Les DVD
Et pourtant, il tourne !
Par Dominique Boniface


Communiqué : la municipalité de Montevideo, capitale de l’Uruguay, nous informe que, suite à la disparition des cassettes vidéo en VHS, la ville s’appellera désormais : « MonteDVD». Merci de noter.

Intégrale Jean-Pierre Mocky
(50 titres)
6e Vague, Pathé Vidéo

Un des paradoxes, pas des moindres s’agissant de Mocky, est le contraste entre sa renommée et la « visibilité » de ses films. Réalisateur probablement à la fois le plus respecté et le plus censuré en France il est incompris parce qu’il déroute, déjoue les pièges qu’on lui tend, refuse et réfute toute classification. Divine Enfant et Bals Écarlates sont du même auteur. Il y joue dans les deux, comédien magnifique de sincérité et de dévouement à une de ses passions : les enfants.

Réalisateur maudit aux cinquante films, il est victime du système, de la distribution, des politiques, de tous ceux qu’il dénonce : imposteurs, groupes de pression, notables, décorés de ces babioles que la République dispense pour qu’on la ferme. Il dénonce la gravité de propos qui ne vise qu’à en cacher la totale vacuité, le panurgisme déferlant, la connerie, l’uniforme (la répétition), les curés et manipulateurs de conscience quand ce n’est pas de braguettes de petits garçons.

C’est pour ça que j’aime Mocky. Comment ne pas respecter un cinéaste qui, depuis 50 ans, galère, ne se range pas, se ne soumet pas à la fameuse « loi du marché », celle des cerveaux rendus disponibles par l’égout suprême ? Comment ne pas l’admirer quand, rappelant l’affaire de ballets roses ayant impliqué un aide de camp de De Gaulle et son étouffement consécutif par la presse aux ordres, il fait un film magnifique sur les trafics d’enfants par des réseaux pédophiles de ces notables (juge, conseiller général et autres …) ? Le film est tellement bloqué qu’il ne sort JAMAIS, sauf en DVD.

Lisez son bouquin «Cette Fois Je Flingue», éd. Florent Massot. Mocky maudit ? La tentation, facile, est de dire qu’il l’a cherché. Non, ce qu’il a trop bien compris, c’est que la nature humaine est peu prône à l’humour, rire de soi-même pas des autres. Si l’humour avait été mieux partagé, Adolf et ses émules n’auraient pas eu ce succès !
Mais, à se foutre de tout le monde, puissants et hypocrites, salauds camouflés dans leur notabilité de pacotille, faiseurs de lois qui les violent, nantis, mauvais curés et sales églises, snobs, faux couples, presse à genoux, télévision commerciale, simagrées de justice, industries de l’amour et de la religion, au bout d’un moment, on lasse et l’on se coupe du soutien arraché avec servilité, du soutien compromettant parce qu’il passe par la relecture du scénario et autres avanies. Mocky a été censuré par tous les échelons de l’industrie du cinéma, des producteurs véreux aux caissiers malhonnêtes des salles, des dérives du CNC à la mafia de Cannes, des passages en télé de ses films en pleine nuit, pour ne pas perdre les droits, c’est dégueulasse, aux censures directes par les politiques, à l’échelon national ou régional.

Et pourtant il tourne, tournera jusqu’à son dernier souffle et crèvera sur sa caméra. Après son ultime « merde ! », on verra le bal des vrais cons et des fauxculs lui rendre hommage, rétrospectives sur les chaînes de cette télévision qui l’a emmerdé, numéros spéciaux de journaux qui l’ont assassiné ou ignoré, ministres de la culture défendre l’oeuvre d’un homme qu’ils ont refusé de recevoir. C’est ce qui va t’arriver, JP ! Mais tu as trouvé LE mécène intelligent, qui sait qu’à terme, la collection de tes DVD sera amortie, parce que même ceux qui, comme moi, n’ont presque jamais eu le temps de voir un de tes films en salle avant qu’il ne soit chassé de l’affiche par une merde hollywoodienne ou, pire, « franchouillardo-bessonienne » ou clavieriste ou bronzante ou « BHLo-produite », même les petits gars du 9-3 dont tu parles, se régaleront avec ton oeuvre. Ils rejoindront des génies, Richard Lester, Groucho Marx, moi-même et Woody Allen, tes admirateurs, des références.

