Les DVD
Musique, la seule guerre non-violente
par Dominique Boniface


Kansas City
Robert Altman, MK2

Pour qui connaît la musique, le jazz, Kansas City (KC) est une ville à part. Pourquoi tant de très grands musiciens en viennent-ils ? Ville « frontière » entre l’Est et l’Ouest, sur deux états, le Kansas et le Missouri, ornée de cette arche vers l’Ouest, c’est la seule grande ville américaine non soumise au Volstead Act qui, de 1919 à 1933, imposa cette prohibition qui tua des millions de gens par de la mauvaise gnôle produite et transportée dans la plus parfaite illégalité par des grands mafieux, dont Al Capone et Joseph Kennedy Sr., oui, le papa de l’autre à qui il put ainsi offrir une Présidence achetée à la Mafia. Ted Pendergast, le maire de KC, collaborant avec les mafias locales et tenant ainsi Truman par les « cojones » quand il devint Président, refusa cette hypocrisie de la Prohibition ; il y eut de l’alcool à KC. Et l’alcool, il faut le consommer avec d’autres, dans les boîtes se suivant d’un numéro à l’autre dans plusieurs rues, et avec des filles, putes ou non, et de la musique à danser, du jazz. De Count Basie avec Bennie Motten au futur géant de la musique mondiale, qui, jouant huit notes au lieu d’une, à la fois staccato et legato (à la crème) changea LA musique, Charlie Parker, on y croisait Lester Young et Coleman Hawkins, tous, les meilleurs, liste impossible. Vingt-quatre heures par jour, la musique la plus belle du monde était jouée PAR les meilleurs musiciens au monde POUR les meilleurs musiciens du monde.
Le jazz possède ses rites, les rites des vrais musiciens, qui ne jouent jamais de la même manière le bon millier de morceaux qu’ils connaissent. Un de ces rites est la « jam session », échange d’improvisations. À KC, comme plus tard dans la 52e rue ou rue Saint-Benoît, ces jams étaient permanentes, sauvages quand le public était les pairs, une « Battle of Jazz » (la boîte du film d’Altman). Pour être admis chez les grands, il fallait affronter, sur son instrument, LE grand en place.
Dans ce film, s’affrontent deux géants. Ils savent qu’il n’en restera qu’un à la fin du morceau. Coleman Hawkins, au début, tend à sous-estimer Lester Young. Peu après, pendant un solo de Young, il tombe la veste, «ça va être plus dur !». Le combat devient terrifiant. Inventivité, virtuosité, échelles vertigineuses de notes prises aux extrêmes des capacités de l’instrument, le sax ténor, bien sûr. Cette scène, magnifiquement filmée par Altman, est d’anthologie. Je l’ai revue une bonne dizaine de fois, toujours au bord du canapé, tendu, essayant de comprendre ce qui fait gagner Lester Young. Il gagne. À la fin, après que tous les membres de l’orchestre aient offert un final en forme d’hommage aux combattants qui luttent et se sont rapprochés à s’en toucher le pavillon du biniou, Hawkins tend la main à Lester Young : il reconnaît le vainqueur. Hawkins, « the Hawk » pour le monde du jazz, qui faisait ses entrées légendaires dans les clubs avec son manteau de fourrure de ragondin et DEUX superbes filles l’encadrant, il savait vivre, est détrôné.
Du balcon surplombant la salle, un sac de toile à la main dans lequel, les initiés le savent, il trimbale son sax alto, un gamin de quatorze ans a tout vu. Il n’en a pas perdu une note. Il s’essaiera aussi, il entrera, pas dans ce film, dans l’arène, pour prouver qu’il peut, lui aussi, tenir le sax. Il se fera jeter, le batteur lancera à ses pieds une cymbale. Le message est : « dégage, petit, tu vaux rien ». Mais il reviendra. « Total respect » alors autour de LA musique. C’est Charlie Parker, « Bird », génie absolu mort à 34 ans, bousillé – le légiste qui l’autopsia écrivit « homme de 55 ans » - par tout ce qui est nécessaire à un génie pour survivre dans ce monde de médiocres et petits conservateurs, coincés de partout. Miles Davis, pas un minus sur cette scène, a dit: « Dans le jazz, il y en a deux qui ont compté : Louis Armstrong et Charlie Parker». Après Parker, il n’y eût plus que… « après Parker ». Coltrane fut magnifique, Rollins est magnifique, mais seulement que parce que Bird est passé avant eux.
Le film d’Altman, c’est tout ça. Né à KC, ces scènes sont son enfance. L’enlèvement d’une femme de notable pour sauver un petit voyou à la manque d’un braquage minable, sur fond de gang noir tenant une boîte de jazz, sert d’écrin pour offrir, mieux que nulle part ailleurs selon moi, et j’ai un millier de CD et une centaine de DVD dans les étagères « jazz », ce joyau qu’est cette musique. Même si les très grands musiciens « classiques » interprètent différemment les partitions, le jazz est probablement la seule musique vraiment vivante qui soit. Il n’y a PAS DE PARTITION, une « grille », quelques accords et ce lourd fardeau des mille versions entendues du même morceau.
Le musicien de jazz doit toujours réécrire le morceau sans être soupçonné, accusation terrible, d’avoir « piqué un plan » bien connu à un collègue, sauf sous forme d’hommage, avec sourire. Le jazz, musique réinventée à chaque interprétation, ne peut que venir des tripes, du ventre, voire du basventre, qui parle encore plus, encore plus bas, encore mieux. Réfléchissez ! Qui a fait LA musique américaine ? les « Nègres » et les « Youpins », comme les appelaient les WASP’s et la majorité silencieuse, qui n’ont jamais rien créé. Un des bienfaits de l’absence d’Identité Nationale.

