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Les DVD
Musique, la seule guerre non-violente
Les DVD : Musique, la seule guerre non-violente par Dominique Boniface
par Dominique Boniface
Kansas City
Robert Altman, MK2

Pour qui connaît la musique, le jazz, Kansas City (KC) est une ville à part. Pourquoi tant de très grands musiciens en viennent-ils ? Ville « frontière » entre l’Est et l’Ouest, sur deux états, le Kansas et le Missouri, ornée de cette arche vers l’Ouest, c’est la seule grande ville américaine non soumise au Volstead Act qui, de 1919 à 1933, imposa cette prohibition qui tua des millions de gens par de la mauvaise gnôle produite et transportée dans la plus parfaite illégalité par des grands mafieux, dont Al Capone et Joseph Kennedy Sr., oui, le papa de l’autre à qui il put ainsi offrir une Présidence achetée à la Mafia. Ted Pendergast, le maire de KC, collaborant avec les mafias locales et tenant ainsi Truman par les « cojones » quand il devint Président, refusa cette hypocrisie de la Prohibition ; il y eut de l’alcool à KC. Et l’alcool, il faut le consommer avec d’autres, dans les boîtes se suivant d’un numéro à l’autre dans plusieurs rues, et avec des filles, putes ou non, et de la musique à danser, du jazz. De Count Basie avec Bennie Motten au futur géant de la musique mondiale, qui, jouant huit notes au lieu d’une, à la fois staccato et legato (à la crème) changea LA musique, Charlie Parker, on y croisait Lester Young et Coleman Hawkins, tous, les meilleurs, liste impossible. Vingt-quatre heures par jour, la musique la plus belle du monde était jouée PAR les meilleurs musiciens au monde POUR les meilleurs musiciens du monde.
Le jazz possède ses rites, les rites des vrais musiciens, qui ne jouent jamais de la même manière le bon millier de morceaux qu’ils connaissent. Un de ces rites est la « jam session », échange d’improvisations. À KC, comme plus tard dans la 52e rue ou rue Saint-Benoît, ces jams étaient permanentes, sauvages quand le public était les pairs, une « Battle of Jazz » (la boîte du film d’Altman). Pour être admis chez les grands, il fallait affronter, sur son instrument, LE grand en place.
Dans ce film, s’affrontent deux géants. Ils savent qu’il n’en restera qu’un à la fin du morceau. Coleman Hawkins, au début, tend à sous-estimer Lester Young. Peu après, pendant un solo de Young, il tombe la veste, «ça va être plus dur !». Le combat devient terrifiant. Inventivité, virtuosité, échelles vertigineuses de notes prises aux extrêmes des capacités de l’instrument, le sax ténor, bien sûr. Cette scène, magnifiquement filmée par Altman, est d’anthologie. Je l’ai revue une bonne dizaine de fois, toujours au bord du canapé, tendu, essayant de comprendre ce qui fait gagner Lester Young. Il gagne. À la fin, après que tous les membres de l’orchestre aient offert un final en forme d’hommage aux combattants qui luttent et se sont rapprochés à s’en toucher le pavillon du biniou, Hawkins tend la main à Lester Young : il reconnaît le vainqueur. Hawkins, « the Hawk » pour le monde du jazz, qui faisait ses entrées légendaires dans les clubs avec son manteau de fourrure de ragondin et DEUX superbes filles l’encadrant, il savait vivre, est détrôné.
Du balcon surplombant la salle, un sac de toile à la main dans lequel, les initiés le savent, il trimbale son sax alto, un gamin de quatorze ans a tout vu. Il n’en a pas perdu une note. Il s’essaiera aussi, il entrera, pas dans ce film, dans l’arène, pour prouver qu’il peut, lui aussi, tenir le sax. Il se fera jeter, le batteur lancera à ses pieds une cymbale. Le message est : « dégage, petit, tu vaux rien ». Mais il reviendra. « Total respect » alors autour de LA musique. C’est Charlie Parker, « Bird », génie absolu mort à 34 ans, bousillé – le légiste qui l’autopsia écrivit « homme de 55 ans » - par tout ce qui est nécessaire à un génie pour survivre dans ce monde de médiocres et petits conservateurs, coincés de partout. Miles Davis, pas un minus sur cette scène, a dit: « Dans le jazz, il y en a deux qui ont compté : Louis Armstrong et Charlie Parker». Après Parker, il n’y eût plus que… « après Parker ». Coltrane fut magnifique, Rollins est magnifique, mais seulement que parce que Bird est passé avant eux.
