Les livres de photographie
par Jean-François Conti


Eugène Atget
Arbres Inédits d’Atget Marval, Édition Limitée
De temps en temps, trop rarement hélas, un ouvrage sort complètement de l’ordinaire et ceci est valable pour tous les types d’ouvrages, toutes les oeuvres même. L’oeuvre de Eugène Atget ( Libourne 1857 – Paris 1927 ) est un parfait exemple de ce type d’oeuvres qui sortent vraiment de l’ordinaire. Dans son cas, elle est même sortie d’un oubli qui eût été à la fois dramatique et criminel. C’est la photographe américaine Berenice Abbott qui, alors qu’elle est l’assistante de Man Ray à Paris et dont l’oeuvre sera très intéressante ensuite, rencontre un Atget seul et ruiné, un an avant sa mort, achète ses négatifs, des plaques de verre (10.000 plaques 18 x 24 cm, la mesure grand format en France et Allemagne, alors que l’Angleterre et les USA avaient adopté le 8 x 10 pouces, soit 20 x 25 cm, seul standard encore aujourd’hui fabriqué par les émulsionneurs).

Abbot publie des photos de Atget, photos prises dans un but uniquement documentaliste, souvent sur commande, pour bouffer, mais dont le caractère classique, et en même temps post-moderne, donc révolutionnaire, apparaît comme une évidence dès que les critiques découvrent ce travail. Merci Madame Abbott de nous avoir fait découvrir Eugène Atget, que j’ai plaisir à imaginer, portant sa chambre en bois sur trépied de bois à l’épaule et arpentant, la nuit souvent, les rues de Paris pour en saisir, avec des temps de pose très longs (obscurité et lenteur des émulsions d’alors) des images éternelles, inégalées à ce jour et pas seulement en raison de leur datation, parce que M. Atget n’a jamais fait de sentimentalisme pictorialiste, lui !

Et voici que, en 1995, 111 images sont retrouvées, sur les 132 « coins de parc » + 42 « cascade » du Parc de Saint-Cloud, réalisées autour de 1920 et vendues à trois francs pièce à un libraire marchand d’estampes. Ce sont ces images, réunies en un magnifique objet, remis en mains propres par la chère Paulette, et je me lave les mains à chaque fois que je le feuillète, que Marval nous offre cet automne.

J’ai parlé de l’objet, parce que Marval sait faire des livres qui, pour honorer l’auteur des images qui y sont reproduites, sont eux-mêmes des écrins, des oeuvres d’ art. Celui-ci en est assurément.

L’infinie précision poétique de ces images d’arbres, la rigueur de la composition qui n’empêche pas, et bravo à l’éditeur de l’avoir laissé tel quel, de voir apparaître le léger vignetage du grand angle dans les coins, la légèreté, toute apparente bien sûr, de l’appareil face à son sujet, tout ceci fait un ensemble extraordinaire d’images que je ne me lasse pas de regarder, presque tous les jours, comme pour me laver les yeux. Et pourtant, je serais de ceux qui trouvent qu’un arbre ressemble assez à un autre arbre, après tout ! Magnifique.

C'est la saison !

Les gouttes de pluie qui tombent, derrière la fenêtre devant laquelle j’écris, préfigurent probablement les flocons de neige de Noël, qui sera passé de quelques jours quand vous lirez ces lignes, mais ce sont les impondérables (de lapin) de la périodicité de notre revue. Et Noël, c’est LA SAISON des « coffee table books », magnifique expression américaine disant : livres de table basse, ce qui englobe les gros albums que l’on trouvera en solde dès janvier chez les grands libraires et aux titres aussi pas-
sionnants que « la cuisine en caleçon » ou « l’Alsace de Brest à Bordeaux, un vrai détour ! ». L’inflation de « beaux livres » à cette saison est étonnante, et je ne reçois QUE les livres ayant trait à la photographie, et encore pas tous, de loin ! C’est ma chère Paulette, coursier de mes éditeurs favoris et aimés, qui en grimpe, des étages avec ces énormes enveloppes si lourdes et moi qui ne trouve qu’à lui dire, à chaque fois parce que je ne sais pas me renouveler : « des livres, mais j’en ai déjà ! » et elle, charitable et souriante, fait semblant d’éclater de rire et reprend sa Twingo jaune vers d’autres critiques. Merci Paulette.