Depuis l’âge de 9 ans, en fuyant les nazis et leurs zélés collaborateurs bien de chez nous, tu es en sursis. Tu as échappé aux camps de la mort, tu as dû te vieillir de 4 ans. Est-ce de là que vient peut-être ton absence de peur ? Merci de cette heure ensemble chez toi. Et merci M. Seydoux pour cette collection immense. 50 DVD…, Il ne m’en manque que 37. On commence par quoi ? N’importe ou, tout est bon chez Mocky.


Lady Chatterley
Pascale Ferran
MK2 Éditions

Lors de mon entretien avec Pascale Ferran, trois sujets ont pu, trop brièvement, être abordés, le film, son succès, en salles puis aux Césars et la « sortie » aux Césars. Ils sont le trépied du même sujet : la création artistique, cinématographique en particulier, en 2007 en France. On doit ajouter ce DVD, qui est un très beau produit.

Un film « indépendant » qui « ne fait que 200.000 entrées » avant sa sélection aux Césars, c’est déjà un beau score au milieu des merdes commerciales nationales et américaines. Le triomphe du film aux Césars, sans soutien ni campagne de presse, double ce nombre, preuve, rare et précieuse, que la qualité, sans la moindre concession, peut encore se traduire en relatif succès commercial. C’est encourageant.

Les Césars sont pour Ferran une tribune de laquelle, pour une fois, on ne remercie pas «toute l’équipe sans laquelle…», mais on fait le point sur le cinéma en France.

Le cinéma d’auteur et les métiers artistiques sont en danger. La France est le seul pays où un acteur ne jouant pas est payé. Il faut un certain nombre d’heures d’activité par an pour être indemnisé. Aux USA, un acteur qui ne joue pas sert au McDo. Dans le libéralisme absolu qui risque de prendre ce pays, de force puisque le numéro d’acteur du petit Nicolas est un tissu de mensonges, donc un viol de la vérité, ce statut risque de passer à la trappe. Ses enfants ont demandé à un ami : « Papa, si Sarkozy est Président, nous n’aurons plus de maison ? ». C’est un peu ça. Si ce système disparaît, le tout commercial sera l’unique modèle artistique. La culture USA a imposé le Mac Do et autres merdes destinées au cerveau. S’il reste en France une création, c’est grâce au CNC et au statut des intermittents. Ferran, par cette déclaration, est une femme libre et de gauche. Sa « formation » et son itinéraire l’ont inspirée.

Avec Lady Chatterley, elle aborde le sujet «délicat» du sexe et de sa représentation au cinéma dans un contexte de «lutte des classes ».

Le film est magnifique, il emporte, donne envie d’aimer et d’être aimé comme ses deux protagonistes principaux. Les images, toutes dont les plus osées, sont d’une beauté à couper le souffle. Pas un plan « facile », pas une scène attendue. Visuellement, c’est un chef d’oeuvre. Les acteurs sont magnifiques. Parkin est joué par un homme qui réunit les charismes réunis de Brando, Nicholson et Depardieu, quand il ne fait pas le con.

Comme dans le livre, le sexe précède, voire crée l’amour. Connie et Parkin sont des parfaits inconnus quand ils «baisent» la première fois. J’emploie ce mot volontairement, en opposition à «faire l’amour », ils ne s’aiment pas encore. Cette démarche, à l’encontre de la doxa judéo-chrétienne dominante selon laquelle le sexe ne pourra matérialiser l’amour qu’une fois celui-ci établi (et béni des curés et institutions en vue de la procréation) était révolutionnaire dans les années 20 en Grande-Bretagne. La force de l’héritage abrutissant des églises et institutions et le bourrage de crâne de ceux qui ont encore intérêt à ce que les gens soient le moins épanouis possible pour accepter de bosser avec un salaire 500 fois inférieur à celui de leur boss, tout ceci fait que cette démarche est encore révolutionnaire aujourd’hui.
Godard a écrit que le cinéma serait un genre majeur le jour où il produirait une oeuvre « érotique » comparable à Sexus, d’Henry Miller ? Ce Lady Chatterley s’approche de cette « majorité » du cinéma, je le pense ! Et Miller est au sommet, pour moi.


