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Les livres de photographie
Les livres de photographie par Jean-François Conti
par Jean-François Conti
Les Beatles,
naissance d’un groupe mythique Harry Benson La Martinière
Pour le « fan des sixties » que je suis, comme mon collègue et néanmoins ami Guillaume Boisdehoux, je ne pouvais pas rater une seule image de ce livre sur ces quatre « petits gars de Liverpool », comme les qualifiait le grand Serge (Gainsbourg). Et comme ça fait quarante ans qu’ils ont percé, (bon sang, ça ne nous rajeunit pas), un livre de photos de leurs débuts s’imposait. Je craignais le livre de table basse évoqué plus haut et j’ai été agréablement surpris de passer tant de temps à le regarder.
Harry Benson a failli rater l’occasion de sa vie. On lui demande d’accompagner le Fab Four à Paris, où ils vont donner des concerts à l’Olympia (en première partie de Trini Lopez et en compagnie de Sylvie Vartan, on rêve), et il refuse. Il y
est obligé par son rédacteur en chef et ne quittera plus les Beatles jusqu’à la fin de leur tournée de 1966 aux USA, soit à peu près la fin de leurs concerts publics, puisque non seulement on ne les entendait pas, mais ILS ne s’entendaient pas jouer. Ce sont les années d’or du groupe, celles où la communauté de ces quatre gosses (ils ont entre 20 et 26 ans de 1963 à 1966 et du plus jeune, Harrison, au vétéran, Ringo Star) est la plus belle, la plus homogène, alors qu’ils s’émerveillent encore d’être tant aimés, qu’ils s’appliquent, ensemble, à créer cette musique à la fois simple et, les ventes actuelles de disque le prouvent, éternelle.

Après tout, certains des lieder de Schubert, plus de 400, ne sont pas forcément moins intéressants que I Feel Fine ou Love Me Do, sans parler bien sûr de Yesterday ou Eleanor Rigby, considérées à tort comme les deux seules chansons « classiques » des Beatles. Ces photos les montrent dans l’intimité, relative certes, d’une chambre d’hôtel (ce n’est plus le Bed & Breakfast, mais le George V, un peu plus classe tout de même), alors qu’ils apprennent, par un télégramme, leur succès aux USA avant d’y aller, pendant qu’ils cherchent (et vont trouver !) une mélodie (c’est ici qu’ils composeront la face B de hard Day’s Night), John sur le Gaveau de l’hôtel ou à la guitare, jusqu’aux images troublantes du concert de Shea Stadium à New York, premier concert jamais donné en plein air devant plus de 55.000 personnes, une dimension qui dépasse la réalité de ces quatre jeunes.
Oui, on connaît les Beatles, leurs visages ont probablement été plus photographiés, filmés, reproduits que quiconque, ce serait à vérifier. Est-ce mon goût pour leur musique et ce qu’elle a représenté pour moi qui me donne cet enthousiasme pour ce livre ? La réaction d’un gamin de 7 ans me laisse croire que ce n’est peut-être pas le cas. Et les photos ? Elles ont cette couleur, même si c’est du noir et blanc, des films de l’époque, le Tri X granuleux, il y a du carré, on sent le Rolleiflex, du rectangulaire parce que le Nikon F qui égratignait les mains était apparu, une qualité de « pro » incontestable, c’est un vrai photographe de presse qui est au travail. C’est donc excellent.



Italia
Portrait d’un pays en soixante ans de photographie Marval
Il n’y a probablement pas de pari plus ambitieux que celui de faire le portrait d’un pays par la photographie. Deux photos ne sont jamais identiques, et il est strictement et physiquement impossible de faire deux fois la même photo. D’autre part, un pays est une telle masse d’informations, d’habitants, de paysages, d’objets, de lumières et d’ombres qu’il n’est pas possible de le réduire à un portrait. Quand, enfin, l’ambition est de révéler le même pays en soixante années de photographie et qu’il s’agit du plus beau pays du monde, selon moi, alors là, c’est de l’inconscience. Et merci à Marval d’avoir eu cette inconscience. Les plus grands photographes se côtoient dans ce livre, de Abbas à Zecchin, en passant par Capa, Cartier-
Bresson, Davidson, De Biasi, Erwitt, Haas, Klein, Horvat, Koudelka, Roiter, Salgado… j’en oublie, pardon.
Et il ne suffit pas de coller des images comme ça pour faire un livre ! Même avec de telles signatures. La partie « Doubles visions », qui oppose ou unit, selon la lecture et le cas, des artistes tells que HCB et Giacomelli, Salgado et Fiorio, Haas et Campigotto, sont de réelles trouvailles éditoriales. C’est un magnifique livre, aussi homogène qu’une monographie et aussi complet qu’un panorama.
Bravo.



Le Clan Kennedy
Jacques Loewe La Martinière
Le mythe ! La photo de couverture du livre est tellement belle, on y voit le jeune couple JFK / Jackie et leur délicieuse Caroline qui fait un bisou à Papa. Et tout le livre est comme ça, des images fortes de l’intensité d’une campagne électorale à celle pleines de la poésie d’un moment de détente familiale dans la petite maison de campagne de Hyannis Port…
Ah, que c’est beau cette vision de l’Amérique du Nord. Mais ça ne marche plus, on en sait trop maintenant, même si on se saura jamais tout parce que, c’est un sondage récent qui le dit, les Américains ne VEULENT PAS savoir. Et pourtant, il y a quarante ans et c’est le nombre d’années nécessaire à l’ouverture de tous les dossiers confidentiels des archives américaines. Mais même ces dossiers ont été sabotés. On a parlé récemment de la possible implication de Johnson, successeur de JFK, je recommande la lecture des livres de Ellroy ou DeLillo pour ne plus se faire berner par cette imagerie !



