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Lecture de l'art
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| Corps, pneuma et tekhné |
par Xavier Lambert
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Paloma Navares, Casa Cuna, 1996. Installation de lumière et photographies, 200 x 600 x 150 cm.
La question de l’humain telle qu’elle se pose dans le cadre de
l’hypothèse post-humaine passe par la question des représentations
du corps, des constructions mentales que l’on élabore
pour appréhender la corporéité dans un contexte où le corps ne
ressortit plus à une donnée pérenne mais s’inscrit dans la mobilité
et la porosité.
De ce point de vue, l’oeuvre de Paloma Navares est intéressante
parce qu’elle s’inscrit dans une problématique qui est celle du
corps et de sa réécriture dans le contexte contemporain où son
statut est sujet à maintes interrogations et remises en questions.
Mais, au-delà du corps générique, c’est aussi la question du
corps féminin, du corps de la femme qui est en jeu, et de la façon
dont, à la fois les schémas dominants sur l’image de la femme
restent pérennes d’une certaine manière, mais aussi la façon
dont les technologies contemporaines paraissent bouleverser
cette représentation en posant sous un nouvel aspect la question
du genre. Il s’agira donc, dans cette perspective, de s’interroger
sur la façon dont Paloma Navares aborde cet ensemble problématique
avec la singularité qui est la sienne en tant qu’artiste,
mais aussi en tant qu’artiste et femme.
David Le Breton analyse de la façon suivante le transfert qui
s’est effectué quant au rapport au corps et à l’image que l’on en
a : « L’ancienne sacralité du corps est caduque, il n’est plus la
souche identitaire inflexible d’une histoire personnelle, mais
une forme à remettre inlassablement au goût du jour. (1) » Plus
qu’une prothèse, la machine industrielle va, en fait, contribuer
à une rupture épistémologique considérable de la pensée du
corps, que ses prolongements cybernétiques actuels vont non
seulement acter, mais intensifier de manière paroxystique. La
machine est substituable au corps mais le corps devient substituable
à la machine. Cette permutativité ontologique s’accompagne
elle-même d’une permutativité intrinsèque aux dispositifs
eux-mêmes, mécanique et corporel, érigés au statut de système,
c’est-à-dire en une somme d’éléments dont l’interconnexion
forme un tout dont l’efficience est indépendante de la valeur
nominale de chacun des éléments qui le composent. Est-ce un
hasard, par exemple si la greffe chirurgicale est contemporaine du développement industriel de la machine ?
Hans Belting note que, vers la fin du XIXe siècle, « Les dessins
d’anatomie médicale servaient de matériaux aux artistes, mais
ils divisaient la nature en une variété infinie de types physiques,
où l’on finissait par perdre tout idéal de beauté. » (2) Je me souviens,
en particulier, des nombreuses études de Rodin, sous formes de
sculptures ou de croquis qui portent sur différentes parties de
corps comme si ces parties vivaient en complète autonomie.
Le système même de la greffe chirurgicale peut lui-même être
assimilé, toute échelle gardée, à un processus de production
industrielle : hyperspécialisation des tâches (un chirurgien est
généralement spécialisé dans un type de greffe), constitution
et utilisation d’un stock de pièces détachées (banques d’organes),
etc. C’est ce qu’évoque une oeuvre comme Signos de
silencio (1994), où on voit une série de photographies de mains
sur supports transparents découpés, suspendues en cascade.
Chaque main est dans une position différente, individualisée
par le geste dont elle est l’image, et le dispositif de suspension
accentue encore cette individuation par le fait qu’il permet une
rotation de chaque image au gré des courants d’air. Comme son
nom l’indique (Signes de silence), L’oeuvre évoque une accumulation
d’instantanés pris lors d’une conversation comme
et exposés comme le fruit d’une pêche (ce n’est certainement
pas un hasard si le dispositif d’accrochage utilise du matériel
de pêche à la ligne). Le langage des signes inscrit par excellence
le corps dans la communication. Si la main en est le vecteur
principal, c’est tout le corps qui est convoqué dans la mise en
sens du discours. Les bras, bien sûr, mais aussi le visage particulièrement
expressif. Privées de l’épaisseur du corps, aplatie
par le dispositif iconique qu’a choisi l’artiste, la main est privée
ainsi de l’espace et du temps du discours. Elle n’est plus qu’une
espèce de poisson qu’on met à sécher après l’avoir extrait de
son environnement et tué. Mais l’ensemble peut évoquer aussi,
et ce n’est pas contradictoire, un choix de mains à saisir dans
la logique permutationnelle qui est celle du discours, de mains
prêtes à l’emploi qu’il suffirait d’installer sur le bras pour
pouvoir s’exprimer, un peu comme j’utilise les touches d’un
clavier pour taper ce texte.