Numéros Zéro, Naissance d’un Journal
Raymond Depardon
ARTE Vidéo

Muriel Leferle / Paroles d’Appelés, SIDA Propos
Raymond Depardon
ARTE Vidéo

Paris
Raymond Depardon
ARTE Vidéo

Depardon est pour moi à la fois le meilleur créateur d’images vivant et un cas unique d’homme dont l’image soit LE SEUL mode d’expression. Il ne sait pas parler. Il parle avec sa caméra, avec son Leica. Il illustre ce que je dis depuis toujours, mais on ne m’écoute pas, que le cinéma est, entre autres, 24 images par seconde et que, si on ne sait pas faire UNE bonne image fixe, il vaut mieux passer au macramé.

La première image d’un film de Depardon est toujours un émerveillement, qui me fait dire à chaque fois « putain la photo ! ». Ce type sait faire, chaque image est, comme disent les reporters, un « frago » avec un talent que je ne connais à nul autre. Pas radin, il nous en met 24 par seconde. Du grand cinéma, documentaire ou pas.

J’avais vu Numéros Zéro, à sa sortie et en compagnie d’amis du Matin de Paris. Les cheveux, l’absence de femmes et d’ordinateurs dans et sur les bureaux donnent la date, 1977. Le plus fort retour en arrière est l’idée qu’une presse quotidienne pluraliste puisse encore exister et même supporter l’arrivée d’un nouveau titre. Perdriel est à la tête du Nouvel Obs qui fait de l’argent. Il en profite pour lancer un quotidien de gauche, Libé est encore trop marginal, Le Monde n’est pas vraiment un quotidien de gauche, journal « de référence » avant devenir journal de réVérence. France- Soir est encore un « grand quotidien populaire », comme d’ailleurs Le Parisien Libéré. L’Aurore existe encore. Il y avait 48 quotidiens à Paris à la libération.

Depardon, sa caméra à l’épaule se fait oublier. Il est partout sans jamais qu’on ne devine sa présence, témoin de la mobilisation de journalistes chevronnées et jeunes, plumes célèbres ou oubliées. Il faudrait montrer ce film dans tous les collèges.

Avec Muriel Leferle, qui est de la veine de l’époque et comme un film dans le film Délits Flagrants, on touche au chef d’oeuvre. Filmée de profil, une « délinquante » en comparution immédiate face à la conseillère psychologique, puis au substitut du procureur, puis à l’avocat commis d’office. Plans fixes, pas de mouvement de caméra. Mouvements de la gamine (22 ans), création d’une ligne de défense, passages de la confiance à la défiance, démontage du mécanisme du « flag’», claire explication d’une justice quotidienne, ordinaire et cependant digne de Shakespeare.

Le bonus du DVD, sur ce film en particulier puisque « Parole d’Appelés, SIDA propos » est sur le même, est à voir. On y retrouve ce contraste entre le débit de paysan de Depardon et l’élocution parfaite de mots très précis de Bruno Cotte, Procureur Général de l’époque du film, maintenant Président de la Chambre criminelle de la Cour de Cassation. Entre deux hommes de qualité, l’un virtuose de paroles et de textes, l’autre d’images, le respect est mutuel et beau. Avec l’avocat, tutoyé par Depardon, devenu « grand » depuis ses permanences à « l’office », l’entretien me rendrait presque sympathique cette profession. Chapeau. Longue vie à toi, Raymond, avec des types comme toi, il reste un espoir de rendre ce monde moins con.


Paris
Un film de Claude Chabrol

La Muette
Jean Douchet

Saint-Germain des Prés
Jean-Luc Godard

Montparnasse et Levallois
Jean-Daniel Pollet

Rue Saint-Denis
Éric Rohmer

Place de l’Étoile
Jean Rouch

Gare du Nord
Opening Vidéo / Films du Losange

Produit par Barbet Schroeder, il s’agit d’un film « à sketches », en réalité six films, par des maîtres (Rouch, Rohmer, Godard ou Chabrol) et des « un peu moins que maîtres », Pollet et Douchet, tous représentants historiques de la Nouvelle Vague, ce mouvement qui a changé le cinéma. Contrairement à ce que prétend Mel Brooks en riant, la Nouvelle Vague ne consista pas seulement à poser une caméra sur une plage pour attendre une nouvelle vague et, quand elle arrivait, à la filmer.