Parenthèse musico sociologique

Puisqu’on parle de musique, abordons la question des «intégrales à prix réduit » en musique classique. Il en existe aussi, des intégrales, par label en particulier, que connaissent les amateurs de jazz et sur lesquelles ils se jettent pour avoir la version « X » de tel enregistrement d’untel alors qu’ils ont déjà la « Y » et la « Z ». Je ne cite pas de musicien, trop modeste pour faire étalage de mon immense culture.
Mais il faut avoir entendu, à la radio ou dans les salons « comme il faut », le mépris claironné à la sortie de l’intégrale Mozart, publiée opportunément au 250e anniversaire de la naissance du petit Wolfgang. Les commentaires sortaient de la bouche tombante du prétendu bienveillant « pour ceux qui n’y connaissent rien, c’est peut-être bien » ou de celle, pleine de morgue du pseudo connaisseur affirmant « ce ne sont pas de bonnes versions », sans jamais avoir entendu un seul de ces 170 CD et dont il est permis de douter qu’il connaisse Momo par ailleurs.
Alors que Bach et Beethoven ont bénéficié de la même opération, sans qu’il soit nécessaire de se baser sur un anniversaire, avec respectivement 150 et 87 disques et un prix de lancement ridicule (Mozart à 90, Bach à 80 et Beethoven à 60, nettement moins d’un euro par heure de musique, quelquefois à peine plus d’un demi euro, les 100.000 exemplaires et ces ventes seules ont permis au secteur entier de la musique classique enregistrée de progresser, pour la première fois dans l’histoire du disque. Ne possédant pas une culture musicale d’expert, n’ayant pas appris la musique enfant, je suis souvent en peine de discuter de la valeur des interprétations de ces coffrets. Des noms très connus, comme Isaac Stern, attirent tout de même une attention plus soutenue. Je les ai achetés tous les trois et j’ai, avec bonheur écouté tous ces CD.
Que les prétendus bienveillants et pseudo connaisseurs cités sachent qu’il existent des gens, nombreux et qu’ils ne fréquentent que forcés, ce qui leur est pénible, ça se voit, qui n’ont pas été obligés par leurs parents d’apprendre le piano et la musique dès la petite enfance. Un gosse de 5 ou 6 ans préfèrera toujours une partie de cache-cache ou une heure de jeu de construction à la très rude discipline de l’apprentissage musical ! Il faut le pousser à répéter tous les jours, sauf peut-être pour le petit Wolfgang, mais il y a peu de génies chez les personnes que j’ai citées, ça se saurait. Ensuite, quand le plaisir sera au bout de l’apprentissage, il choisira.
Chez ces gens-là, BWV était une marque de voitures, Haydn un voisin de Sinatra, de Hoboken, New Jersey, et Opus un pote de Beethoven. Il y avait, au mieux, une demi-douzaine de disques classiques à la maison, dont les inévitables, « Quatre Saisons », la 5e de Beethoven et autres tubes. Je repense au sketch de Bedos et Daumier sur Albinoni. Quand l’enfant voulait apprendre la musique, on lui disait que ce n’était pas important, du temps perdu, qu’il ferait mieux de travailler à l’école parce qu’il n’était pas concevable d’apprendre la musique ET de travailler à l’école.
Quand, chez ces gens-là, un enfant, ayant peut-être entendu une version « impure » d’un grand air classique réinterprété en rock ou jazz, sortait du lot et se risquait chez un disquaire - il en existait encore – pour acheter un disque d’un compositeur classique dont le nom lui était parvenu, il était pris de sueurs froides devant les mètres linéaires de rayonnages. S’en tenant à un seul type de musique, par exemple la symphonie, les premiers signes de la syncope se manifestaient devant le rayon Haydn (106 !), idem devant les sonates de Scarlati (555 je crois). Et il y avait les versions. Se risquer à poser une question au vendeur du rayon classique revenait à attendre, l’échine courbée, son mépris condescendant.