Anelhos de libertad : Secretos del corrazón (1997) propose une
même distanciation d’avec le corps. L’oeuvre est constituée de
plusieurs rangées d’étagères métalliques (350 x 600 x 60 cm)
contre un panneau lumineux, sur lesquelles sont soigneusement
rangés des bocaux en plastique de tailles différentes. Dans
ces bocaux, sont disposées des photographies sur cibatrans
qui représentent différents détails externes (Bouches, mains
pieds, etc.) du corps. L’ensemble pourrait évoquer un cabinet de
curiosité mais le dispositif est trop clinique. Le titre « Désir de
liberté : Secrets du coeur » peut évoquer à la fois un supermarché
pharmaceutique où on pourrait choisir des morceaux de corps
comme autant de cosmétiques.
Cette distanciation d’avec le corps entitaire a sans doute très
largement contribué au fantasme de désincarnation dont
sont actuellement porteuses les technosciences. Pris non plus
comme une entité finie dans le temps et dans l’espace, mais
comme le lieu d’un devenir permanent, le corps se virtualise,
se dissémine, se recompose, s’étend dans une réalité sans cesse
mouvante. Comme le remarque David Le Breton : « L’anatomie
n’est plus le destin évoqué autrefois par Freud, elle est désormais
un accessoire de la présence, une instance remaniable,
toujours révocable. » (3) L’usage répandu de la chirurgie esthétique
dans nos sociétés en est un exemple caractéristique. Le
corps doit se plier à l’image que l’on a de soi, l’image que l’on
veut donner de soi, en articulation avec les aléas d’une construction
de soi qui s’énonce dans la multiplicité des fictions que l’on
élabore au gré d’un zapping permanent. Le corps que l’on offre
au hasard des circonstances est un corps dépossédé, un corps
image qui se transforme au gré du courant comme les ondulations
d’un reflet sur l’eau.
La cosmétique, version soft de la chirurgie esthétique, relève
de la même logique de processus d’affichage éphémère d’un
corps objectalisé. Et c’est bien de cette logique que relèvent
des oeuvres comme Productos Navares, garantía de seduccion (4)« Produits Navares, garantie de séduction », qui propose une
gamme de produits de beauté du nom de l’artiste.
D’ailleurs,
Paloma Navares indique très clairement cette proximité entre
la cosmétique et la chirurgie esthétique à travers Complementos
para un fin de semana (5) « Compléments de fin de semaine » où
elle propose indifféremment dans une même vitrine aussi bien
des produits de beauté que des organes à transplanter (des yeux
maquillés, notamment) pour se faire belle à l’occasion de la « fin
de la semaine ». Proximité déjà abordée dans Autoretrato con
implantes 3 (6) « Autoportrait avec implants » où l’artiste présente
son visage avec des images d’yeux maquillés « implantés » à la
place des siens.
Santiago Olmo (7) parle d’ex-voto à propos de ces morceaux de
corps. Il est vrai qu’ils ne sont pas sans évoquer les figurines
en cire de mains, de pieds, d’oreilles, de seins… qui occupent
en vrac les étagères de certains magasins d’objets religieux au
Portugal. Il s’agit effectivement d’ex-voto puisque leur fonction
est d’obtenir l’intercession de tel ou tel saint pour guérir un
membre malade par l’entremise de sa représentation. Mais ces
ex-voto, s’ils fonctionnent comme des corps morcelés, n’ont pour
objet que de reconquérir l’unité du corps mise à mal par la souffrance.
Une oreille qui souffre et le corps n’est plus qu’oreille.
La douleur n’est pas seulement insupportable en soi, elle est
insupportable aussi parce qu’elle rompt l’unité difficilement construite du corps, du corps sacré puisque créé dans son unité
à l’image de Dieu.
Les images que propose Paloma Navares, ces morceaux de
corps, n’ont aucunement pour objectif de retrouver l’unité
perdue du corps, tout au contraire, elles inscrivent le corps dans
sa dissolution. Nous sommes à l’opposé aussi du fameux Zeuxis
qui avait créé un chef d’oeuvre à partir de cinq femmes réelles.
L’Antiquité grecque était coutumière, dans sa statuaire notamment,
d’emprunter différentes parties du corps à différents
modèles pour représenter des divinités, comme Vénus. Mais le
propos qui articule cette démarche est que Vénus étant la perfection
même, aucun corps féminin ne pouvait à lui seul exprimer
cette perfection. Le corps sculpté ainsi créé n’avait aucune fonction
de modèle, il ne s’agissait évidemment pas de proposer
un modèle de beauté servant de référence à atteindre pour les
femmes puisque par définition le caractère divin de cette beauté
la rendait inaccessible.