Schroeder donne à ces cinéastes les mêmes moyens techniques pour filmer une histoire qui se passe dans un ou deux quartiers de Paris. Paris en 1965 ! Il y avait des pavés Bd Saint-Germain, je ne sais pas pourquoi ils n’y sont plus…. J’en préfère certains, tous sont d’excellente qualité. Les acteurs sont presque tous inconnus. Outre l’extraordinaire interprétation de la magnifique Nadine Ballot dans Gare du Nord, Chabrol et Stéphane Audran, jouent très bien aussi leurs rôles d’« ignobles bourgeois », une cible que Chabrol aime et sait atteindre, j’avoue le comprendre. Indispensable dans une vidéothèque qui se respecte, tout est parti de là.

La Joyeuse Divorcée (Gay Divorcee)
Mark Sandrich
Montparnasse (RKO)
Fred Astaire et Ginger Rogers, dans ce film légendaire, très bien restauré par Montparnasse Vidéo dans sa collection RKO. Toujours éviter l’horripilant et pompeux Serge Bromberg, sans intérêt. Je ne vous raconte pas l’histoire, quand même!? Ah ils dansaient bien ! Comme Fred dansait bien ! Mais, compte tenu de l’inexistence des dialogues, de l’air stupide qu’il abordait dès qu’il l’ouvrait, les producteurs auraient dû, par contrat, obligé Fred A s’taire. (ça fait si longtemps que j’en rêvais ! merci)


La Poupée Brisée(The Big Street)
Irving Reis
Montparnasse (RKO)

À la condition de toujours éviter l’horripilant et pompeux Serge Bromberg, ce film de 1942 est l’occasion de voir qu’une certaine Amérique, les États-Unis en particulier, a toujours eu cette vision simpliste du bien et du mal. Un peu comme Dobeliou, qui n’a toujours pas compris qu’il s’est foutu dedans en Irak autant que ses prédécesseurs au Vietnam ou ailleurs ! Henry Fonda remarquable, comme d’habitude.


Le Premier Rebelle
(Allegheny Uprising)
W. A. Seiter
Montparnasse (RKO)

À la condition de toujours éviter l’horripilant et pompeux Serge Bromberg, intéressant film de 1939 qui narre, mais n’est-ce pas un peu beaucoup romancé, la rébellion d’un trappeur contre les ordres de l’armée britannique qui, en 1759, règne là-bas. John Wayne est ce héros. C’est normal, il est au générique.


Double Dynamite (Double Dynamite)
Irving Cummings
Montparnasse (RKO)

À la condition de toujours éviter l’horripilant et pompeux Serge Bromberg, voici la recette RKO : le plus grand comique, la plus belle voix et les plus beaux nichons à Hollywood en 1951, au générique d’un film réalisé, par un réalisateur à la chaîne de service, entre golf et cuite : Irving Cummings. Publicité sur ces noms et leurs attributs respectifs et vous avez un navet géant. Irrémédiablement marxiste (tendance Groucho), je n’ai pas résisté. Groucho fait du Groucho, Sinatra est nul et Jane Russell a de très beaux nichons, mais on ne les voit pas. It’s only show-business.


Amérique Latine, l’autre Amérique
Le dessous des Cartes, ARTE Vidéo

Ces programmes devraient être obligatoires dès la classe de sixième, une fois qu’on en a écarté les élèves qui, dès la maternelle ou intra utero, auront été fichés comme potentiellement violents, voire pédophiles ou suicidaires de naissance. Ceux-là, qu’on les envoie … ailleurs, pourquoi pas à Neuilly.


René Char, nom de guerre Alexandre
Jérôme Prieur
ARTE Vidéo

Je ne connaissais pas bien ce bonhomme. C’est réparé par ce remarquable DVD, plein d’enseignements, réalisé avec soin et passionnant. Très belle collection, à la ARTE. Prieur est un grand documentariste, je l’ai déjà écrit, je persiste et signe.


Qui était KafKa ?
Richard Dindo,
ARTE Vidéo

Mitterrand, je crois, disait que peu d’auteurs sont devenus des qualificatifs. Il y a Machiavel, que Tonton connaissait bien, et Kafka, qu’on va bientôt connaître. Richard Dindo m’a beaucoup éclairé sur Kafka, un film documentaire passionnant.


