Les livres de photographie
Des vicissitudes de la recherche de qualité sans compromis
par Jean-François Conti
Le titre de cette chronique est ampoulé, mais on me le pardonnera. Je fais référence à un éditeur, un véritable amoureux du livre et de la photographie, qui a su, avec des aléas, rester léditeur de qualité quil a toujours été. Yves-Marie Marchand, dont la société Marval avait été reprise, puis abandonnée, est toujours là ! Cest en soi une très bonne nouvelle et un bonheur, parce que cest la garantie de sujets qui sortent de loptique « best-seller » (ce qui lui a valu des problèmes, on le sait) et dune qualité, à la fois dans la sélection des photographes, la mise en page des livres et la quasi perfection (impossible on le sait) des reproductions. Reproduire une photographie dans un livre relève de la gageure, pour plusieurs raisons. La première est le caractère absolument subjectif dune photographie, surtout si elle est en couleurs. Il est prouvé scientifiquement que personne ne voit les couleurs de la même façon. Le test est facile : prendre une carte dun nuancier Pantone (marque déposée), la montrer à deux personnes et ensuite leur demander de la retrouver dans le nuancier. Jamais elles ne trouveront la bonne carte. Quand on sait que, pour reproduire à limpression, cest un « ekta » (nom générique donné aux documents transparents positifs, appelés « diapositives » pour les petits formats) qui sera utilisé, donc un document qui nest vu correctement que sur une table lumineuse dont les lampes sont à la bonne température de lumière, on réalise peutêtre alors la difficulté. Et le photographe lui-même na souvent pas la moindre notion des couleurs quil a photographiées.
Yves-Marie Marchand, depuis trente ans, reproduit des photos dans des livres, plusieurs centaines je crois. Il sait mettre en page, rendre aux images autant quil est humainement possible de leur intérêt, faisant un travail dinterprétation certes, mais pas différent de celui que fait, pour chaque image, par chaque spectateur. Avec la jeune maison dédition lyeuse, on retrouve dès les premières livraisons, cette qualité.
Le jardin de Méréville
Jacqueline Salmon, lyeuse
Au format italien, plus large que haut, ce livre broché de 128 pages est une magnifique promenade dans un jardin de rêve, qui a échappé à labandon grâce à leffort culturel du Conseil Général de lEssonne (ça sert aussi à ça !) et qui est magnifique. Les images sont pleines de la retenue quaffiche toujours Jacqueline Salmon, qui se refuse au sensationnel, à langle insolite fait pour surprendre. On dirait quelle a déclenché en marchant, sans chercher à faire une image et cest ce qui rend ces images si belles. Personne ne peut déclencher sans recherche. Le défi est que la recherche napparaisse pas. Cest réussi.
Marguerite Duras de Trouville
Hélène Bamberger, lyeuse
Trouville
la côte normande est, à Trouville, peut-être plus belle que partout ailleurs. Jai la chance davoir pu, toutes les vacances de mon enfance, parcourir cette côte de Villerville à Ouistreham, par tous les moyens connus, plages, bateaux, marche, auto-stop. Jai la chance davoir pu passer les trois plus belle semaines de vacances de ma vie à Trouville, au bord de leau, avant les Roches Noires, avant lespace des maisons de Duras et autres. Les tonalités de cette région sont probablement parmi les plus belles, les plus subtiles que je connaisse et jai toujours pensé quil serait très difficile de leur faire honneur par la photographie. Avec ce livre, cest fait, et pas seulement parce quil y a Marguerite Duras, forcément ! Les photos de Hélène Bamberger sont simples, comme Duras. Des portraits délicats, pas de sensationnel non plus ici, des compositions naturelles de couleurs chatoyantes comme celle du bureau, avec le buvard et lencre, le fameux Central dont le propriétaire reconnaît un bon client dix ans après est dans sa lumière dorée de fin daprès-midi, tout semble juste, y compris la rampe descalier jaune qui plonge dans leau grise du port. Cest magnifique, magnifiquement reproduit et, comme sait le faire léditeur, pas cher.
La Villa Noailles
Jacqueline Salmon et Bernard Plossu, lyeuse
Beau livre, sur un sujet « facile » ! Deux excellents photographes attaquent une merveille darchitecture, chacun avec son style. Cest réussi, cest la moindre des choses.