Alors, pour qui a appris, seul et après de nombreuses erreurs, que Glenn Gould, le grand pianiste qui interpréta deux fois les Variations Goldberg (pas Goldstein !) de Bach, n’est pas le frère d’Elliott, l’acteur, pour qui a aimé ce film fantastique, même si peut-être erroné qu’était Amadeus, de Formann, pour qui a appris que la tristesse de Schubert était peut-être due au fait qu’il ne connût l’amour charnel qu’UNE SEULE fois, et s’en chopa une syphilis fatale, le pauvre, oui, ces intégrales sont merveilleuses. Il est certes, et hélas, probable que nombre de ces coffrets resteront sur des étagères, jamais ouverts, comme tant de livres. Et alors !? Et si un autre gosse, « d’extraction encore plus modeste », ouvrait une fois un coffret et mettait un CD dans le lecteur, découvrant l’enchantement d’un Prélude et Fugue de Bach ou d’un quatuor à cordes de Beethoven, alors sa vie en serait changée, peut-être. L’Ancien Régime, de bananes, se caractérisait surtout, selon moi, par l’immobilité des classes sociales. Né roturier et fils de cordonnier, ce qui n’est déjà pas mal, tu seras cordonnier. Noble, tu le restes et tu hérites de Papa, Tu nais d’un curé, et tu vas à l’orphelinat, il y a assez d’enfants de choeur à l’époque. La vieille noblesse se recrutait chez ceux qui avaient accompagné un roi ou deux massacrer le fellah en violant la mousmé pour récupérer les vrais morceaux de la fausse croix, il n’y avait pas de Club Méditerranée à l’époque, elle n’aimait pas les nobles plus récents, ne parlons pas de la noblesse dite d’Empire. La bourgeoisie n’a jamais accepté les « nouveaux riches ». La nouvelle bourgeoisie, les nouveaux riches, veulent supprimer l’impôt sur la succession, pour recréer les conditions de l’Ancien Régime.
Comme le livre de poche, le CD classique bon marché est, pour « la haute musicale » une calamité alors que, pour « le reste du monde », c’est la possibilité de découvrir, enfin et de manière abordable, ces trésors que la première catégorie a toujours refusé de partager. Attention, « ces gens-la » sont plus nombreux que cette pseudo élite racornie dans son mépris et dont la consanguinité devenue, par la force des choses, encore plus culturelle que biologique, qui continue de leur fermer les yeux et les oreilles, quand ce n’est pas tout le reste, finira par la faire disparaître, pour le bonheur de tous.
Certes, la culture sera apprise et non innée, mais, justement, c’est ça, la culture, ça s’apprend. La nature est innée, sauvage, brutale, ne connaissant que la loi du plus fort.



Callas Assoluta
film de Philippe Kohly, MK2

Encore la musique ! Celle qui fut interprétée, souvent personnalisée par Callas, la Callas absolue (c’est la traduction du titre). Voir Callas, petite fille moche devenir cette beauté époustouflante est un plaisir à ne pas manquer. Passons sur les détails de sa vie privée, trop exposées ici. On sait quelle nuit Onassis et elle LE firent la première fois – pas d’images de cet événement ! -, mais l’intrication de ses vies, privée et publique, est telle que c’était probablement inévitable.
Certaines images sont connues, comme le concert de gala à l’Opéra de Paris avec, dans la salle, le dernier président de la IVe République, Auriol et ce que Paris comptait alors de jet-set, dont Sacha Distel (bon guitariste de jazz mais époux du moment de la vieille gargouille lepéniste, l’alors sublimissime Brigitte Bardot).
Concerts à la Scala, au Met de New York après en avoir été jetée, entretiens, méthodes de travail, ce film est magnifique. Le son en a été particulièrement soigné ce qui, dans le cas présent, est utile. Profitant de ma retraite d’été, sur le Paloma, le bateau d’un ami (un 420), j’ai vu et revu ce film avec un immense bonheur et vous invite fortement à en faire autant.


