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Les DVD
Et pourtant, il tourne !
Les DVD - Et pourtant, il tourne ! par Dominique Boniface
par Dominique Boniface
Communiqué : la municipalité de Montevideo, capitale de l’Uruguay, nous informe que, suite à la disparition des cassettes vidéo en VHS, la ville s’appellera désormais : « MonteDVD». Merci de noter.

Intégrale Jean-Pierre Mocky
(50 titres)
6e Vague, Pathé Vidéo

Un des paradoxes, pas des moindres s’agissant de Mocky, est le contraste entre sa renommée et la « visibilité » de ses films. Réalisateur probablement à la fois le plus respecté et le plus censuré en France il est incompris parce qu’il déroute, déjoue les pièges qu’on lui tend, refuse et réfute toute classification. Divine Enfant et Bals Écarlates sont du même auteur. Il y joue dans les deux, comédien magnifique de sincérité et de dévouement à une de ses passions : les enfants.

Réalisateur maudit aux cinquante films, il est victime du système, de la distribution, des politiques, de tous ceux qu’il dénonce : imposteurs, groupes de pression, notables, décorés de ces babioles que la République dispense pour qu’on la ferme. Il dénonce la gravité de propos qui ne vise qu’à en cacher la totale vacuité, le panurgisme déferlant, la connerie, l’uniforme (la répétition), les curés et manipulateurs de conscience quand ce n’est pas de braguettes de petits garçons.

C’est pour ça que j’aime Mocky. Comment ne pas respecter un cinéaste qui, depuis 50 ans, galère, ne se range pas, se ne soumet pas à la fameuse « loi du marché », celle des cerveaux rendus disponibles par l’égout suprême ? Comment ne pas l’admirer quand, rappelant l’affaire de ballets roses ayant impliqué un aide de camp de De Gaulle et son étouffement consécutif par la presse aux ordres, il fait un film magnifique sur les trafics d’enfants par des réseaux pédophiles de ces notables (juge, conseiller général et autres …) ? Le film est tellement bloqué qu’il ne sort JAMAIS, sauf en DVD.

Lisez son bouquin «Cette Fois Je Flingue», éd. Florent Massot. Mocky maudit ? La tentation, facile, est de dire qu’il l’a cherché. Non, ce qu’il a trop bien compris, c’est que la nature humaine est peu prône à l’humour, rire de soi-même pas des autres. Si l’humour avait été mieux partagé, Adolf et ses émules n’auraient pas eu ce succès !
Mais, à se foutre de tout le monde, puissants et hypocrites, salauds camouflés dans leur notabilité de pacotille, faiseurs de lois qui les violent, nantis, mauvais curés et sales églises, snobs, faux couples, presse à genoux, télévision commerciale, simagrées de justice, industries de l’amour et de la religion, au bout d’un moment, on lasse et l’on se coupe du soutien arraché avec servilité, du soutien compromettant parce qu’il passe par la relecture du scénario et autres avanies. Mocky a été censuré par tous les échelons de l’industrie du cinéma, des producteurs véreux aux caissiers malhonnêtes des salles, des dérives du CNC à la mafia de Cannes, des passages en télé de ses films en pleine nuit, pour ne pas perdre les droits, c’est dégueulasse, aux censures directes par les politiques, à l’échelon national ou régional.

Et pourtant il tourne, tournera jusqu’à son dernier souffle et crèvera sur sa caméra. Après son ultime « merde ! », on verra le bal des vrais cons et des fauxculs lui rendre hommage, rétrospectives sur les chaînes de cette télévision qui l’a emmerdé, numéros spéciaux de journaux qui l’ont assassiné ou ignoré, ministres de la culture défendre l’oeuvre d’un homme qu’ils ont refusé de recevoir. C’est ce qui va t’arriver, JP ! Mais tu as trouvé LE mécène intelligent, qui sait qu’à terme, la collection de tes DVD sera amortie, parce que même ceux qui, comme moi, n’ont presque jamais eu le temps de voir un de tes films en salle avant qu’il ne soit chassé de l’affiche par une merde hollywoodienne ou, pire, « franchouillardo-bessonienne » ou clavieriste ou bronzante ou « BHLo-produite », même les petits gars du 9-3 dont tu parles, se régaleront avec ton oeuvre. Ils rejoindront des génies, Richard Lester, Groucho Marx, moi-même et Woody Allen, tes admirateurs, des références.