Le sublime par les mathématiques
Donald Kuspit, lyeuse
Puis-je avouer que ma nullité en maths est devenue légendaire dans un des lycées qui dût me subir avant que je ne passe, sans lycée, mon bac ? Je suis le créateur de la formule que même le cher Albert Einstein navait pas vue, qui est toujours affichée dans une classe de province, et que, sans la moindre prétention à une quelconque rémunération, quoique, je vous offre ce jour. Attention, accrochez-vous : sin x / x = sin. Voilà, le génie des mathématiques à létat pur. Bluffés, nest-ce pas. Il fallait le faire, je lai fait. Et, quelques années après, de nombreuses années après, ce qui prouve la valeur de la découverte, jai éclaté de rire en prenant ce magnifique livre, parce que je sais quil existe une sorte de mystique des maths, jen suis, convenons-en, la preuve vivante. Je sais quil existe dautres individus que moi-même qui éprouvent des sensations proches de a jouissance à la vue dune formule.Peut-être pas la mienne, soit, et peut-être suis-je plus proche de la jouissance quand il sagit de courbes, toujours est-il que certains prennent un grand plaisir aux cosinus. Cest de cela quil sagit ici, alors que mes sinus me font mal. Jai regardé ça avec effarement, espérant que mon fils ne tombera pas là-dedans mais quil saura que sin x / x nest PAS égal à sinus. En tous les cas, le moment venu, je saurai le corriger sur ce point.
Orlan
Orlan, Flammarion
Quand le corps devient, ou veut devenir, uvre dart ou la quête dune artiste pour un médium
Jai essayé, vraiment, sincèrement. Et bien non, je ne marche pas. Je ne peux pas être accusé de bondieuserie, mais le corps a, pour moi, une dimension sacrée, et les plaisirs quil procure participent de ce sacré, cf. Michel Onfray, et je ne peux pas regarder ces mutilations, ces « travaux » sans avoir envie de dégueuler, pardon, on dit vomir. Que les signatures des textes réunissent des personnes éminentes narrange rien.
La première guerre mondiale
J.H.J. Andriessen, Gründ
La seconde guerre mondiale
David Boyle, Gründ
Et nous sommes heureux de ne pas écrire « La troisième
». Ces deux énormes volumes, comme jaime souvent les livres de photographies, sur ces sujets aussi atroces quinépuisable, sortent du lot des innombrables livres que je connais traitant des mêmes « continuations de la politique quand la diplomatie ne fonctionne plus », comme disait un Clauzewitz ou Machiavel ou les deux prenant lapéro, je ne sais plus. La Première a tué 10 millions dhommes, en a blessé 20 millions. Si les images sont, pour beaucoup, connues (au moins par un amoureux de limage ET de lhistoire), leur agencement, la structure du livre et la lisibilité de lensemble en font un ouvrage important, voire indispensable. En effet, comment rendre compte dune telle « histoire », de lengagement de ces hommes, des quatre années de conflit, sans tomber, ce qui nest pas le cas dans ce livre bien entendu, dans le « copier coller » simple auquel les progrès récents nous ont habitués. Très beau, très clair, reproductions magnifiques, textes clairs et documents inédits font, des deux livres, des ouvrages de référence.
Questce quon smarre à Abou Ghraib !
Lynndie England Éditions du Pentagone
Je connais des « djeunes » qui, bien sous tous rapports par ailleurs et dont lun est même bachelier, navaient jamais entendu parler des tortures commises par des soldats des U.S.A. dans les prisons irakiennes. Jen ai immédiatement fait don, de ces jeunes, au Musée de TF1 où ils pourront, en fumant leur pétard pluri-quotidien, regarder comment « on prépare les cerveaux à accepter Coca-Cola », la « mission de TF1 » envers son client.
Depuis ces images auxquelles (presque) personne a pu échapper, je suis hanté, à la fois par les images elles-mêmes, très fortes, par leurs auteurs, des non-photographes qui clouent le bec aux plus grands (tiens, HCB est mort cette semaine, jen parlerai une autre fois, je lavais eu au téléphone, il était gentil), et surtout par ce que ces images révèlent. La torture ! Ne soyons pas naïfs, ni hypocrites ! Toutes les armées de tous les pays et de tous les temps y ont eu, y ont et y auront recours. Hein Bigeard ? Et, quoi que je puisse penser de la « juste croisade contre laxe du Mal » du demeuré truand de la Maison-Blanche, je nai pas de sympathie particulière à légard des Irakiens, même sils ne mont rien fait. MAIS, mais quune jeune femme se fasse photographier en torturant, alors là, jen suis venu à douter de mon attirance vers lautre sexe ! Je sais que ma grand-mère disait quelles sont plus méchantes que les hommes quand elles sy mettent. Quelle horreur !