Talmud
Pierre-Henri Salfati
ARTE Vidéo

Il peut paraître bizarre que j’évoque le fou rire en parlant de ce film, qui est en tous points remarquable. Le Talmud est à peu près aussi peu connu que la plupart des autres faits juifs, à part, bien entendu, le fait que les Juifs (13 millions d’individus) contrôlent le monde (6,5 milliards d’humains) et égorgent les bébés chrétiens chaque vendredi soir, à l’apéritif avant de sauvagement violer leurs mères, bien entendu…, Non, ça c’est l’inverse, les pogroms…! Sorry.
Le Talmud est un corpus de commentaires sur la Bible, la Thorah, qui s’est enrichi au cours de millénaires et qui contient une science quasi initiatique dont l’étude est vertigineuse. Elle donne, littéralement, le vertige.

Questionnements et errances dans les raisonnements sont fascinants et, pour en revenir au rire, c’est une petite scène répétée en ponctuation au cours du film qui me revient. Deux Juifs étudiant le Talmud cherchent la réponse à une question, fondamentale vous en conviendrez. « Deux ramoneurs, un de peau blanche et l’autre de peau noire, sortent de deux cheminées voisines la nuit. Lequel sait qu’il est sale ? » ou quelque chose de ce type, tant les questions initiales vont en se compliquant. Instructif, documenté, c’est un magnifique hommage au Peuple du Livre, ce livre brûlé régulièrement pour les barbecues de l’inquisition ou du petit Adolf. Pour comprendre le judaïsme, ou l’existence de 13 millions de Juifs dans le monde («Ah bon ! y’en a pas un milliard ? pourtant, ils sont puissants comme un milliard ! Ils se soutiennent !» ça ne rate pas quand on veut tester l’antisémitisme d’une soirée) il faut au moins savoir ce qu’est le Talmud.


Austerlitz, la Victoire en Marchant
Jean-François Delassus

La Forteresse Assiégée
Gérard Mordillat
Éditions Montparnasse

Ces deux « batailles napoléoniennes » n’ont rien de commun que la (plus ou moins fausse) dynastie de Napoléon. On connaît mon amour de l’armée et mon respect des règles militaires sans lesquelles l’humanité serait réduite à l’anarchie de l’amour. On y verrait des gens différents fraterniser, des rires s’échanger, de l’intelligence se produire. Grâce aux armées, heureusement, tout ceci est réprimé. Et, sans armées, à quoi servirait la production d’armes qui, de Krupp à Schneider, de Boeing à Lagardère et Dassault (Paris Match et Le Figaro), de Alcatel à Total, est si bénéfique à nos pauvres patrons payés 500 SMIC et, quand ils se font vider pour incompétence, toucher 8,5 Millions d’euros pour se consoler !?

La différence entre Austerlitz et le siège de Bitche ? On a gagné la première et perdu le second. Austerlitz est encore un modèle de guerre en mouvement enseigné dans les écoles de guerre où l’on apprend à ces ratés à faire la guerre qu’ils ne feront plus. Alors ceux qui seraient clochards sans leur uniforme deviennent alcooliques profonds et, maintenant qu’ils ne peuvent plus se faire cirer les grolles par des appelés ni violer ceux-ci, se recyclent dans l’onanisme institutionnel. Ils ne sont pas inquiets pour l’avenir, eux, puisqu’une bonne retraite, après quinze ans à rien foutre, les autorisera à pantoufler dans des boîtes de flics privés.

Donc, Austerlitz était une bataille géniale. Même en étant, un tout petit peu, antimilitariste, j’ai été passionné par ce film, ces grandes flèches indiquant les mouvements. Quand Napoléon réalise que les Anglais lui ont bousillé ses petits bateaux et qu’il n’aura jamais, les salauds !, la voie libre pour les envahir, il décide très vite de faire demi-tour et d’attaquer la coalition en Bavière. Sans traîner, il commande 300.000 paires de godasses à livrer en urgence à Strasbourg. L’armée et les grolles !
Je ne vais pas vous raconter la bataille. On l’a gagnée : il y a même une gare. Si l’acteur qui joue Napoléon lui ressemble à peu près autant que je ressemble, même très bien maquillé, à Ursula Andress surgissant des eaux dans Dr. No, ce n’est pas grave. Le reste est fidèle à l’idée qu’on se fait de ces délicieux moments de marche forcée de 15h/jour avec barda de 30 kilos pendant les trois mois avant le carnage.

