Les livres noirs

Les raconteurs d’histoires
par Simon


La Brava
Elmore Leonard
Rivages / Noir
Comment expliquer que j’aime la Floride ? C’est probablement l’État le plus caricatural des États-Unis d’Amérique, dans lequel le vulgaire le plus atroce le dispute au pathétique le plus dur, où tous les excès se côtoient dans un patchwork dégoûtant de chromos, de mauvais goût, et pourtant, à chaque fois que je lis un polar dont l’action s’y déroule, je fonce. Envie de soleil dans ce putain d’hiver 2005/2006, nostalgie de quelques très belles heures là-bas, envie d’espace et de ciel bleu, de très belles filles en mini-shorts?
Probablement un peu de tout ça. Elmore Leonard n’y est pas pour rien non plus ! Un de ces auteurs « à coup sûr » (ce sera bon) qui fait que, à la réception d’un paquet de bouquins à lire pour l’épuisante chronique que vous lisez, le critique harassé ne s’arrachera pas la chemise, comme l’imbécile toulousain, ni chanteur d’opéra ni nègre ni poète, avait osé le faire. Oui oui, c’est de Nougaro dont je parle.
Leonard appartient à ces grands « raconteurs d’histoires », comme d’autres qui se sont donnés rendez-vous dans ce numéro et dans cette chronique. C’est bien ficelé, plein de tous les ingrédients qui rendent ça plaisant, un peu de soleil, un peu de sexe, un peu de violence mais pas trop, aucune erreur repérée sur les métiers, la topologie, donc du bon boulot de documentation, c’est un produit parfait.
Et pourtant, ça ne sent pas le faisandé du « marketing product» dont nos amis des USA sont spécialistes et qui sont des contenants sans contenu, un peu comme la chevelure (teinte) de BHL, un contenant sans rien en dessous.
À lire donc, en prévoyant que les interruptions seront malvenues et que les personnages manqueront une fois la dernière page tournée.


La Corde Et La Pierre
Arkadi et Gueorgui Vainer
Série Noire Gallimard
LE pavé! Plus de 650 pages, comme si maintenant Série Noire voulait vraiment dire « pas livre de poche ». Ce livre succède d’ailleurs à un autre opus, paru dans La Noire, « Évangile du Bourreau ».
Écriture à quatre mains, entre deux frères. On connaît, un peu, même si les Goncourt ont laissé plus de souvenirs gustatifs que littéraires (et vlan !). Ce bouquin est hanté par deux « entités » aussi différentes que liées par tout ce qui existe entre l’amour et la haine : l’URSS et le judaïsme. Si la plupart des penseurs du communisme étaient juifs, le communisme ne leur en a pas été très reconnaissant, c’est le moins qu’on puisse dire. D’ailleurs les Russes ont toujours été antisémites, le pogrom remplaçant autrefois les matchs de foot à la télé, il fallait bien se détendre, après une dure semaine de serf. Et la vodka n’était pas chère.
Et si le communisme a connu ses heures de gloire, tant qu’on allait pas voir de plus près ce qui se passait, il est certain que sa fin, en tant que régime dominant de l’Union Soviétique, a été particulièrement glauque. De la fin des années 70 à 1991, c’est assez catastrophique. Comment vivre dans un tel pays? Qu’est-ce qui peut sauver du désespoir, de la gnôle ?
L’amour… Et oui, comme toujours, l’amour.


Motus et Bouche Cousue
Donald Westlake
Rivages / Thriller
Voici un PARFAIT exemple du talent de « story teller » que possède, comme peu aujourd’hui, Donald Westlake, a.k.a. Richard Stark. Bon, pour ceux qui ne savent pas, je le dis : « a.k.a. » veut dire : « Also Known As », également connu comme… C’était une petite leçon gratuite. Je vous en prie.
Sur fond de réélection présidentielle aux USA, avec un candidat qui n’est pas sans rappeler ce grand ami des Droits de l’Homme qui trône en ce moment là-bas, une histoire passionnante à base de récupération d’un vrai cambrioleur embauché pour récupérer une pièce compromettante. Parce que les amateurs du Watergate, même s’ils ont fini par faire tomber Nixon, pas question. On veut des pros et des vrais.
Hilarant à de nombreuses reprises et d’un réalisme parfait, avec les descriptions de certains coins du New Jersey sont fabuleuses, comme celle d’une «political, fund raising party » dans le nord de l’État de NY, il met à nu les mécanismes de la « justice » nord américaine à base de « plea bargaining » (demandez à Sarko, c’est ce qu’il veut installer chez nous le con !). Sans tomber jamais dans les pièges d’une histoire d’amour à l’eau de rose ou du polar violent avec gardes du corps super armés, ce livre plein d’humanité raconte ce qui pourrait se passer n’importe où, de l’autre côté de l’Atlantique, comme on dit. Un « must », puisque je fais dans le franglais !