Dans la masse, il faut faire le tri, il n’est pas toujours évident, même si les éditeurs qui permettent que cette rubrique existe, et je les en remercie, le font souvent préventivement, ils connaissent mes goûts et mes aversions. Dans les livres « de photographie », il y a, comme on a pu s’en rendre compte, des ouvrages indispensables, des monographies passionnantes, des « compils » comme disent les gosses qui peuvent être très bonnes comme n’offrir aucun intérêt, des ouvrages que JE (majuscule non pas égocentrique, mais au contraire voulant montrer que je reconnais ma possible erreur d’appréciation ou de jugement, la mienne seule) trouve tellement mauvais que je préviens gentiment l’éditeur que je n’en parlerai pas. Il est en général content, même s’il m’est arrivé d’entendre : « parles-en, ton avis importe », ce qui fait chaud au coeur. Allons-y !



Chine
Yann Layma, textes de gens célèbres et compétents Éd. La Martinière
Le pavé, énorme, 37 x 29,5 x 4 centi-
mètres, je n’ai pas de balance mais plus de trois kilos, c’est certain, le tout pour 49 euros, encore une performance des Éditions La Martinière, qui nous a habitué à ce rapport qualité / prix, si on peut dire. Avant de l’ouvrir, je pensais « encore l’année de la Chine », « déjà l’année de la Chine », événement artistico-diplomatico-commercial sur lequel des pilleurs et « photocopilleuses » (qui se reconnaîtront j’espère) ont déjà amorti leur investissement, à court, moyen ou long terme. Une Année de la Chine, ça veut tout et rien dire, bien entendu.

Nous aurons droit à la « terre de contrastes », à la coexistence de la torture et de l’économie de marché, au parti communiste intelligent et aux zones franches, à l’atelier de la terre et autres clichés. Et en photo, on en verra des clichés. Mais reconnaissons par avance aux photographes, quels qu’ils soient, le mérite d’avoir cadré et composé, au mieux, une image originale, témoin de leur vision. Alors que recopier des caractères chinois en appelant ça une oeuvre d’art est, disons-le, un peu moins original et plus « photocopilleur ».
Je possède un assez bon nombre de livres de photos de la Chine, dont des perles (de Chine, bien entendu) difficiles à trouver d’une photographe allemande des années 30, avant Mao, Hedda Morrison, qui eût la bonne idée de quitter l’Allemagne et Stuttgart en 1933 pour s’installer, comme photographe, à Pékin. J’ai deux livres d’elles, magnifiques. Il y a aussi les images de « Chian after Mao », de Liu Heung Shing, très beau, un « local ». Il y a aussi, bien entendu, les images inoubliables de Cartier-Bresson, dont cette foule faisant la queue à une banque de Shanghai pour prendre de l’or en 1949, image tellement forte qu’elle empêche quiconque la connaît de photographier une foule. Il y a aussi, surtout j’allais dire, l’ami Marc Riboud, dont le travail sur la Chine ressemble à la longue histoire d’amour entre un sage et sa pensée et je renvoie le lecteur à ma critique sur son livre Quarante Années de Photographie en Chine.

Et tous ces livres que je viens de citer sont fait d’images en noir et blanc, une esthétique que je trouve particulièrement adaptée à la Chine, comme je reconnais que le rouge des bus à impériale caractérise Londres et le jaune des taxis New York, le gris Paris. Alors, ce pavé de plus de 400 pages, plus de 200 photos en double page (35,5 x 56 cm ; je n’aime pas trop parce la reliure casse l’image mais…) ce pavé, qu’apporte-t-il au lecteur qui a claqué son billet de cinquante euros ? Il apporte des heures de contemplation, de joie, de bonheur purs. Ayant eu le privilège de séjourner une douzaine de fois en Chine, j’ai tout retrouvé, j’ai vu sans le livre ce que je voyais dans mes voyages, cette masse d’images à l’image de la masse d’habitants, la masse de matière grise et d’histoire réunies, de vitalité et de conscience du destin unique de ce pays qui est un monde. Je ne connaissais pas ce M. Yann Layma, je lui tire, en toute sincérité, mon chapeau (pointu évidemment !) pour ce travail en profondeur, sans compromis, simple aussi et respectueux du grand peuple chinois. Bravo, voilà cinquante euros très bien investis, pas dépensés.



