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Evènement
Bolognano, l’ombilic du monde
par Gérard-Georges Lemaire

Je pourrais commencer ce récit en prononçant cette formule magique : « Il était une fois… ». Il s’est passé tant de choses extraordinaires à la fin du mois de mai dans cette bourgade reculée de quatre cents habitants à peine dans les Abruzzes, perchée sur les contreforts de la chaîne des Apennins, à environ quarante kilomètres de Pescara – une région bien éloignée de tout ce que l’art contemporain peut produire pour le bien et pour le mal ! Le Lieu de la Nature, qui rassemble tous les bâtiments et terrains de la Plantation Paradis, dans le décor magnifique et sauvage d’une gorge abrupte et profonde, n’est ni un musée, ni un centre d’art, ni même un centre culturel. C’est plus que tout cela réuni et surtout mieux puisque la liberté y est de règle. Il ne peut être rangé dans aucune catégorie connue dans ce domaine. C’est d’abord un lieu d’expériences et encore plus un lieu d’échanges. Il faut que je commence par le commencement, c’est-à-dire par Joseph Beuys. C’est à Bolognano que l’artiste allemand a passé les dernières années de sa vie. Il y a entrepris sa dernière grande oeuvre baptisée Défense de la Nature. C’est en effet devant son atelier, un peu à l’écart de l’agglomération, qu’il a planté le premier chêne, arbre emblématique à ses yeux qui a été l’avant-courrier de l’incroyable création qu’il a accompli plus tard à la Documenta de Kassell avec les 7 000 chênes plantés dans la ville. Après sa mort, survenue le 23 janvier 1986, Lucrezia De Domizio Durini s’est employée à diffuser la pensée de Beuys dans toute l’Europe avec une rare énergie.

C’est à ses yeux une philosophie de l’art, mais aussi une attitude existentielle, l’une ne pouvant aller sans l’autre. Infatigable, cette femme intransigeante et passionnée qui a été auparavant marchande de tableau a écrit un nombre impressionnant de livres pour défendre la mémoire de ce grand artiste et a lancé une revue, Risk, en 1990. Elle a obtenu qu’une place de Bolognano porte son nom et qu’un grand portrait de lui y soit placé de manière permanente. Puis elle a obtenu qu’une rue soit dédiée à la mémoire du critique d’art Harald Szeemann, qui est décédé en 2005. Peu à peu, elle a transformé le village en une étonnante cité d’art en installant des vitrines révélant, la nuit venue, des installations que les artistes ont exécutées à cet effet ; La Casacielo, sculpture habitable de Mario Bottinelli Montandon, Expace x temps, de Marco Bagnoli, le Modèle de Remo Salvatori, K2, de Renzo Tieri, Scripta Volant de Vitantonio Russo, King Fish d’Ingeberg Lüscher. Ces oeuvres donnent aux rues du vieux Bolognano une apparence encore plus poétique et pleine de mystère. De nouvelles vitrines ont été inaugurées cette année à l’occasion du III Free International Forum : celle de la FIU, la Free International University créée par Beuys et qui se trouve aujourd’hui à Amsterdam – Flora and Fauna are Board Members –, La Pierre lumineuse de Renzo Tieri et celle de Philip Corner (La Salle du silence et du son). Il y a eu d’autres inaugurations : d’abord, le matin de la première journée, celle de la Maison de la critique, dédiée à Antonio d’Avossa, co-organisateur des événements produits ici, le chemin de croix de Montandon dans la chapelle de la famille Durini dans le modeste cimetière en enfin le superbe portail de l’église Santa Maria Entroterra attenante au palais de la baronnie réalisé par Stefano Soddu. Fait exceptionnel, une exposition a été ouverte dans les locaux Pro-Loco avec des oeuvres d’artistes dont un certains nombres de Français : Estelle Courtois, Oliver de Champris, Nathalie Braud, Gerardo Dicrola, Jean-Louis Kolb. Ce fut là une tentative avortée de collaborer plus étroitement avec la municipalité qui ne considère pas Bolognano comme une cité de l’art, mais comme une cité du vin ! Les rencontres qui se déroulent depuis plusieurs années au sein du Lieu de la Nature sont toujours marquées par un certain nombre de rituels qui sont autant de gestes artistiques. On a planté des arbres en l’honneur de Beuys et de son grand projet et l’on a aussi planté des blocs octogonaux de basalte. De nouveaux « signes permanents » sont venus s’ajouter à ceux déjà existants : cette fois, ce furent Caterina Arcuri, Ezio Centini, Diego Esposito, Pietro Fortuna, Antonio Noia, Mario Parentela, Jean C. M. Peeters, Vitantonio Russo (qui a reproduit son action vénitienne, La Richesse des Nations), Filippo di Sambuy, Toberto Testori et Luisa Valentini qui ont officié. Ils ont ainsi élargi le cheminement symbolique qu’on peut accomplir dans la Plantation. Car il ne s’agit pas de sculptures en plein air, comme on peut le voir, par exemple, à la fondation Gori de Pistoia, mais d’actes emblématiques qui ne sont qu’une trace pour les visiteurs du futur. L’hypogée Beuys, un impressionnant bunker de ciment enseveli à flanc de colline pour ne pas nuire au paysage, est réservé surtout aux séances de réflexion et débat, à la musique et aux films.