Le film d’Altman, c’est tout ça. Né à KC, ces scènes sont son enfance. L’enlèvement d’une femme de notable pour sauver un petit voyou à la manque d’un braquage minable, sur fond de gang noir tenant une boîte de jazz, sert d’écrin pour offrir, mieux que nulle part ailleurs selon moi, et j’ai un millier de CD et une centaine de DVD dans les étagères « jazz », ce joyau qu’est cette musique. Même si les très grands musiciens « classiques » interprètent différemment les partitions, le jazz est probablement la seule musique vraiment vivante qui soit. Il n’y a PAS DE PARTITION, une « grille », quelques accords et ce lourd fardeau des mille versions entendues du même morceau.
Le musicien de jazz doit toujours réécrire le morceau sans être soupçonné, accusation terrible, d’avoir « piqué un plan » bien connu à un collègue, sauf sous forme d’hommage, avec sourire. Le jazz, musique réinventée à chaque interprétation, ne peut que venir des tripes, du ventre, voire du basventre, qui parle encore plus, encore plus bas, encore mieux. Réfléchissez ! Qui a fait LA musique américaine ? les « Nègres » et les « Youpins », comme les appelaient les WASP’s et la majorité silencieuse, qui n’ont jamais rien créé. Un des bienfaits de l’absence d’Identité Nationale.

Parenthèse musico sociologique

Puisqu’on parle de musique, abordons la question des «intégrales à prix réduit » en musique classique. Il en existe aussi, des intégrales, par label en particulier, que connaissent les amateurs de jazz et sur lesquelles ils se jettent pour avoir la version « X » de tel enregistrement d’untel alors qu’ils ont déjà la « Y » et la « Z ». Je ne cite pas de musicien, trop modeste pour faire étalage de mon immense culture.
Mais il faut avoir entendu, à la radio ou dans les salons « comme il faut », le mépris claironné à la sortie de l’intégrale Mozart, publiée opportunément au 250e anniversaire de la naissance du petit Wolfgang. Les commentaires sortaient de la bouche tombante du prétendu bienveillant « pour ceux qui n’y connaissent rien, c’est peut-être bien » ou de celle, pleine de morgue du pseudo connaisseur affirmant « ce ne sont pas de bonnes versions », sans jamais avoir entendu un seul de ces 170 CD et dont il est permis de douter qu’il connaisse Momo par ailleurs.
Alors que Bach et Beethoven ont bénéficié de la même opération, sans qu’il soit nécessaire de se baser sur un anniversaire, avec respectivement 150 et 87 disques et un prix de lancement ridicule (Mozart à 90, Bach à 80 et Beethoven à 60, nettement moins d’un euro par heure de musique, quelquefois à peine plus d’un demi euro, les 100.000 exemplaires et ces ventes seules ont permis au secteur entier de la musique classique enregistrée de progresser, pour la première fois dans l’histoire du disque. Ne possédant pas une culture musicale d’expert, n’ayant pas appris la musique enfant, je suis souvent en peine de discuter de la valeur des interprétations de ces coffrets. Des noms très connus, comme Isaac Stern, attirent tout de même une attention plus soutenue. Je les ai achetés tous les trois et j’ai, avec bonheur écouté tous ces CD.
Que les prétendus bienveillants et pseudo connaisseurs cités sachent qu’il existent des gens, nombreux et qu’ils ne fréquentent que forcés, ce qui leur est pénible, ça se voit, qui n’ont pas été obligés par leurs parents d’apprendre le piano et la musique dès la petite enfance. Un gosse de 5 ou 6 ans préfèrera toujours une partie de cache-cache ou une heure de jeu de construction à la très rude discipline de l’apprentissage musical ! Il faut le pousser à répéter tous les jours, sauf peut-être pour le petit Wolfgang, mais il y a peu de génies chez les personnes que j’ai citées, ça se saurait. Ensuite, quand le plaisir sera au bout de l’apprentissage, il choisira.