I have a dream (Luther King)
Charles Johnson & Bob Adleman La Martinière
Même époque que le précédent. Plus vrai ? oui, incontestablement. Même si on sait aujourd’hui que King ne fût pas un saint, et de loin, il est évident que son action a très largement contribué à faire abandonner par les USA ce qui était un véritable apartheid, il n’y a pas d’autre mot. Pour les « Born In The Fifties » que nous sommes, ce souvenir des marches, des chants, des manifestations est une grande émotion. Et si MLK n’était pas un saint, personne ne le lui demandait, ce qui compte est ce qu’il a fait de sa vie avant que d’ignobles hommes d’affaires voulant maintenir la ségrégation telle quelle ont décidé de la lui ôter. Quelle décennie !
Le livre possède les mêmes qualités photographiques que le Kennedy ou les Beatles, un grain qui date mais qui a son charme, une rigueur éditoriale à l’honneur de l’éditeur. Les images frappent, c’est le but, il est atteint.



John Huston
Patrick Brion La Martinière
Un monstre du cinéma, un des plus grands réalisateurs. Aussi fou et excessif que ses productions, personnage fascinant. Je ne connaissais pas la collection que La Martinière consacre à ces grands noms du cinéma, j’adorerais prêter à Guillaume Boisdehoux les autres titres, Hitchcock, Clint Eastwood et John Ford, il s’en servirait pour ses chroniques DVD!
Ce type de livre est à déguster avant ou après avoir vu un film du sujet, bien entendu. Le nombre d’images est impressionnant. La structure même du livre en fait immédiatement LA référence. Biographie, filmographie illustrée et analyse critique : tout ce qu’il faut savoir, et le reste, de John Huston et de son oeuvre, jusqu’au nom de l’assistant à la caméra de The Barbarian and the Geisha (1958), je parie que vous ne le connaissez pas. C’est le devenu célèbre Kisaku Itoh, dont je suggérerai à Boisdehoux de parler un de ces jours. Un livre de référence indispensable, dès qu’il est sorti, à quiconque veut parler de ce cinéaste, ou même d’un cinéma américain qu’il a incarné pour l’éternité avec des chefs d’oeuvre tels que Le Faucon Maltais (j’en connais un vrai), Quand la Ville Dort, The African Queen, Fat City etc…



Sabine Weiss
Monographie La Martinière
À ceux qui m’accuseraient d’émarger à la Martinière et Marval, j’indique qu’ils se trompent et que les immenses émoluments que me verse la revue me mettent totalement à l’abri de toute corruption ou même tentation de corruption. C’est seulement que ces éditeurs, avec d’autres dont Le Seuil, me sont fidèles et envoient des livres. Je ne parle pas de tous les livres qu’ils m’envoient, quelquefois je n’aime pas du tout, et soit je le dis, soit je ne dis rien.

Je ne connaissais pas de monographie consacrée à Sabine Weiss, mais je savais qu’elle était une grande photographe, je l’avais même rencontrée en partageant un moment avec son mari, le peintre. Je crois qu’elle a oublié, moi pas. J’avais vu alors certains de ses travaux, des originaux et avait été frappé par une qualité de lumière que je trouvais, et trouve encore, unique. Le photographe écrit avec la lumière, Weiss en est, c’est certain. Elle possède, privilège de l’âge probablement (elle est née en 1924 la petite dame, ça conserve la photo), une technique qui s’enseignait encore quand Photoshop ne faisait pas croire à quiconque qu’il est photographe, un peu comme Word fait croire à qui sait dactylographier (et encore), qu’il est écrivain, ce qui nous vaut l’abattage d’arbres à l’échelle que nous connaissons pour produire les inepties qui encombrent les libraires.
Weiss est de la trempe des HCB, Izis, Martine Franck par exemple. Elle a un regard, une acuité, une envie de connaître et la générosité de vouloir partager. Elle le fait si bien que certains de ses portraits restent en mémoire longtemps après le livre refermé, ce qui est le but : faire une cicatrice à la surface du cortex du lecteur, aurait dit le vieux Henry Miller. Le texte de Jean Vautrin est excellent, il connaît la photo, mais qu’il arrête de faire des préfaces et écrive vite le 6° tome des aventures de Boro, bon sang, on attend.



Maroc
Bruno Barbey La Matinière
Né au Maroc, Barbey a eu envie d’y retourner, en photographe. Bonne idée BB, et le livre d’images qu’il nous offre justifie cette pulsion que d’autres n’auraient pas, parce qu’on ne va pas en touriste dans un pays non démocratique, par exemple.
Il est inutile de présenter ce grand photographe de Magnum depuis 1966, alors qu’il a 25 ans. À Magnum, Barbey a appris, intégré et développé cette unique façon de cadrer parfaitement, de saisir l’essentiel, de ne saisir QUE l’essentiel, dans le viseur de l’appareil, de traduire parfaitement et en une fraction de fraction de seconde LE moment, pas forcément décisif (HCB), mais esthétique. Le format à l’italienne de ce livre respecte parfaitement la vision horizontale de Barbey et donne aux images la place dont elles ont besoin pour s’épanouir, il n’y a pas de photo « coincée », elles ne mériteraient pas de l’être.
Alors oui, c’est beau le Maroc vu par Bruno Barbey, c’est « une terre de contrastes » comme disent les guides de voyages, un pont entre l’Orient et l’Occident, une passerelle entre le passé et le présent, et tous ces clichés que nous connaissons trop bien. Mais la force de ce livre est qu’il ne contient pas une seule « carte postale » au sens où celles-ci sont souvent des mauvaises images, mais pas toujours.


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Jean-François Conti
mis en ligne le 16/11/2003
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