Requiem For Billy The Kid
Anne Feinsilber, MK2

De temps en temps, un film, ou un livre, me donne envie de hurler « mais qu’ils arrêtent avec leurs conneries ! ». C’est le cas de ce film que, je parie, beaucoup vont aimer. De quoi s’agit-il ? Il semblerait que les circonstances exactes de la mort de ce jeune (« The Kid ») homme ne soient pas absolument certaines. Un shérif, au passé peu clair, un certain Pat Garrett, l’aurait tué, mais ce n’est pas certain. Poincaré disait de l’Amérique qu’elle est passée de la Préhistoire à la décadence, sans transition. C’est la Préhistoire, celui qui tire le plus vite a raison et l’écriture se limite aux chiffres pour compter les bisons. Peckinpah en a fait un bon western, et c’est bien.
Une pseudo historienne, prétentieuse et affichant, toutes dents dehors, cette gravité des cons certains de pondre LE chef d’oeuvre du siècle et de représenter l’intégralité du savoir historique de l’humanité, s’empare de ce minuscule faits divers qui, en France, correspondrait au plus à un règlement de compte d’avant Thierry la Fronde dans un hameau. La légende hollywoodienne a fait son boulot, calme toi, petite, tu n’es ni historienne ni crédible. Suprême impudence, elle profite d’une vague coïncidence de dates et d’âges pour, tout au long du film, mettre Rimbaud en parallèle avec ce petit tueur de l’Ouest ! Comme s’il y avait de la poésie, du génie, à défourailler sur tout ce qui bouge parce qu’on se sait rien faire de mieux ! Elle n’hésite pas, toujours avec cette assurance qu’on retrouve sur CNN, Bush et autres qui mentent avec conviction, à tirer le rapprochement par les cheveux. L’année où Rimbaud a arrêté d’écrire, il a « tué la poésie », c’est l’année où Billy The Kid a tué sa première victime. Abrutie ! C’est aussi très certainement la première année où x a percé sa première dent, y attrapé sa première chaude-pisse ou z a perdu aux cartes.
Il existe DEUX films qui font comprendre toute la mécanique du western : Go West (Les Marx Brothers) et Blazing Saddle (Le Shérif est en prison, de Mel Brooks), aussi drôles et géniaux l’un que l’autre. Ils font partie de ces chefs d’oeuvre qui surlignent toute autre vision d’un film sur le même sujet. L’histoire est toujours la même. Après avoir exterminé (CINQUANTE MILLIONS DE MORTS sur le continent nordaméricain, et sans moyen de masse, suivez mon regard) ces Indiens dont on se demande encore ce qu’ils foutaient là 50.000 ans avant les blancs, ces derniers se sont joyeusement entretués, certes dans des décors de rêve et sur des belles musiques à la guitare et harmonica. Les blancs se sont tués afin de posséder le terrain où passerait la voie ferrée ou, comme dans le cas de Pat Garrett et l’autre caillera, parce qu’un nouvel épicier ouvrait dans le bled où le premier épicier avait un monopole confortable. La libre entreprise, y’a que ça de vrai ! Au début du XXe siècle, les bandes armées de Thomas Edison empêchèrent ainsi les équipes de Pathé, société française, de tourner aux USA, et au XXIe siècle, Microsoft continue d’attaquer en justice (absolument authentique) une pauvre mercière du XXe arrondissement de Paris qui, en toute bonne foi, a acheté dans un magasin un de ces logiciels nuls qui occupe 95 % des ordinateurs du monde. Des gens qui se lèvent tôt.


