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Lire la Photographie,
Ferrante Ferranti, Éditions Bréal, L’œil instruit
Lire la Photographie, Ferrante Ferranti, Éditions Bréal, L’œil instruit par Jean-François Conti

Pour avoir tenté, avec des jeunes de 7 à 20 ans, d’enseigner quelques rudiments sur la photographie, avec plus ou moins de succès, je ne peux que saluer ici un travail magistral, au sens de la transmission par un maître à ses apprentis et au sens plus commun de réussite absolue.

Quand j’ai dit à Ferranti, que j’ai eu le plaisir de rencontrer chez lui, que ce livre devrait être au programme des écoles, il m’a répondu que c’était justement le cas, que ce livre sera au programme.

Lire la Photographie est un peu au-delà de l’apprentissage de la technique photographique elle-même, bien que la connaissance parfaite de cette dernière par l’auteur, et supposée telle par le lecteur, est indispensable pour la compréhension de l’ouvrage. Lire la photographie, et on peut, en ces temps numérisés, parler de lecture de l’image, à défaut des célèbres « lectures de l’art » de notre ami et rédacteur en chef, est devenu indispensable. Il ne faudra jamais assez répéter à un enfant que plus de deux tiers des images qu’il voit, à la télévision, au cinéma ou ailleurs, sont des images « inventées », c’est-à-dire ne reproduisant rien qui ait existé. J’ai souvent un pincement au cœur en pensant à ces jeunes femmes normales qui voient, sur des flancs de bus, une mannequin au jambes artificiellement rallongées par un faiseur d’images qui est tout, sauf un photographe, je ne cite ni le mannequin ni le faiseur, on se comprend.

Ferranti est photographe, et il est important de souligner ici que dans ce domaine, celui de la photographie, il me paraît impossible d’en parler en connaissance de cause sans avoir, à un moment ou un autre, pratiqué. Il faut avoir senti la résistance d’un déclencheur, vécu l’émotion de la sortie du dernier bain de lavage d’un négatif, vu l’image se former sur le papier dans le révélateur gluant, pour comprendre et parler de la photo. Ferranti est un photographe, et un non à en juger par les quelques images de lui qu’il place, sans fausse modestie, dans son livre.

Mais pour être photographe, comme pour être peintre ou musicien ou écrivain, il faut connaître les autres photographes, les autres peintres et la littérature. Je connais de nombreux photographes qui se prétendent tels alors qu’ils n’ont jamais regardé l’œuvre d’un de leurs prédécesseurs ! Pour certains, c’est heureux, ils n’auraient même pas essayé. Pour nous, c’est malheureux, ils n’ont rien « ajouté ». Si Picasso a su copier Velasquez en se formant, il faut, il faudrait que les photographes sachent, avant de prendre n’importe quel appareil automatique et numérique et d’en faire tirer des images immenses — floues, sans intérêt, sans composition, vides de tout bien entendu — que ces soi-disant photographes aient le début d’une connaissance de personnages tels que Weston, Penn, Avedon, Arbus, Capa etc.)
Ferranti connaît, et très bien, la photographie et les photographes, il en cite une centaine, dont il reproduit au moins une image. Il les connaît et sait, ce qui est capital compte tenu de l’objet du livre, les lire. Il ne fait pas « le photographe a voulu dire », heureusement, mais il explique ce qui entre dans l’image, et la lecture du sommaire est éloquente :
Première lecture
Traduction du réel
Regard sur l’autre, sur soi
Mise en scène
Temps
Distance
Lumière
Effets photographique
Pouvoir de la photographie

Je n’ai repris que les têtes de chapitres, bien entendu. Le glossaire en fin d’ouvrage explique, sans que j’y ait relevé la moindre erreur, ce qui est très rare hélas, l’essentiel des termes techniques du jargon de la photographie, sans pédantisme aucun, avec simplicité et compétence.

Ferranti n’est pas qu’un homme d’images. Comme ces personnages de la Renaissance qui, aujourd’hui, ont mauvaise presse, il connaît aussi la littérature et émaille son propos de citations et extraits toujours très bien sélectionnés. Il connaît aussi la musique et les deux pianos de son petit salon sont, à l’évidence, utilisés.

Avec cette universalité toute simple qui est si rare, il a les moyens de s’intéresser à tout avec profondeur sans jamais être LE spécialiste insupportable d’un mouvement artistique qui fit fureur entre mars et avril 1876 dans un quartier de Dubrovnik, par exemple, ou le connaisseur sectaire et tout aussi insupportable d’un art, un seul, comme si la peinture, la littérature, la photographie, les musiques — classique, jazz et autre — n’étaient pas, toutes, les différentes facettes du don inouï accordé à certains, celui de parler à tous.

Que Ferranti et l’auteur de cette chronique partagent les mêmes sentiments sur la photographie en général et les impostures actuelles en particulier a, c’est une évidence, été un plaisir dans la rencontre avec cet homme rare et la rédaction de cet hommage que je lui rends ici.

Si je pouvais me permettre de donner un conseil à l’éditeur de cet ouvrage, ce serait de commander le Tome 1, celui où, avec autant de simplicité et de générosité, un auteur expliquerait comment se forme, se transforme, se transfère cette image qui n’est, ceux qui ont un jour cadré le savent, qu’une sélection de ce qu’on veut voir ou montrer.

Ce livre manquait, c’est réparé. Bravo.
Jean-François Conti
mis en ligne le 16/11/2003
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