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Entretien
" De la photo de l’auteur en couverture "
" De la photo de l’auteur en couverture " Débat entre Jean-François Conti (JFC) et le photographe de Verso, Dominique Boniface (DB)
Débat entre Jean-François Conti (JFC)
et le photographe de Verso, Dominique Boniface (DB)

JFC :
Verso Arts et Lettres a choisi de faire figurer en couverture la photographie de l’artiste " dossier ". Auteur de ce portrait depuis le premier numéro de la revue, que pensez-vous de cette pratique ?
DB : C’est le choix des fondateurs de la revue. Depuis des années, la tête de l’artiste est devenue indissociable de son œuvre. Depuis quand exactement ? Peut-être faut-il remonter aux autoportraits des très grands peintres, encore que le portrait peint diffère énormément du portrait photographique.

JFC : En quoi ces deux types de portraits diffèrent-ils tant ?
DB : Affranchi de l’instant, le peintre compose, à partir des multiples visages d’une personne, un portrait qui reprendra, par exemple, la bouche quand le sujet sourit, les yeux quand il est sérieux, etc. Il fait un portrait à partir des innombrables visages d’un individu. Le portrait photographique, qui se fait en une fraction de seconde, est limité à une seule expression du sujet. Le photographe choisit, avec un risque d’erreur, UN des visages du sujet qu’il veut transférer sur la surface sensible.

JFC : Un des visages ?
DB : Oui, il existe une au moins langue dans laquelle le mot " visage " n’existe pas au singulier, mais seulement au pluriel, au féminin pluriel pour être précis.

JFC : Un visage, parmi LES visages d’un être, peut-il alors tout dire sur le sujet ?
DB : Oui et non. Les bons portraits, rares, révèlent énormément sur la personnalité du sujet. En même temps, on entendra : " je ne ressemble pas à ça ! ". Peu ont un accès fréquent à leurs portraits. À l’exception des professionnels, acteurs, mannequins, personnalités de la politique, le " commun des mortels " ne connaît son visage que dans le miroir de sa salle de bains où il le voit inversé latéralement. Un célèbre portraitiste anglais, ne vendant pas ses portraits, les inversa au tirage. Les gens se reconnurent.

JFC : Quand vous faites poser un sujet, que lui dites-vous ?
DB : Pas grand-chose. Après une conversation pendant laquelle je l’observe avec attention, chaque visage ayant ses rythmes, le sujet s’installe. L’appareillage est impressionnant. Il s’agit d’une chambre, au format 10 x 12,5 ou 20 x 25 cm. Le soufflet est long et l’objectif près du sujet. L’ambiance est spéciale.

JFC : Vous montrez le tirage au sujet tout de suite ?
DB : Immédiatement, dès que le positif est séparé du négatif. C’est un travail qui a été fait ensemble, une coopération, très intime d’ailleurs. On partage le résultat.

JFC : Et s’il n’aime pas ?
DB : Il ne doit rien et repart sans photo.

JFC : Vous ne refaites pas d’essai ?
DB : Pas si j’estime, subjectivement, que ce que j’ai fait est bon.

JFC : Quelle est la proportion de départs sans photo et avec ?
DB : Le sujet sachant ce dont il s’agit, je lui ai expliqué soigneusement MA vision du portrait d’artiste, le cas est très rare qu’il parte sans son portrait.

JFC : Avez-vous déjà été surpris d’une différence entre un visage et une personnalité
?
DB : Très souvent, mais pas dans mes photos ! Contrairement aux portraits d’auteur de livres.

JFC : C’est le sujet de cet entretien. C’est-à-dire ?
DB : Le rituel du " dossier de presse " veut que, pour " vendre " un auteur ou un artiste, il faille accompagner le dossier de presse d’un portrait de l’artiste. L’habitude est de plus en plus présente de mettre le " portrait de l’auteur " d’un livre au mieux en quatrième de couverture, au pire en une. La photo d’un artiste ou auteur est devenue un outil de promotion de l’œuvre, si œuvre il y a. Et là, nous approchons, quand nous n’y sommes pas totalement, de l’escroquerie.