Hollywood Pentagone
Maurice Ronai & Emilio Pacull Éditions Montparnasse

La critique de cet indispensable DVD n’est composée que de paroles réellement prononcées par des Américains. Il s’agit de la relation entre deux secteurs industriels de première importance, l’industrie de l’armement, ou le Pentagone, et Hollywood, la plus grosse industrie de ce pays. Le film américain était, dès 1935, « d’importance stratégique » pour exporter le « American Way Of Life » au reste du monde. Parmi ces films, nombreux sont ceux qui, avec la tendresse et la douceur de l’Ouest, montrent des milliers de gens se faire trouer la peau, ce sont les films de guerre. Or, tourner un film de guerre avec des « accessoires » qui ne soient pas en carton mâché est difficile. Voilà où intervient le Pentagone. Je cite donc :
«La plupart du temps, le scénario est envoyé à mon bureau et au responsable des relations avec le cinéma au Ministère de la Défense. Je commence par une lecture rapide du scénario pour me faire une idée du sujet et voir à quel moment du film le thème de l’armée apparaît pour la première fois. Et je le note. Ensuite, je relis le scénario avec un oeil un peu plus critique : je me demande comment un vrai soldat réagirait dans une situation identique. Major J.Todd Breasseale, du bureau de liaison de l’armée de terre à Los Angeles, chargé de sélectionner les scénarios envoyés par les producteurs susceptibles de recevoir une aide du Pentagone.
Il se trouve des Américains pour dire : « J’ai toujours dit que les navires n’appartenaient pas à la marine, que les tanks n’appartenaient pas à l’armée de terre, que les avions n’appartenaient pas à l ’armée de l’air ; tout ça appartient au peuple américain et devrait être mis à la disposition de toutes les sociétés de production qui en ont besoin. Elles ne devraient pas dépendre du bon vouloir de l’armée de terre, de l’armée de l’air et de la marine pour pouvoir les utiliser». Scénariste américain, Bernard Gordon fut mis au ban d’Hollywood pendant le maccarthysme.
L’aspect « INDUSTRIEL » du cinéma américain est capital. « Ce qui nous intéresse, nous à Hollywood, c’est de faire de meilleurs films, des productions à grand spectacle pour que le public en ait le maximum pour son argent. Il n’est pas difficile de comprendre nos motivations. Un coup on ruse, on leur dit : “Pas de problème, ça, on l’enlève” ou “Non, ce n ’était pas du tout notre intention” quand ils nous soupçonnent de vouloir aborder des sujets qu’ils ne veulent pas voir aborder. Il nous arrive même de leur donner des scénarios où nous avons retiré les pages pouvant poser problème. En général, ils le savent, ils ferment les yeux et ça devient une négociation, comme dans toutes relations humaines ». Phillip Noyce, cinéaste d’origine australienne, est un spécialiste de films à gros budget, notamment Jeux de guerre (Patriot Games), et Danger immédiat (Clear and Present Danger), pour la réalisation desquels il a bénéficié de l’aide du Pentagone.
« Top Gun est le film qui, d’une certaine manière, a ravivé l’affection qui existait à l’état latent entre le Pentagone et Hollywood. Et si le film a eu cet effet-là, c’est avant tout parce que Top Gun était une superbe affiche de recrutement pour l’armée.
Jim Hoberman est critique de cinéma au Village Voice, de NY.
Ça ne s’arrête pas au cinéma, il y a aussi les jeux vidéo. « Ce que l’armée cherche à mettre en avant dans les jeux vidéo qu’elle produit, c’est la possibilité qu’elle offre à ceux qui s’engagent d’avoir accès aux technologies de pointe. Dans les films de recrutement de l’armée, c’est même l’un de ses principaux arguments de vente. Elle n’a évidemment aucun intérêt à dire :“Engagez-vous, vous boufferez du sable avant de sauter sur une bombe”, alors, elle dit : “Engagez-vous, vous aurez accès aux technologies les plus géniales ». Journaliste culturel, Ed Halter a effectué de nombreuses recherches sur les jeux de guerre (wargames), qui à l’instar du cinéma font partie intégrante de la stratégie de communication des forces armées.
Le mot est lâché : « stratégie de communication des forces armées ». On a compris : pour qu’un film bénéficie de l’aide du Pentagone, il doit être une affiche de recrutement, pas un film. À voir, absolument.