Il serait impossible de citer tout ce qui a pu s’y faire en cinq jours. Contentonsnous de dire qu’on a pu entendre Mario Maiocchi parler de design et de médecine, Guido Mascagni évoquer l’univers de Dante Aligheri, Russo, donner une Leçons d’économie, et qu’on a également assisté à la présentation de la Rivista Orale, une revue multimédias. Pour mieux comprendre la marche des opérations, peut-être me faut-il en parler selon les moments saillants voulus par Lucrezia De Domizio. Le premier a sans doute été tout ce qui a tourné autour des activités de la F.I.U. En plus de la vitrine habitable dans le village, la première journée fut réservée à des interventions de leurs membres et à la projection d’une vidéo et la dernière fut marquée par des conversations entre eux et le public. Ces derniers ont aussi présenté une grande installation au second soussol de l’hypogée qui nous a ramenés une quarantaine d’années en arrière. Le second est sans nul doute l’impressionnante installation-performance de Marco Bagnoli, qui s’est déroulée en plusieurs moments le 24 mai et qui a constitué sans nul doute le pezzo forte de ce IIIe Forum. Tout le monde est descendu le long d’un chemin escarpé en file indienne jusqu’à une grotte profonde au fond de la laquelle Luca di Volo & Tancredi ont interprété, entourés de torches, une magnifique performance en musique (c’est l’expression qu’ils avaient choisie) avec violoncelle et trombe marine. D’une large ouverture ménagée dans cette caverne, on peut découvrir le paysage presque intact de la gorge. Un moine bouddhiste zen a monté solennellement l’installation de Bagnoli, de l’autre côté, une vigne à peine plantée selon un dessin précis : un rectangle rouge.

Quand nous sommes remontés, toujours dans le plus grand silence, un petit avion nous a survolés en nous lançant des tracts commémorant Sulla Vigna de Bagnoli. Puis nous sommes retournés dans la salle de l’hypogée pour révéler les premières impressions qu’a pu laisser dans nos esprits cette création. Au-dessus, une surprise nous attendait : Bagnoli avait fini de préparer une seconde installation faite de cube de glace sèche qu’il avait éclairé de manière particulière dans la plus grande obscurité du reste de la salle. Luca di Volo & Tancredi ont joué une nouvelle fois. Je dois avouer que ce spectacle fut saisissant et d’une grande beauté. Le troisième moment important a été celui de la journée dédiée à Franz Kafka que la baronne Durini a eu la gentillesse de me confier. Le matin, Antonio d’Avossa et moi avons parlé de certains aspects de l’existence et de l’oeuvre de l’écrivain pragois. L’après-midi, une série de films vidéo furent projetés : Lettre au père, MM d’Olivier de Champris, Rêve d’Hans Bouman, Joséphine la cantatrice de Solange Galazzo et Didier Tolla, et plusieurs créations de Claude et Denise Jeanmart, Description d’un combat, Journées intranquilles et Le Château, sans parler du diaporama d’Anne Gorouben, Mon Kafka. C’était là une nouvelle façon d’envisager le rapport difficile entre l’art de notre temps et la littérature. Deux créations ont suivi. D’abord une chorégraphie de Silvia Pellegrini, Rêve impair (avec Anna d’Orazio, Silvia Borsetti et Roberta Clemente) et ensuite une composition d’Alzek Misheff (Alzek Misheff pour Kafka), où, accompagné d’une jeune pianiste virtuose, le compositeur commandait un autre piano grâce à une baguette « magique ”, avec laquelle il a enfin exécuté une peinture ayant trait au château du célèbre roman qui se transforme en un labyrinthe inextricable. Le quatrième moment a été marqué par l’extraordinaire qualité des soirées musicales : Giorgo Gaslini et son Chamber Trio a interprété à sa façon aussi bien Gershwin que Miles Davis ou Gabriel Fauré, Umbero Petrin et Susie Georgiadis (une soprano de haute volée) ont créé Looking for Cage (oeuvre de Petrin) et, lors de la soirée de clôture, Marco Rappatoni a joué sous les étoiles Les arbres qui poussent la nuit.

Le dernier soir s’est déroulé sur la terrasse. Le dîner se résuma à un Stufato Drakeplatz (une recette de Beuys ai-je entendu dire…) mais les performances nous ont vite fait oublier cette étrange pitance : Nathalie Braud (qui interprétait une action de Dicrola absent), Emilio et Franca Morandi qui ont illuminé de rouge la falaise, Margerita Levi Rosemberg a mis en scène La Nuit pousse les marguerites, une hallucinante représentation de la mort avec ces fleurs peintes en noir et offerte au public dans un cornet noir, Olivier et Roselyne de Champris, qui a constitué en un ensevelissement de la jeune femme sous les pages d’un journal, Pere Noguera qui a joué sur la couleur et la forme des poivrons avec beaucoup d’humour, Luisa Valentini, Domenico Polidoro, Montaldon, Alberto Peruffo, j’en oublie certainement plusieurs, ont donné à cette nuit une grande intensité. Des poètes comme Aldo Roda et Franco Tosselli sont apparus comme un éclair dans ce spectacle ininterrompu se déroulant sur plusieurs scènes. Peu avant minuit, Silvia Pelligrini a créée un ballet baptisé Cloncs qui avait beaucoup affaire avec le noir. Puis la fanfare du village est arrivée pour jouer l’hymne de Goffredo Mameli, Fratelli d’Italia, tandis qu’un grand feu d’artifice était tiré. Lucrezia De Domizio disait qu’elle était d’abord une collectionneuse de relations humaines. Ce qu’elle est parvenu à faire pendant ces Cinque Giornate a tenu du miracle.•


Gérard-Georges Lemaire

Vient de parraître : Risk, Arte Oggi, n°26, For Antonio d’Avessa
Risk, Arte Oggi, n°27, Biennale di Venezia



mis en ligne le 06/09/2008
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