Bod Mod,
Sylvie Huet / Yan Morvan texte J.-M. Barbieux Marval
Je dois être très vieux jeu, mais je n’arrive pas à me faire à cette mode des piercings et autres tatouages, scarifications qui, mais ce n’est que mon point de vue, sont des mutilations, des altérations d’une enveloppe charnelle que j’ai tendance, peut-être, à sacraliser. Il est vrai aussi que la seule idée d’une piqûre me fait presque tomber dans les pommes, alors…
Mais cette mode est un phénomène de société important, sur lequel il convient de ne pas jeter de regard méprisant. Et comme je ne suis pas à Verso pour discourir sur les phénomènes de société, je m’en abstiendrai en commentant seulement les images de ce livre.
Ils sont deux photographes à faire ce livre, une femme, Sylvie Huet, qui photographie en reportage et à la main, un homme, Yan Morvan, qui utilise la chambre 4’’ x 5’’, en studio et en couleur. Deux moyens très différents, c’est aussi la richesse de la photographie. À sa réception, je l’ai vite feuilleté, le cachant un peu, une fois n’est pas coutume, au regard perçant et curieux du petit bonhomme de 7 ans que je tente d’élever. Je viens de le lire, et je ne sais pas si j’ai été plus choqué, pas au sens moral, bien entendu, par les textes ou par les images. Il y a une dimension que je ne comprends vraiment pas, mais, si on comprend et si on aime, ce qui doit être le cas de certains, on peut aimer les images. À ranger loin de tout regard pas encore blasé par le spectacle du monde.



Des Hommes
Giorgia Fiorio Marval
J’ai parlé des précédents ouvrages de cette photographe, cette très belle jeune femme italienne qui nous a offert Legio Patria Nostra, sur les légionnaires, Être torero, sur les acteurs de cette manifestation folklorique espagnole que je ne comprends toujours pas, mais chacun son truc, Boxin’ USA, sur les boxeurs anonymes des USA qui veulent devenir connus, American Firemen, sur les pompiers du même pays et Hommes de la Mer, dont le titre est assez clair. Tous ces livres sont publiés chez le même éditeur, Marval.
Je l’ai déjà dit : je ne sais pas si Fiorio aime les hommes ou si elle aimes les photographier. On retrouve cette question dans cet opus de son travail, parler d’oeuvre est un peu, encore, exagéré. Pour ceux qui n’ont pas les autres livres, celui-ci sera très bien.



Les Beatles,
naissance d’un groupe mythique Harry Benson La Martinière
Pour le « fan des sixties » que je suis, comme mon collègue et néanmoins ami Guillaume Boisdehoux, je ne pouvais pas rater une seule image de ce livre sur ces quatre « petits gars de Liverpool », comme les qualifiait le grand Serge (Gainsbourg). Et comme ça fait quarante ans qu’ils ont percé, (bon sang, ça ne nous rajeunit pas), un livre de photos de leurs débuts s’imposait. Je craignais le livre de table basse évoqué plus haut et j’ai été agréablement surpris de passer tant de temps à le regarder.
Harry Benson a failli rater l’occasion de sa vie. On lui demande d’accompagner le Fab Four à Paris, où ils vont donner des concerts à l’Olympia (en première partie de Trini Lopez et en compagnie de Sylvie Vartan, on rêve), et il refuse. Il y
est obligé par son rédacteur en chef et ne quittera plus les Beatles jusqu’à la fin de leur tournée de 1966 aux USA, soit à peu près la fin de leurs concerts publics, puisque non seulement on ne les entendait pas, mais ILS ne s’entendaient pas jouer. Ce sont les années d’or du groupe, celles où la communauté de ces quatre gosses (ils ont entre 20 et 26 ans de 1963 à 1966 et du plus jeune, Harrison, au vétéran, Ringo Star) est la plus belle, la plus homogène, alors qu’ils s’émerveillent encore d’être tant aimés, qu’ils s’appliquent, ensemble, à créer cette musique à la fois simple et, les ventes actuelles de disque le prouvent, éternelle.