Depuis l’âge de 9 ans, en fuyant les nazis et leurs zélés collaborateurs bien de chez nous, tu es en sursis. Tu as échappé aux camps de la mort, tu as dû te vieillir de 4 ans. Est-ce de là que vient peut-être ton absence de peur ? Merci de cette heure ensemble chez toi. Et merci M. Seydoux pour cette collection immense. 50 DVD…, Il ne m’en manque que 37. On commence par quoi ? N’importe ou, tout est bon chez Mocky.


Lady Chatterley
Pascale Ferran
MK2 Éditions

Lors de mon entretien avec Pascale Ferran, trois sujets ont pu, trop brièvement, être abordés, le film, son succès, en salles puis aux Césars et la « sortie » aux Césars. Ils sont le trépied du même sujet : la création artistique, cinématographique en particulier, en 2007 en France. On doit ajouter ce DVD, qui est un très beau produit.

Un film « indépendant » qui « ne fait que 200.000 entrées » avant sa sélection aux Césars, c’est déjà un beau score au milieu des merdes commerciales nationales et américaines. Le triomphe du film aux Césars, sans soutien ni campagne de presse, double ce nombre, preuve, rare et précieuse, que la qualité, sans la moindre concession, peut encore se traduire en relatif succès commercial. C’est encourageant.

Les Césars sont pour Ferran une tribune de laquelle, pour une fois, on ne remercie pas «toute l’équipe sans laquelle…», mais on fait le point sur le cinéma en France.

Le cinéma d’auteur et les métiers artistiques sont en danger. La France est le seul pays où un acteur ne jouant pas est payé. Il faut un certain nombre d’heures d’activité par an pour être indemnisé. Aux USA, un acteur qui ne joue pas sert au McDo. Dans le libéralisme absolu qui risque de prendre ce pays, de force puisque le numéro d’acteur du petit Nicolas est un tissu de mensonges, donc un viol de la vérité, ce statut risque de passer à la trappe. Ses enfants ont demandé à un ami : « Papa, si Sarkozy est Président, nous n’aurons plus de maison ? ». C’est un peu ça. Si ce système disparaît, le tout commercial sera l’unique modèle artistique. La culture USA a imposé le Mac Do et autres merdes destinées au cerveau. S’il reste en France une création, c’est grâce au CNC et au statut des intermittents. Ferran, par cette déclaration, est une femme libre et de gauche. Sa « formation » et son itinéraire l’ont inspirée.

Avec Lady Chatterley, elle aborde le sujet «délicat» du sexe et de sa représentation au cinéma dans un contexte de «lutte des classes ».

Le film est magnifique, il emporte, donne envie d’aimer et d’être aimé comme ses deux protagonistes principaux. Les images, toutes dont les plus osées, sont d’une beauté à couper le souffle. Pas un plan « facile », pas une scène attendue. Visuellement, c’est un chef d’oeuvre. Les acteurs sont magnifiques. Parkin est joué par un homme qui réunit les charismes réunis de Brando, Nicholson et Depardieu, quand il ne fait pas le con.

Comme dans le livre, le sexe précède, voire crée l’amour. Connie et Parkin sont des parfaits inconnus quand ils «baisent» la première fois. J’emploie ce mot volontairement, en opposition à «faire l’amour », ils ne s’aiment pas encore. Cette démarche, à l’encontre de la doxa judéo-chrétienne dominante selon laquelle le sexe ne pourra matérialiser l’amour qu’une fois celui-ci établi (et béni des curés et institutions en vue de la procréation) était révolutionnaire dans les années 20 en Grande-Bretagne. La force de l’héritage abrutissant des églises et institutions et le bourrage de crâne de ceux qui ont encore intérêt à ce que les gens soient le moins épanouis possible pour accepter de bosser avec un salaire 500 fois inférieur à celui de leur boss, tout ceci fait que cette démarche est encore révolutionnaire aujourd’hui.
Godard a écrit que le cinéma serait un genre majeur le jour où il produirait une oeuvre « érotique » comparable à Sexus, d’Henry Miller ? Ce Lady Chatterley s’approche de cette « majorité » du cinéma, je le pense ! Et Miller est au sommet, pour moi.