Final Cut
Roger L. Simon
Rivages / Noir
Avant toute question, je tiens à préciser que je n’ai pas écrit ce livre. Il s’agit d’un de mes homonymes, il y en a. C’est con, j’aurais bien aimé.
Final Cut est une expression professionnelle du monde du cinéma relative à la décision finale du réalisateur du film ou du studio sur la forme définitive du film. Dans les années 1970, de jeunes réalisateurs US tels que Coppola, Lucas et Spielberg ont obtenu des studios qui produiraient leurs films d’avoir « le Final Cut». Parce qu’avant eux, les réalisateurs, scénaristes et autres n’étaient que des ouvriers à la chaîne de studios organisés de telle façon qu’il eût été aussi idiot de leur accorder ce Final Cut que la décision de sortie d’une voiture à un ouvrier à la chaîne de GM.
Avec ce « mot», Simon nous emmène dans un Hollywood, délocalisant à Prague, avec un film, un navet en l’occurrence, mettant en scène un détective privé ex-militant d’extrême gauche (ce qui ne dépasse pas l’équivalent d’un Bayrou aux USA, c’est dire la dangerosité de la chose !) qui se retrouve, malgré lui, metteur en scène.
Au passage, un bon coup de patte à Sundance, espèce de faux lieu de contestation de Hollywood, financé par le blondinet écolo (Redford, je peux pas le saquer lui, impossible d’amener une fille au cinéma quand j’étais ado, elles disaient toutes : « ah !!! »), un de ces faux contre-pouvoirs que les USA savent si bien organiser.
Drôle, surtout si on aime l’humour juif un peu grinçant de l’auteur, un bon livre.


Le Gros, le Français et la Souris
Raul Argemi
Rivages / Noir
Buenos Aires, Argentine, années sombres. L’alliance entre trois paumés aux parcours différents pour comploter l’enlèvement de l’épouse d’un richissime industriel, avec des méthodes réprouvées par les autorités locales, donne un polar attachant, plein d’humour et d’une certaine poésie.


Meurtre en Direct
Batya Gur
Série Noire Gallimard
Israël est, aussi, un pays comme les autres. Ben Gourion disait que quand on verrait des prostituées à Tel Aviv, ce serait alors vraiment un pays comme les autres. Il n’avait pas vu celles qui y travaillaient déjà. Dans un pays « comme les autres », il y a des vies ordinaires, des métiers ordinaires, des activités ordinaires, même le meurtre qui n’est commandé ni par une pseudo croyance religieuse, ni par une vengeance contre le reste de l’humanité, le crime qui pourrait être passionnel, sadique, qui sait ?
Dans le décor de la télévision publique israélienne, ce roman réaliste est le dernier de la romancière Batya Gur qui est morte en mai l’an dernier. Très intéressant, surtout si on a envie de connaître un peu mieux un pays « comme les autres », ou presque.


Le Silence des Morts
Jean-Paul Nozières
Rivages / Noir
Situé dans la très belle tradition du roman noir français, niché dans la France dite « profonde » et dans laquelle un policier qui vient de prendre sa retraite, ce polar met en scène les gens du coin mais aussi des individus louches mêlés, de très près, à des activités peu recommandables. On citera la traite de jeunes filles arabes, vendues par leurs parents algériens misérables, qui passent entre les mains d’un ancien chargé d’affaires militaires en poste en Algérie, avant d’aller enrichir des harems du Moyen-Orient en même temps qu’un minerai, lui aussi enrichi, on se comprend, objet également d’un trafic. Le tout est fait avec une grande humanité, un sens de l’humour délicat et une peinture de moeurs très réaliste qui rend ce livre très recommandable dans la catégorie des « histoires bien racontées ».


Mourir une Dernière Fois
Francine Mathews
Bernard Pascuito, éditeur
S’il est impossible de donner une note à un livre, polar ou autre, tant est importante la part subjective de tout jugement, j’ai tendance à affirmer qu’un livre dont il est très difficile, ou impossible d’interrompre la lecture avant la fin est un bon polar, ou au moins un dont le suspense est intense. Alors, si ce critère est retenu, Mourir une Dernière Fois est un EXCELLENT polar, qui m’a valu de rester éveillé bien après le raisonnable, mais ça en valait la peine.
Fouillé et détaillé à l’américaine, très documenté (l’auteur est une ex de la CIA et elle sait de quoi elle parle), ce livre, écrit avec la juste dose de cynisme nécessaire à la narration de l’horreur quotidienne, emmène le lecteur dans les univers parallèles de Washington. La Maison-Blanche et la Chambre des représentants, la CIA et le FBI, dont les guéguerres ont valu deux belles tours et leurs occupants un jour de Septembre 2001 et le monde du renseignement très contemporain aussi.
Superbe.

Simon
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