Des passionnés d’aventure napoléonienne se déguisent encore, à leurs frais, en grenadiers, fantassins ou autres, pour jouer aux petits soldats, dans toute l’Europe, en refaisant ces batailles et guerres. On les voit ici. Ils font mumuse avec des nuniformes et des fusils qui font boum-boum…, c’est mignon. Napoléon Bonaparte a suscité, depuis sa mort, la publication d’au moins un livre par jour, dans les soixante-huit mille bouquins. J’en connais qui n’achètent QUE des livres sur le petit corse. C’est comme ça, les monomaniaques, ou les cons. Et ces figurants volontaires sont habillés d’uniformes tellement bien réalisés qu’il n’y manque pas un bouton de guêtre.
C’est - quelle transition, quel style ! merci - cette phrase «il ne manque pas un bouton de guêtre», du ministre de la guerre de Napoléon III, qui caractérise l’absurdité de cette première guerre moderne franco-prusse. La guerre, pas les entremets.

Si l’armée française n’a pas gagné une seule guerre depuis les victoires napoléoniennes jusqu’à nos jours, ce n’est pas uniquement parce que ses chefs ont tous fait preuve d’une immense bêtise aussi grave que criminelle. Les souschefs aussi.
Pensez-y ! Les armées de Napoléon III décident d’envahir la Prusse et de marcher, une ballade, jusqu’à Berlin, mais sans cartes. C’est dans les écoles d’Alsace et de Lorraine qu’ils les trouvent. Elles n’ont pas la précision des cartes d’état-major …
Contre les canons prussiens, on lance la cavalerie. Carnage. Pour ne pas perdre la face, encore une charge de cavalerie, carnage encore… Heureusement qu’on a, déjà et jusqu’en 1939, décidément, ils sont très cons, de beaux pantalons rouges pour mieux se camoufler dans les forêts à arbres à troncs et feuilles du m ê m e r o u g e « g a r a n c e » . Et cette forteresse, de Bitche. Ayant servi, avec l’enthousiasme et la ferveur que vous devinez, l’armée française à Nancy, j’ai fréquenté des Alsaciens et Lorrains. Je me rappelle un adjudant, habitant de Bitche, pas son nom, on l’avait surnommé « 51 », ce qu’il buvait dès le réveil. Peut-être lui est-il resté, plus d’un siècle après, des traces de l’entêtement criminel de ce taré de commandant Tessier qui, alors que Metz était déjà tombé et que Paris allait suivre, ne voulait pas cesser sa défense de SA forteresse. Et cette forteresse, imprenable ? Oui, mais elle est construite dans une cuvette et, depuis les collines l’entourant, rien n’est plus facile que de la bombarder, ce que firent les Prussiens, soldats ni plus ni moins bêtes que les Français.
Déjà le complexe de la Ligne Maginot, décidément, des lumières, nos stratèges !

À nos milliers de fidèles lecteurs des casernes de France et de Navarre, Verso Arts et Lettres étant largement diffusé dans les chambrées et divers cercles d’officiers et, surtout, ayant remplacé LUI et PLAYBOY comme compagnon des nuits solitaires, si j’ai heurté la sensibilité (la quoi ?) d’un militaire, j’implore sa clémence. Parlant anglais, j’irai, comme lors de mon service militaire, nettoyer les Ouatère Closettes.

Je conclurai en disant que ces DVD sont d’une exceptionnelle qualité, les intervenants tous passionnants. On devrait obliger les profs d’histoire à les passer en classe. Sans étudier l’histoire, ne courton pas en effet le risque de ne rien comprendre à la politique et de porter un petit excité pathologiquement ambitieux au pouvoir ?


Roseland
(1977) James Ivory

Jane Austeen in Manhattan
(1980) James Ivory

Quartet
(1981) James Ivory

Collection James Ivory, MK2, 3 DVD
Savages
(1972) James Ivory

Les Européens
(1979) James Ivory

J’aurais juré que Ivory était britannique ! Je ne suis pas le seul, parmi les ignorants qui me lisent, mais on écrit de lui qu’il est le plus britannique des réalisateurs américains et, d’ailleurs, n’est-il pas d’une mère française, ce qui explique tout.