Après tout, certains des lieder de Schubert, plus de 400, ne sont pas forcément moins intéressants que I Feel Fine ou Love Me Do, sans parler bien sûr de Yesterday ou Eleanor Rigby, considérées à tort comme les deux seules chansons « classiques » des Beatles. Ces photos les montrent dans l’intimité, relative certes, d’une chambre d’hôtel (ce n’est plus le Bed & Breakfast, mais le George V, un peu plus classe tout de même), alors qu’ils apprennent, par un télégramme, leur succès aux USA avant d’y aller, pendant qu’ils cherchent (et vont trouver !) une mélodie (c’est ici qu’ils composeront la face B de hard Day’s Night), John sur le Gaveau de l’hôtel ou à la guitare, jusqu’aux images troublantes du concert de Shea Stadium à New York, premier concert jamais donné en plein air devant plus de 55.000 personnes, une dimension qui dépasse la réalité de ces quatre jeunes.
Oui, on connaît les Beatles, leurs visages ont probablement été plus photographiés, filmés, reproduits que quiconque, ce serait à vérifier. Est-ce mon goût pour leur musique et ce qu’elle a représenté pour moi qui me donne cet enthousiasme pour ce livre ? La réaction d’un gamin de 7 ans me laisse croire que ce n’est peut-être pas le cas. Et les photos ? Elles ont cette couleur, même si c’est du noir et blanc, des films de l’époque, le Tri X granuleux, il y a du carré, on sent le Rolleiflex, du rectangulaire parce que le Nikon F qui égratignait les mains était apparu, une qualité de « pro » incontestable, c’est un vrai photographe de presse qui est au travail. C’est donc excellent.



Italia
Portrait d’un pays en soixante ans de photographie Marval
Il n’y a probablement pas de pari plus ambitieux que celui de faire le portrait d’un pays par la photographie. Deux photos ne sont jamais identiques, et il est strictement et physiquement impossible de faire deux fois la même photo. D’autre part, un pays est une telle masse d’informations, d’habitants, de paysages, d’objets, de lumières et d’ombres qu’il n’est pas possible de le réduire à un portrait. Quand, enfin, l’ambition est de révéler le même pays en soixante années de photographie et qu’il s’agit du plus beau pays du monde, selon moi, alors là, c’est de l’inconscience. Et merci à Marval d’avoir eu cette inconscience. Les plus grands photographes se côtoient dans ce livre, de Abbas à Zecchin, en passant par Capa, Cartier-
Bresson, Davidson, De Biasi, Erwitt, Haas, Klein, Horvat, Koudelka, Roiter, Salgado… j’en oublie, pardon.
Et il ne suffit pas de coller des images comme ça pour faire un livre ! Même avec de telles signatures. La partie « Doubles visions », qui oppose ou unit, selon la lecture et le cas, des artistes tells que HCB et Giacomelli, Salgado et Fiorio, Haas et Campigotto, sont de réelles trouvailles éditoriales. C’est un magnifique livre, aussi homogène qu’une monographie et aussi complet qu’un panorama.
Bravo.



Le Clan Kennedy
Jacques Loewe La Martinière
Le mythe ! La photo de couverture du livre est tellement belle, on y voit le jeune couple JFK / Jackie et leur délicieuse Caroline qui fait un bisou à Papa. Et tout le livre est comme ça, des images fortes de l’intensité d’une campagne électorale à celle pleines de la poésie d’un moment de détente familiale dans la petite maison de campagne de Hyannis Port…
Ah, que c’est beau cette vision de l’Amérique du Nord. Mais ça ne marche plus, on en sait trop maintenant, même si on se saura jamais tout parce que, c’est un sondage récent qui le dit, les Américains ne VEULENT PAS savoir. Et pourtant, il y a quarante ans et c’est le nombre d’années nécessaire à l’ouverture de tous les dossiers confidentiels des archives américaines. Mais même ces dossiers ont été sabotés. On a parlé récemment de la possible implication de Johnson, successeur de JFK, je recommande la lecture des livres de Ellroy ou DeLillo pour ne plus se faire berner par cette imagerie !



I have a dream (Luther King)
Charles Johnson & Bob Adleman La Martinière
Même époque que le précédent. Plus vrai ? oui, incontestablement. Même si on sait aujourd’hui que King ne fût pas un saint, et de loin, il est évident que son action a très largement contribué à faire abandonner par les USA ce qui était un véritable apartheid, il n’y a pas d’autre mot. Pour les « Born In The Fifties » que nous sommes, ce souvenir des marches, des chants, des manifestations est une grande émotion. Et si MLK n’était pas un saint, personne ne le lui demandait, ce qui compte est ce qu’il a fait de sa vie avant que d’ignobles hommes d’affaires voulant maintenir la ségrégation telle quelle ont décidé de la lui ôter. Quelle décennie !
Le livre possède les mêmes qualités photographiques que le Kennedy ou les Beatles, un grain qui date mais qui a son charme, une rigueur éditoriale à l’honneur de l’éditeur. Les images frappent, c’est le but, il est atteint.