Chez ces gens-là, BWV était une marque de voitures, Haydn un voisin de Sinatra, de Hoboken, New Jersey, et Opus un pote de Beethoven. Il y avait, au mieux, une demi-douzaine de disques classiques à la maison, dont les inévitables, « Quatre Saisons », la 5e de Beethoven et autres tubes. Je repense au sketch de Bedos et Daumier sur Albinoni. Quand l’enfant voulait apprendre la musique, on lui disait que ce n’était pas important, du temps perdu, qu’il ferait mieux de travailler à l’école parce qu’il n’était pas concevable d’apprendre la musique ET de travailler à l’école.
Quand, chez ces gens-là, un enfant, ayant peut-être entendu une version « impure » d’un grand air classique réinterprété en rock ou jazz, sortait du lot et se risquait chez un disquaire - il en existait encore – pour acheter un disque d’un compositeur classique dont le nom lui était parvenu, il était pris de sueurs froides devant les mètres linéaires de rayonnages. S’en tenant à un seul type de musique, par exemple la symphonie, les premiers signes de la syncope se manifestaient devant le rayon Haydn (106 !), idem devant les sonates de Scarlati (555 je crois). Et il y avait les versions. Se risquer à poser une question au vendeur du rayon classique revenait à attendre, l’échine courbée, son mépris condescendant.
Alors, pour qui a appris, seul et après de nombreuses erreurs, que Glenn Gould, le grand pianiste qui interpréta deux fois les Variations Goldberg (pas Goldstein !) de Bach, n’est pas le frère d’Elliott, l’acteur, pour qui a aimé ce film fantastique, même si peut-être erroné qu’était Amadeus, de Formann, pour qui a appris que la tristesse de Schubert était peut-être due au fait qu’il ne connût l’amour charnel qu’UNE SEULE fois, et s’en chopa une syphilis fatale, le pauvre, oui, ces intégrales sont merveilleuses. Il est certes, et hélas, probable que nombre de ces coffrets resteront sur des étagères, jamais ouverts, comme tant de livres. Et alors !? Et si un autre gosse, « d’extraction encore plus modeste », ouvrait une fois un coffret et mettait un CD dans le lecteur, découvrant l’enchantement d’un Prélude et Fugue de Bach ou d’un quatuor à cordes de Beethoven, alors sa vie en serait changée, peut-être. L’Ancien Régime, de bananes, se caractérisait surtout, selon moi, par l’immobilité des classes sociales. Né roturier et fils de cordonnier, ce qui n’est déjà pas mal, tu seras cordonnier. Noble, tu le restes et tu hérites de Papa, Tu nais d’un curé, et tu vas à l’orphelinat, il y a assez d’enfants de choeur à l’époque. La vieille noblesse se recrutait chez ceux qui avaient accompagné un roi ou deux massacrer le fellah en violant la mousmé pour récupérer les vrais morceaux de la fausse croix, il n’y avait pas de Club Méditerranée à l’époque, elle n’aimait pas les nobles plus récents, ne parlons pas de la noblesse dite d’Empire. La bourgeoisie n’a jamais accepté les « nouveaux riches ». La nouvelle bourgeoisie, les nouveaux riches, veulent supprimer l’impôt sur la succession, pour recréer les conditions de l’Ancien Régime.
Comme le livre de poche, le CD classique bon marché est, pour « la haute musicale » une calamité alors que, pour « le reste du monde », c’est la possibilité de découvrir, enfin et de manière abordable, ces trésors que la première catégorie a toujours refusé de partager. Attention, « ces gens-la » sont plus nombreux que cette pseudo élite racornie dans son mépris et dont la consanguinité devenue, par la force des choses, encore plus culturelle que biologique, qui continue de leur fermer les yeux et les oreilles, quand ce n’est pas tout le reste, finira par la faire disparaître, pour le bonheur de tous.
Certes, la culture sera apprise et non innée, mais, justement, c’est ça, la culture, ça s’apprend. La nature est innée, sauvage, brutale, ne connaissant que la loi du plus fort.

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mis en ligne le 03/11/2007
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