Ivory c’est le luxe de l’image parfaite dans sa simplicité évidente, son cadrage parfait mais pas surfait, un éclairage subtil et fort à la fois, autant de qualités si rares, surtout chez ses compatriotes, à l’exception de Allen, Coppola, Altmann, qu’il faut s’en extasier. Extasions-nous, ce n’est pas difficile.

J’ai commencé par Savages, le plus ancien film de ceux que reçus de MK2. Sans résumé abusif, des sauvages, couverts de boue, pénètrent dans une riche et très belle demeure anglaise - ils savent faire dans le riche et beau - et deviennent les convives d’un dîner très chic, très british, dans ce qu’il y a de plus fascinant dans ce peuple.

La violence est toujours cachée par les manières aristocratiques des convives aux conversations du dîner. Après, ces grands bourgeois perdent leur politesse exquise mais acquise, leur vernis brillant mais fragile, leur politesse qui n’est que l’hypocrisie indispensable à toute vie en société. Ils redeviennent les sauvages qu’ils n’ont jamais cessé d’être. Magnifique, je me demande comment je vais accepter un dîner !

Quartet. Le Paris des années vingt qui sert de décor à cette comédie dramatique amoureuse, elle aussi basée sur l’hypocrisie et le mensonge, et le fric, comme tout le reste ! Une jeune femme, la très belle Adjani, découvre que son mari est mis en prison parce qu’il se livre à des trafics pas clairs sur des objets d’art. Elle l’aime, mais il faut vivre et se loger et un « mécène », plus attiré par les charmes d’Adjani – on le comprend – que par ceux de sa femme anglaise et sèche comme elles seules savent l’être, offre de l’héberger. L’épouse légitime est au courant, accepte mais il ne faut pas que « ça se sache ». Magnifiques interprétations, décors – comme toujours chez Ivory -, musique, on est plongé dans ce Montparnasse des années folles. Un régal.

Jane Austeen In Manhattan, mais c’est un très beau film aussi sur ces mêmes thèmes de l’imposture et l’hypocrisie, les deux armes nécessaires, plus que jamais, pour réussir, ou au moins survivre, dans notre société aujourd’hui.

Les Européens est fantastique. À voir, comment déjà au tout début des USA, le puritanisme ravageait, vérolait de l’intérieur, une société.
Chez Ivory, tout semble bon, très bon.


Viva Zapatero!
Sabina Guzzanti
Éditions Montparnasse

IL FAUT VOIR CE FILM. Guzzanti est une très belle femme italienne clown. Pas « seulement » un clown qui fait rire en tombant en arrière, elle est la productrice d’un show politico satirique sur la RAI qui a duré le temps d’une émission, avant sa censure. Elle imite magnifiquement Berlusconi, je retiens une déclaration qu’elle met dans la bouche de sa cible. On présente une nouvelle télévision privée, la 7. Le faux Berlusconi demande : « c’est une chaîne privée ? » - oui. « Elle appartient à Mediaset ? » (l’empire audiovisuel de Berlusconi) – non ! « Alors, il y a bien un conflit d’intérêt ! ». Sur cette notion, très précise en droit, Berlusconi a fait lever tout danger le concernant.

Avec Mediaset qui contrôle les trois grandes chaînes commerciales italiennes et la mise en place de ses pantins à la tête des trois autres chaînes, publiques, de la RAI, Berlusconi a fait ce qui pourrait, si un ami de Lagardère, Bolloré et Bouygues, je ne vise personne, est élu. D’autant que ce même petit, ami des grands, alors qu’on avait tardé à déployer le tapis rouge pour une séance de maquillage à FR3, a menacé la chaîne publique d’en vider les dirigeants, pas assez à ses pieds, chaussés de hauts talons compensés et de semelles intérieures. Mais là n’est pas le sujet.

Guzzanti compare la situation italienne à celle de la France et du Royaume-Uni, en matière de liberté du ton à la télévision. Je ne connais pas assez les programmes anglais, mais le bref passage du DVD dans lequel un (faux) général est interrogé sur sa connaissance active des plans d’invasion de l’Irak par Bush est éloquent. « Vous connaissiez ces plans, mon général ? » - Oui, oui, oui. Euh, non, pas du tout, en réalité ! ». Est-ce un hasard si les Monty Python sont anglais ?
NON.