Paloma Navares s’inscrit, bien davantage dans la logique du corps
à vendre, du corps comme objet-sujet de consommation, celui qui
hante les pages des magazines féminins et qui est l’objet de retouches
cosmétiques à la fois par le maquillage, mais surtout par la
manipulation numérique.
Ces corps ne sont pas plus accessibles,
puisque du fait de la retouche numérique ils n’ont plus le statut
d’analogon, ils ne sont plus le résultat de l’empreinte lumineuse
d’un corps réel, aussi embelli soit-il par le maquillage. Mais ils
en gardent la vraisemblance. Ces corps désincarnés, parce que
virtualisés par la retouche numérique, déshabités, parce que
coupés des corps dont ils sont issus, sont donc aussi des corps
inaccessibles dans leur perfection. Mais contrairement au chef
d’oeuvre de Zeuxis, ils ont valeur modélisante. Ils contribuent à
définir une norme, un modèle de beauté qui, loin de s’inscrire
dans la représentation fictionnelle du corps de Vénus, s’énoncent
comme but à atteindre quel qu’en soit le prix. Est-ce un hasard si
c’est le même mot qui désigne à la fois l’objet qui sert de support
pour la confection des vêtements et une jeune femme employée
par un grand couturier pour la présentation des modèles de
collection ? Est-ce un hasard aussi si le premier sens est antérieur
d’une cinquantaine d’années au second ?
Est-ce un hasard, enfin, si « modèle » et « moule » ont la même
origine : modulus, « mesure » ?
Car si le mannequin, aussi bien
objet que femme-objet, parle de mesures, ce n’est pas tant des
mesures à prendre qu’il parle, des mesures que l’on prend sur
les corps pour la confection, mais de mesures qui servent de
normes, des « mensurations » pour faire référence à ce à quoi
l’on réduit souvent le corps féminin. Et le corps que présente
Paloma Navares dans Productos Navares, garantía de seduccion (8)«Produits Navares, Garantie de séduction » est un corps
de mannequin (objet) qui s’énonce à la fois dans la mimesis au
corps vivant (il ferme les paupières) et dans l’objet qui sert de
présentoir dans les vitrines de mode (l’absence de cheveux). Et
si un doute subsistait sur le caractère objectal du personnage, il
n ‘est qu’à voir des oeuvres comme Maternidad 2, Maternidad 3
ou Maternidad 4 (2000) où la séparation est bien visible entre
les bras et le tronc comme c’est le cas pour les mannequins de
vitrine où les bras s’emboîtent au tronc. D’ailleurs, le mannequin
est bien présent, physiquement, dans Milenia, del corazon
y el artificio (9).
L’oeuvre est une installation qui présente un
mannequin de boutique entre deux rideaux de plastique, l’un transparent, l’autre translucide posé devant deux sources lumineuses.
Le mannequin, nu à l’exception d’un plastique transparent
qui le couvre des épaules jusqu’à mi-cuisse, sans cheveux
tient dans sa main droite un petit objet lumineux relié à un
hors-champ, derrière le rideau, par un câble électrique. Sur la
gauche du mannequin sont suspendus des ustensiles médicaux
(masque respiratoire, cathéters, matériel à perfusion, etc. Sur
la droite du mannequin, trois étagères sur lesquelles sont posés
des récipients en plastique transparent qui renvoient autant à un univers cosmétique que pharmaceutique.
•
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1) David Le Breton, « Imaginaires de la fin du corps », Le passant ordinaire n°42, novembredécembre
2002, p. 35
2) Hans Belting, Le chef d’oeuvre invisible, Nîmes, Jacqueline Chambon, 2003, p. 275
3) Ibid.
4) Productos Navares, garantia de seduccion, 1999, 57 x 39 x10 cm, cibatrans, double
image, caisson lumineux
5) Complementos para un fin de semana, 1998, 21 x 28 x 18 cm, 7 photographies cibatrans,
sac et boites en plastiques, urne de métacrylate.
6) Autoretrato con implantes 3, 1996, 10 x10 cm, cibachrome
7) Santiago Olmo, « Laboratoires du corps », Stand By, catalogue
8 La double image permet une animation par le déplacement du spectateur, c’est elle lui
permet de donner l’impression que les paupières se ferment.
9) Milenia ; del corazon y el artificio, 1998, installation de lumière fluorescente et phosphorescente,
photographies, mannequin, rideaux, matériel chirurgical et matériel industriel.
|
| Xavier Lambert |
|
mis en ligne le 23/05/2009 |
| Droits de reproduction
et de diffusion réservés; © visuelimage.com |
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