Gallimard & CNRS
Collection « La Recherche Nous Est Contée »

Quand le CNRS, dont Desproges rappelait, avec génie qu’il s’agit du «Centre National de Recherche Sur les autruches » et Gallimard, maison dont la réputation n’est plus à faire, s’associent pour produire des DVD, on peut, on doit s’y arrêter. Quand la science devient accessible au béotien que je suis, c’est génial. Oui, je suis pour la vulgarisation, pour l’accès de tous, ou du plus grand nombre, à toute la connaissance. Je suis contre les chasses gardées, les jargons inventés par ceux qui, ayant peur de perdre leur petit pouvoir, tentent d’écarter les masses de la connaissance. Quand Catherine Dolto, la fille de Françoise, médecin, parle de l’haptonomie périnatale – si vous ne savez pas ce que c’est, achetez-le ! - et que vous souriez pendant l’heure de son exposé, quand Pierre-Henri Gouyon, généticien, vous fait comprendre les gènes et leurs galipettes, Tobie Nathan évoque l’éthnopsychiatrie ou Angel Osorio y Sainz nous fait vivre une opération chirurgicale, sur scène, sans que vos ayez besoin du sac à vomi, BRAVO.
J’ai particulièrement aimé le DVD de Jean-Pierre Lumet « L’enfant qui voulait voir l’invisible », je crois avoir enfin un peu compris ce que sont les trous noirs. Très intéressé par les choses du cerveau, j’ai vu le DVD de Catherine Vidal, neurobiologiste et maître de recherches à l’Institut Pasteur, intitulé « Cerveau, sexe et liberté ». Elle y démontre qu’il n’existe aucune différence entre les cerveaux des hommes et ceux des femmes, en tous les cas pas plus entre ceux d’un homme et d’une femme qu’entre ceux de deux hommes ou deux femmes. Toutes les différences de comportement entre les deux sexes sont dues à la culture, cette merveilleuse culture promue par les Ayatollahs, ou curés espagnols, qui veut démontrer que l’homme c’est quand même vachement mieux que la femme. Que cette différenciation culturelle en arrive à ce qu’une femme de très haut niveau et persuadée de cette égalité ne sorte jamais sa carte de crédit au restaurant est une autre histoire.

Coffret Amos Gitai
Esther / Berlin Jérusalem / Golem, l’esprit de l’Exil, ARTE

Cinéaste génial et, par conséquent, controversé même et surtout en Israël, pays où il est possible de faire des films controversés et d’être critiqué sans être tué, Gitai n’est plus à présenter à un public aussi averti que celui qui lit ces lignes. Je vous renvoie à une critique de « Kippour », dans ces colonnes, il y a quelque temps. Ces trois films ont été regroupés par l’éditeur sous le titre « trilogie de l’exil ».
Esther est un film de parallèles, entre l’histoire biblique, ou légende, chacun sa version, et l’histoire telle que la vit Israël et ses voisins aujourd’hui. Quelle merveille que de voir, même pas en décors, une scène biblique et des voitures, contemporaines, qui passent, après qu’on les ait entendues en arrière plan. Le caractère universel et intemporel de la Bible, un bon bouquin, que vous recommande, est ici démontré.
Berlin – Jérusalem est différent, parce que peut-être, si on prend toutes les villes du monde, il n’en existe pas deux plus différentes et, par le destin, plus proches, que Berlin. La force des images frappe dès la scène d’ouverture, qui ferait paraître les plus dures images de Fassbinder pour un « soap opera » du Middle West. Le son, lui même, est inouï dans ces premiers plans. L’universalité du judaïsme diasporique éclate dans les destins croisés de ces deux femmes, une Allemande (il y en avait, des Juifs, en Allemagne AVANT la guerre !) et une Russe. Les deux entament leur voyage, avec l’aspect forcément initiatique du mot, vers Israël, vers Jérusalem. On ne ressort pas, même si on est familier de l’histoire, de l’Histoire et des histoires de ce type, racontées par des vrais réfugiés, non, on ne ressort pas intact, « non touché », de ce film. Magnifique.
Golem, l’Esprit de l’Exil. Tiens, j’évoquais Fassbinder et voici Hanna Schygulla, une de ses ses plus emblématiques actrices. C’est, cette fois, le texte biblique du Livre de Ruth qui induit l’interprétation de Golem dans la kabale espagnole. Ce film magnifique en explore les significations contemporaines.
Amos Gitai est un des plus importants cinéastes contemporains. Il est jeune, il fait encore des films, c’est bien.


Collection RKO,
publiée par Éditions Montparnasse.