Quant à la France, Gazzanti montre des extraits des Guignols, ou du « Vrai Faux Journal » ou des « Nuls ». La France serait un paradis de la liberté d’expression et de la satire politique. Le Canard Enchaîné et Charlie Hebdo sont sans équivalent connu en Occident, Charlie étant par ailleurs très lu en Arabie Saoudite et Iran.

Il y a quelques années, vivant aux USA, j’avais été frappé par ce que je croyais être une extraordinaire autodérision, en voyant une série intitulée « All in the Family ». En France et en Français, ç’eût été « Mon Beauf’» de Cabu, tous les soirs à 19h30. Une famille typique, de Queens (N.Y.). Le père, Archie Bunker, est macho, facho, homophobe, raciste, antijeunes, anti-tout. (un militant UMP ?). Sa femme, potiche (ça date un peu), bête à bouffer du foin, comme son mari. Leurs deux enfants, en fin d’adolescence, sont en révolte contre leurs parents : le garçon a les cheveux un peu longs et la fille veut sortir le soir. L’ambiance est pourrie, l’effet comique est parfait, on rit du début à la fin, même sans les rires en boîte.

Ainsi, pensais-je à l’époque, les Américains savent rire d’eux-mêmes. Et bien non. Le trait est tellement forcé, la caricature tellement osée, que personne n’a autant de tares que le personnage d’Archie Bunker. Pas un homme au monde est aussi stupide dans tous les domaines. tous conviennent que c’est très drôle parce qu’aucun ne se reconnaît, donc ne se prépare à éventuelle une remise en cause de lui-même.

Il en serait presque de même avec la série M*A*S*H, une des meilleures de tous les temps, écriture remarquable et personnages fabuleux, une série que j’aime énormément. Le film d’Altman était violemment antimilitariste. La répétition, pendant onze années à raison de 24 courts films par an, de 264 épisodes, finirait presque par rendre cette guerre presque sympathique, malgré les gueulantes des chirurgiens qui en ont marre. Heureusement qu’Alan Alda est très antimilitariste.

Farouche partisan de la liberté d’expression, sans limites, je défendrai toujours les Guignols et autres programmes de ce type, même sans les regarder. Mais je ne leur accorde aucun pouvoir. Chirac, super menteur de 1995 a été élu et réélu. Peut-être parce qu’on s’est moqué, tout autant, de tous et qu’on a ainsi annulé l’effet recherché.

Il n’y a, selon moi, qu’une voie pour un retour à la véritable liberté d’expression, mais je doute qu’on me suive ici : interdire la télévision commerciale. Mais quid de voter et d’appliquer une loi interdisant à tous les industriels dépendant des commandes de l’État d’être présent dans un média. Suivez mon regard. Bouygues perd TF1, Lagardère perd Europe 1 et ses canards, Dassault perd le Figaro. Aux USA, General Electric perd NBC. Pour un marchand d’armes, GE, la guerre d’Irak est une très bonne affaire, alors il faut relayer les mensonges de Bush parlant d’armes de destruction massive.

Hélas, tout ceci est un rêve. Jamais le fric n’a été aussi présent, la manipulation des masses aussi proche de la perfection, le mensonge aussi facile, voir le candidat à talons évoqué tout à l’heure. Mais on a le droit de rêver, ce n’est pas encore interdit. C’était même au programme de l’autre finaliste du second tour, mais …

Erratum La générosité immense et la modestie du même calibre qui me caractérisent et que vous connaissez si bien me font pardonner aux millions de lecteurs qui ne m’ont pas écrit, d’autres millions l’ayant fait, bien entendu, pour me signaler cette erreur idiote qui me fit faire figurer James Cagney au lieu de Edward G. Robinson, dans le film « Scarlet Street », chroniqué dans le dernier numéro de notre belle revue. Errare Humanum Est, j’aurais juré avoir écrit Robinson, pourtant…. Quant à vous, bande de distraits plus habitués à la zapette qu’à la Pléiade, lisez avec plus d’attention ! Et merci à l’érudit véritable qui, d’un coup d’oeil, qu’il a aiguisé le bougre, m’a publiquement humilié devant les quelque huit cents convives d’un des dîners intimes auxquels le fruit de vos abonnements, merci, nous permet de nous retrouver, entre nous, une ou deux fois par semaine. Et oui, c’est du boulot.

Dominique Boniface

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