Et puis, et là je vais en surprendre plus dun, jai commencé à penser à cette gamine, cette Lynndie England mondialement célèbre dont le procès souvre quand jécris ces lignes. Elle a 21 ans, est enceinte des uvres dun de ces copains de chambrée et de torture (tiens, ça doit être différent de nos chambrées de pious-pious non mixtes, ces nouvelles armées avec des hommes ET des femmes !), elle a dans le regard cette absence totale dintelligence rencontrée chez les lémuriens et les téléspectateurs de Fort-Boyard et Intervilles.
Et oui, voilà LA victime principale de cette saloperie : une vie entière à regarder la télé américaine, dans son immense débilité et sa plus immense encore uvre consciente de débilisation, dans une caravane entourée de « pas-de-terrain », comme on la appris, au milieu de rien, sans structure urbaine, le trou du cul du monde. Des parents qui nen sont pas, débiles eux aussi, un avenir bouché parce quon a délocalisé, pour les actionnaires, et on sengage. Et oui, nous avions raison mes copains et moi qui défilions en provoquant et en criant : « Larmée, ça tue, ça pue et ça rend con ! », et là, larmée US, elle dispose dun réservoir immense dabrutis par la télé et les fast-food, dobèses du cul et de la tête, de résidus de cerveaux soumis à la violence et à la bêtise télévisuelles 7 à 8 heures par jour. Alors, ne rêvons pas ! Ce nest pas avec des soldats comme ça quon fait une « belle guerre », et il ny a pas de « belle guerre ». Et ne soyons pas encore plus hypocrites : quand le Ministre de la Défense US est Donald Rumsfeld, quand le Président est George W. Bush, le comportement de la petite England est-il «out of line», étonnant ? NON. Il est logique, il est même « les ordres » de la Maison-Blanche et du Pentagone, voir Gantanamo.
Revenons à la photo. Quand on sait que lArmée US a réalisé, à la fin de la guerre du Vietnam, que les photographes de presse représentaient un danger pour la poursuite de ses nobles buts (accroître les bénéfices des fabricants), elle a commencé à bloquer laccès de la presse aux champs de bataille. La plus belle illustration de cette nouvelle stratégie, digne du respect bien connu de la plus grande démocratie du monde pour la liberté de la presse, a été le terme «embedded», une étiquette accordée aux journalistes attachés à des patrouilles et ayant accepté la censure totale sur leur travail, à lavance et par contrat écrit. Déjà, la Guerre du Golfe de Papa, une répétition, ne nous avait offert que des images décrans reproduisant dautres écrans, le tout avec la fameuse « propreté chirurgicale » des frappes du même nom. Aucune image de mort irakien à lépoque, il y a 13 ans.
Cette fois-ci, les appareils photos numériques, de piètre qualité si on les compare aux gros équipements des pros, sont des machines que nimporte quel soldat peut se payer et trimbaler dans son paquetage. Un ordinateur portable, une image gravée sur disque dur, puis sur CD, puis transmise immédiatement par internet dans le monde entier et voilà Oncle Sam pris le pantalon sur les chevilles. Ooops, ça se sait ! Merde alors ! Il fallait voir Donald (pas celui de Disney, celui de Bush), sexpliquer devant la Commission Sénatoriale dont le Président avait, en préambule, dit que « la quasi-totalité des soldats combattant pour la liberté et sous la bannière étoilée était faite de gens remarquables », histoire de mettre un peu dambiance dans ce Sénat. Il ressemblait à lenfant pris la main dans le paquet de gâteaux (moi quand jétait petit). Il savait, parce quil les avait ordonnées, que ces choses se faisaient, mais il nimaginait pas quune photo (il y en aurait des centaines), dévoilerait ça au monde si immédiatement. Cest ça, et seulement ça, qui le gênait. Sa femme siège encore au C.A. dun des plus gros fournisseurs du Pentagone, il ne faudrait pas que ça sarrête, cette guerre, il faut faire bouillir la marmite ! Et ce nest pas un de ces « salauds de journalistes » qui a fait cette photo, cest un soldat. Et la photo nen est que plus forte, belle leçon dhumilité pour les photographes de presse.
Jean-François Conti
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