John Huston
Patrick Brion La Martinière
Un monstre du cinéma, un des plus grands réalisateurs. Aussi fou et excessif que ses productions, personnage fascinant. Je ne connaissais pas la collection que La Martinière consacre à ces grands noms du cinéma, j’adorerais prêter à Guillaume Boisdehoux les autres titres, Hitchcock, Clint Eastwood et John Ford, il s’en servirait pour ses chroniques DVD!
Ce type de livre est à déguster avant ou après avoir vu un film du sujet, bien entendu. Le nombre d’images est impressionnant. La structure même du livre en fait immédiatement LA référence. Biographie, filmographie illustrée et analyse critique : tout ce qu’il faut savoir, et le reste, de John Huston et de son oeuvre, jusqu’au nom de l’assistant à la caméra de The Barbarian and the Geisha (1958), je parie que vous ne le connaissez pas. C’est le devenu célèbre Kisaku Itoh, dont je suggérerai à Boisdehoux de parler un de ces jours. Un livre de référence indispensable, dès qu’il est sorti, à quiconque veut parler de ce cinéaste, ou même d’un cinéma américain qu’il a incarné pour l’éternité avec des chefs d’oeuvre tels que Le Faucon Maltais (j’en connais un vrai), Quand la Ville Dort, The African Queen, Fat City etc…



Sabine Weiss
Monographie La Martinière
À ceux qui m’accuseraient d’émarger à la Martinière et Marval, j’indique qu’ils se trompent et que les immenses émoluments que me verse la revue me mettent totalement à l’abri de toute corruption ou même tentation de corruption. C’est seulement que ces éditeurs, avec d’autres dont Le Seuil, me sont fidèles et envoient des livres. Je ne parle pas de tous les livres qu’ils m’envoient, quelquefois je n’aime pas du tout, et soit je le dis, soit je ne dis rien.

Je ne connaissais pas de monographie consacrée à Sabine Weiss, mais je savais qu’elle était une grande photographe, je l’avais même rencontrée en partageant un moment avec son mari, le peintre. Je crois qu’elle a oublié, moi pas. J’avais vu alors certains de ses travaux, des originaux et avait été frappé par une qualité de lumière que je trouvais, et trouve encore, unique. Le photographe écrit avec la lumière, Weiss en est, c’est certain. Elle possède, privilège de l’âge probablement (elle est née en 1924 la petite dame, ça conserve la photo), une technique qui s’enseignait encore quand Photoshop ne faisait pas croire à quiconque qu’il est photographe, un peu comme Word fait croire à qui sait dactylographier (et encore), qu’il est écrivain, ce qui nous vaut l’abattage d’arbres à l’échelle que nous connaissons pour produire les inepties qui encombrent les libraires.
Weiss est de la trempe des HCB, Izis, Martine Franck par exemple. Elle a un regard, une acuité, une envie de connaître et la générosité de vouloir partager. Elle le fait si bien que certains de ses portraits restent en mémoire longtemps après le livre refermé, ce qui est le but : faire une cicatrice à la surface du cortex du lecteur, aurait dit le vieux Henry Miller. Le texte de Jean Vautrin est excellent, il connaît la photo, mais qu’il arrête de faire des préfaces et écrive vite le 6° tome des aventures de Boro, bon sang, on attend.



Maroc
Bruno Barbey La Matinière
Né au Maroc, Barbey a eu envie d’y retourner, en photographe. Bonne idée BB, et le livre d’images qu’il nous offre justifie cette pulsion que d’autres n’auraient pas, parce qu’on ne va pas en touriste dans un pays non démocratique, par exemple.
Il est inutile de présenter ce grand photographe de Magnum depuis 1966, alors qu’il a 25 ans. À Magnum, Barbey a appris, intégré et développé cette unique façon de cadrer parfaitement, de saisir l’essentiel, de ne saisir QUE l’essentiel, dans le viseur de l’appareil, de traduire parfaitement et en une fraction de fraction de seconde LE moment, pas forcément décisif (HCB), mais esthétique. Le format à l’italienne de ce livre respecte parfaitement la vision horizontale de Barbey et donne aux images la place dont elles ont besoin pour s’épanouir, il n’y a pas de photo « coincée », elles ne mériteraient pas de l’être.
Alors oui, c’est beau le Maroc vu par Bruno Barbey, c’est « une terre de contrastes » comme disent les guides de voyages, un pont entre l’Orient et l’Occident, une passerelle entre le passé et le présent, et tous ces clichés que nous connaissons trop bien. Mais la force de ce livre est qu’il ne contient pas une seule « carte postale » au sens où celles-ci sont souvent des mauvaises images, mais pas toujours.



Guillaume Boisdehoux
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