Nouvelles sorties : La Gloire du Cirque, de G. Stevens, avec Barbara Stanwick et Preston Foster, l’histoire de la petite Annie Oakley, qui tirait si bien son coup, au fusil, avec Buffalo Bill, souvenirs des légendes du far West de notre jeunesse… Amanda, (il est des prénoms qui ne me quitteront jamais !) de Mark Sandrich, avec Fred Astaire et Ginger Rogers, de la danse…, Les Amants de la Nuit, de Nicholas Ray, LE classique incontournable de cette livraison et La Chose d’Un Autre Monde, de Nyby et Hawks, avec Margaret Sheridan et K. Tobey, qui faisait si peur à sa sortie à mon ami Raoul qu’il se rappelle encore où il le vit ! Quasimodo, de W. Dieterle avec Charles Laughton, est une merveille et la délicieuse Mareen O’Hara merveilleuse. Un petit rappel : toujours éviter le commentaire pompeux, inutile et horripilant du pompeux et horripilant S. Bromberg.


Voiture de Luxe
Wang Chao, Arte Video

La Chine contemporaine n’a rien à voir avec celle d’il y a seulement dix ans, à moins qu’on ne fasse quelques kilomètres entre une des villes « développées », aux gratte-ciels émergeant l’un après l’autre et plus luxueux les uns que les autres et la « campagne », si proche et d’un autre siècle ou presque.
C’est ce choc que traduit si bien Wang Chao, avec la rencontre entre ces deux mondes, celui du père, instituteur de la campagne avec sa fille, entraîneuse, à la recherche d’un fils disparu. La richesse de la Chine, comme TOUTES les richesses qui se sont constituées dans ce monde, est très teintée de gangstérisme. C’est glauque à souhait et, en même temps, d’une grande pureté. Très beau, très belles images et mise en scène magnifique, surprenante.


Ping-Pong
Matthias Luthardt, Arte Video

Comme son nom ne l’indique pas, il ne s’agit pas d’un documentaire sur ce merveilleux sport que j’aime, le tennis de table. S’il y a quelques scènes de pingpong, elles ne sont là pour que illustrer des allers et retours, des oscillations, des smashes !
Un adolescent débarque dans une famille bourgeoise et riche en Allemagne. Il est le neveu de l’homme. Elle est « à la maison » et leur fils est un jeune pianiste probablement virtuose qui compense le mal que lui donne l’étude – forcée semble-t-il – du piano par une boulimie et un alcoolisme déjà bien installés alors qu’il ne doit pas avoir plus de 15 ou 16 ans, ce qui promet. La mère est belle. Elle trouble l’adolescent neveu. Je ne vous dis pas la fin… Très beau, on pense à Théorème de Pasolini.


Femmes d’Islam et Mémoires d’Immigrés
Yamina Benguigui, Coffret MK2 Doc

Comment peut-on être à la fois Française et fille d’immigrés algériens ? C’est à la limite de l’impossible. Ces documentaires de l’excellente Yamina Benguigui sont effrayants de simplicité, d’évidence, d’impossibilité. Les témoignages sont accablants. La Voile et la République. Nous avons « importé » ces personnes, quand la France, en pleine croissance, avait besoin d’une main d’oeuvre, et pas chère. Sans cette main d’oeuvre, jamais la France n’aurait connu la croissance des années « glorieuses ». On les a parqués, dans des ghettos, des bidonvilles, des taudis. Et l’on espère, maintenant, qu’ils vont aimer un pays qui les a méprisés, des parents dont ils ont honte. Non, ils n’ont pas à aimer les bourreaux que nous avons été. Ils sont un parfait gibier pour les fumiers de « religieux » (remarquez les guillemets !). Et les femmes, les filles, retrouvent, en plus, leurs bourreaux mâles, les pères et frères qui, sous couvert d’un faux Islam, les rabaissent à un obscurantisme ancestral, les endoctrinent de merde et pire, quand ils ne les tuent pas.
Dérangeant, bonnes gens, très dérangeant, donc nécessaire. Ce ne sont pas les incantations et effets d’annonces en direction des électeurs du Front National qui vont arranger les choses. La France n’est riche, à tous points de vue, que grâce aux vagues successives d’étrangers qui sont venus l’enrichir, de leur travail, de leur culture, métissant ce pays magnifique. La chasse à l’immigré ne fera que l’appauvrir.

Le Voile et la Peur
Je ne peux pas supporter, c’est peut-être MON problème, que des femmes, ellesmêmes, et en nos années, défendent le port du voile ! Tourner le dos à des siècles de lutte pour une égalité pas encore acquise, nous en sommes loin, me dépasse. Tant pis ! Il y a des limites à la compréhension, même chez moi, oui !