JFC : Escroquerie ?
DB : Si une photographie a été prise dix ans avant son utilisation, si elle a été tellement retouchée que rien n’est plus " vrai ", c’est de l’escroquerie. Mais le plus grave est quand le portrait de l’auteur, en pleine couverture, devient l’argument vendeur du livre, quelle que soit l’apparence de l’auteur par ailleurs, en voulant donner l’illusion de créer un lien personnel entre l’auteur et le lecteur.

JFC : Vous avez des exemples de tromperie ?
DB : Des dizaines. La tête de l’auteur n’a rien à voir avec son éventuel talent. Si j’achète des petits pois, je peux être intéressé à les " voir ", même si les mots " petits pois " devraient me suffire.

JFC : Si vous comprenez le principe de la photo de petits pois sur une boîte, pourquoi pas celle de l’auteur d’un livre sur la couverture ?
DB : Les petits pois sont ce qu’il y a à l’intérieur de la boîte et c’est ce que je veux acheter. Ce n’est pas l’auteur d’un livre que j’achète, mais son livre. Si j’achète un livre de photos de femmes nues, une photo de femme nue en couverture me renseignera sur le contenu. Pour un ouvrage sur la broderie au XIe siècle en Basse Bretagne, la couverture montrera un napperon plutôt qu’une voiture de course.
Je regrette les livres où il n’y avait pas de photo de l’auteur et j’en veux même aux biographes acharnés qui ont déterminé que " le divin Mozart " était peu ou prou coprophage, ou que Modigliani battait sa femme. C’est aussi inutile et polluant pour apprécier une sonate ou une peinture que la photo de Dupneu pour apprécier son livre.

JFC : Vous attaquez le système de la starisation ?
DB : Bien entendu ! Quel intérêt autre que la satisfaction mercantile de ce voyeurisme, un des plus bas instincts humains, habilement titillé par les " promoteurs ", quels qu’ils soient ?

JFC : C’est la mort de votre métier ?
DB : (Rire.) Oui si mon métier d’artiste photographe portraitiste ne consiste qu’à " vendre " les sujets. Non si la recherche de l’âme de l’autre, de son intériorité, pas forcément pour un usage commercial, est l’objectif que je poursuis. L’important est l’usage qui sera fait d’une image et l’intention dans laquelle est fait un portrait.

JFC : Intention ?
DB : C’est l’essentiel. Quand une demande de portrait m’est adressée, je demande très vite : pour quel usage ? Les réponses vont de l’identité au portrait d’un Président d’Université qui sera accroché à côté de ceux de ses prédécesseurs, en passant par le portrait à offrir à un parent, etc. Quand je sais que l’usage sera commercial, je dois savoir l’usage qui en sera fait pour savoir comment orienter le portrait vers le but, VENDRE. Et si je refuse la retouche, je saurai, le cas échéant, éclairer de façon à ce qu’une joue mincisse, par exemple. La photo est commerciale. C’est la boîte de pois. Un " portrait d’artiste ", tel que je le pratique, est totalement différent. C’est MA vision de l’autre, que l’autre aime ou pas.

JFC : Si l’éditeur exige, pour le marché, que la photo soit en couverture !?
DB : Nous y voilà, le " marché ". Un livre est devenu un produit, produit frais disait même le directeur d’une grande société de diffusion. Il faut le vendre, peu importe ce qu’il y a dedans. Alors, c’est du commerce, et l’auteur qui accepte que sa photo soit en couverture doit accepter d’admettre qu’il vend sa tête, pas ce qu’il a écrit. Il est libre d’aller chez un autre éditeur moins servile envers le marché, probablement plus intègre.

JFC : Et une illustration " attrayante " sur un livre ?
DB : C’est totalement différent. J’ai récemment acheté un roman à cause de sa couverture, Le Garçon, je crois. C’est une très belle image, un peu érotique, et qui ne ment pas sur le contenu du roman, un peu érotique aussi. Il n’y a pas eu tromperie. Il y a eu " commerce ", mais je ne suis pas naïf au point d’en oublier les lois. Je suis néanmoins très heureux de ne pas connaître la tête de l’auteur.
Jean-François Conti & Dominique Boniface
mis en ligne le 28/08/2005
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