
l’hologramme d’une autre personne,
ce qui est moins cher que de la faire
venir de l’autre bout du pays et, c’est
vrai, est tellement plus satisfaisant pour
les téléspectateurs, n’est-ce pas ! Nous
y sommes, demain ce seront des hologrammes
d’hommes et femmes politiques,
chouette ! •
|