Le Voile et le Silence
Il faut ESSAYER de comprendre. Il y a des réalités économiques, démographiques. L’exemple du Mail est éloquent. Coexistence de la loi « moderne » et de la loi antique, polygamie légale, 19 enfants à deux femmes avec un mari, les femmes s’entendent très bien, elles sont complices et les enfants sont « les mêmes »… En poussant les questions, il y a des problèmes… Mais, après tout, la polygamie est encore autorisée en France (Mayotte) et aux Etats-Unis (les Mormons). Et 50% des mariages célébrés en France finissant en divorce, on n’est plus sûr de rien. Coffret indispensable à qui se dit un tant soit peu « concerné ». magnifique.


20 nuits et un jour de pluie
Lam Lê (Vietnam) Montparnasse

Quand Télérama, sur la couverture du DVD, écrit « Une rencontre érotique », attention. Pour ce magazine, l’érotisme commence probablement à la vision d’un nez. Je n’aime pas cette tradition consistant à extraire un bout de phrase critique pour le coller sur un produit. Pire, des Ayatollahs de la culture branchée écrivent : « C’est beau, c’est virtuose ». Ce film est beau, de ce type de film dont l’ambiance plus que l’action reste après quelques jours ou semaines. Rien de virtuose, pas besoin !


La Mariée était en Noir
La Chambre Verte
François Truffaut, Fox Pathé

L’annonce de la sortie de deux classiques de Truffaut en DVD ne peut laisser indifférent. Certes, ce sont des films vus et revus, mais je considère qu’on ne revoit jamais assez Truffaut, ici, et en général « ses classiques ». J’ai une quasi discipline qui me pousse à revoir, tous les ans, Barry Lyndon. Sans faire de mauvais jeu de mots, je me lave l’oeil, le regard, avec des images qui sont parmi les plus belles que je connaisse.
Ah ! Si Truffaut était encore de ce monde… Que nous aurait-il offert ? Fautil regretter son absence ? Oui, il manque. Son regard était absolu, total et intime, à la manière d’un immense zoom double, de l’intime au général, au cosmos même, avec une aisance parfaite, celle des génies.
La Mariée Était en Noir nous rend Jeanne Moreau à son sommet. Elle est plus que belle, extrêmement troublante dans ce rôle de veuve en guerre contre ceux qui, par jeu, ont flingué son mari à la sortie de l’église, je ne vais quand même pas vous raconter ce film, non ! C’est comme si je vous informais avoir découvert Shakespeare ! J’avais aussi vu, il y a longtemps, La Chambre Verte, mais mon souvenir était moins clair. Merci pour ce DVD qui l’a ravivé. C’est un des plus beaux Truffaut, plein de cette finesse qui était la sienne, de cette subtilité à laquelle on le reconnaît, et le reconnaîtra toujours.
Un de ces jours, je ferai la liste de tous les Truffaut pour attendre, avec une impatience non dissimulée, ceux que je n’ai pas encore.



THÉATRE

Marivaux, La Double Inconstance
Jean-Roger Cadet

Molière, Les Femmes Savantes
André Flédérick

Molière, Le Malade Imaginaire
Jean-Paul Carrère
Coproduction Montparnasse et INA Magnifique ! La Comédie Française, c’est quand même mieux que Star’Ac ou autre merde télévisuelle actuellement produite. C’est avec ipatience que j’attends les prochaines sorties de cette collection.

Ionesco, La Cantatrice Chauve
Jean-Luc Lagarce, ARTE
Incontournable, magnifique, dans une mise en scène des plus absurde et belle. Compléments de programmes magnifiques. Bravo.

Portraits de Plasticiens
Plusieurs réalisateurs, ARTE
Très instructif, surtout pour le rédacteur ignare d’une revue d’art contemporain que je suis. Dans l’ordre alphabétique, dans des films de 26 minutes chacun : Wim Delvoye, Wang Du, Alain Fleischer, Claude Lévêque, Annette Messager, Giuseppe Penone et Xavier Veilhan. La rigueur et la qualité d’Arte, de très bons réalisateurs.

L’iceberg
Dominique Abel et Fiona Gordon, Belgique, MK2
Ah ! délicieux comme la meilleure des crèmes glacées à lécher doucement. Un film qui donne des éclats de rire à répétition, jamais bête, plein d’une finesse et d’un humour qu’on aimerait, faut pas rêver, voir de temps en temps chez vos comiques nationalo-Canalplusés et autre mauvais clowns de ce type. Un régal, un bonheur, c’est VRAI !

Dominique Boniface

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