Numéros Zéro, Naissance d’un Journal
Raymond Depardon
ARTE Vidéo

Muriel Leferle / Paroles d’Appelés, SIDA Propos
Raymond Depardon
ARTE Vidéo

Paris
Raymond Depardon
ARTE Vidéo

Depardon est pour moi à la fois le meilleur créateur d’images vivant et un cas unique d’homme dont l’image soit LE SEUL mode d’expression. Il ne sait pas parler. Il parle avec sa caméra, avec son Leica. Il illustre ce que je dis depuis toujours, mais on ne m’écoute pas, que le cinéma est, entre autres, 24 images par seconde et que, si on ne sait pas faire UNE bonne image fixe, il vaut mieux passer au macramé.

La première image d’un film de Depardon est toujours un émerveillement, qui me fait dire à chaque fois « putain la photo ! ». Ce type sait faire, chaque image est, comme disent les reporters, un « frago » avec un talent que je ne connais à nul autre. Pas radin, il nous en met 24 par seconde. Du grand cinéma, documentaire ou pas.

J’avais vu Numéros Zéro, à sa sortie et en compagnie d’amis du Matin de Paris. Les cheveux, l’absence de femmes et d’ordinateurs dans et sur les bureaux donnent la date, 1977. Le plus fort retour en arrière est l’idée qu’une presse quotidienne pluraliste puisse encore exister et même supporter l’arrivée d’un nouveau titre. Perdriel est à la tête du Nouvel Obs qui fait de l’argent. Il en profite pour lancer un quotidien de gauche, Libé est encore trop marginal, Le Monde n’est pas vraiment un quotidien de gauche, journal « de référence » avant devenir journal de réVérence. France- Soir est encore un « grand quotidien populaire », comme d’ailleurs Le Parisien Libéré. L’Aurore existe encore. Il y avait 48 quotidiens à Paris à la libération.

Depardon, sa caméra à l’épaule se fait oublier. Il est partout sans jamais qu’on ne devine sa présence, témoin de la mobilisation de journalistes chevronnées et jeunes, plumes célèbres ou oubliées. Il faudrait montrer ce film dans tous les collèges.

Avec Muriel Leferle, qui est de la veine de l’époque et comme un film dans le film Délits Flagrants, on touche au chef d’oeuvre. Filmée de profil, une « délinquante » en comparution immédiate face à la conseillère psychologique, puis au substitut du procureur, puis à l’avocat commis d’office. Plans fixes, pas de mouvement de caméra. Mouvements de la gamine (22 ans), création d’une ligne de défense, passages de la confiance à la défiance, démontage du mécanisme du « flag’», claire explication d’une justice quotidienne, ordinaire et cependant digne de Shakespeare.

Le bonus du DVD, sur ce film en particulier puisque « Parole d’Appelés, SIDA propos » est sur le même, est à voir. On y retrouve ce contraste entre le débit de paysan de Depardon et l’élocution parfaite de mots très précis de Bruno Cotte, Procureur Général de l’époque du film, maintenant Président de la Chambre criminelle de la Cour de Cassation. Entre deux hommes de qualité, l’un virtuose de paroles et de textes, l’autre d’images, le respect est mutuel et beau. Avec l’avocat, tutoyé par Depardon, devenu « grand » depuis ses permanences à « l’office », l’entretien me rendrait presque sympathique cette profession. Chapeau. Longue vie à toi, Raymond, avec des types comme toi, il reste un espoir de rendre ce monde moins con.

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mis en ligne le 08/01/2007
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