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Les livres noirs
Les grands sont souvent petits
Les livres noirs : Suite noire, une nouvelle collection par Dominique Boniface
par Dominique Boniface
Appris, par Libération (qui n’aime pas Sarkozy et que j’aime donc) du 21/3, dans un brillant portrait de Massin, génial typographe, que Malraux avait exigé que La Condition Humaine porte le N° 1 de la collection Folio. Camus, avec L’Étranger, fut donc relégué au N° 2 de ladite collection. Je suis sûr qu’il s’en foutrait, ce n’est pas sa géniale fille Catherine qui me contredira.


Des Serpents au Paradis
Alicia Gimenez Bartlett
Rivages / Noir

J’ai décrit, à l’occasion d’un autre livre du même auteur ce bonheur de retrouver des personnages auxquels on s’est attaché. C’est le cas avec Alicia Gimenez Bartlett, auteur barcelonaise dont au moins deux autres livres ont été revus dans ces colonnes. Petra Delicado, inspectrice et son adjoint, l’inénarrable Garzon, sont de retour. C’est la fête. Et alors que ces livres sont des succès en Allemagne et Italie, par exemple, Gimenez Bartlett n’est pas une star du roman noir ici ! Que se passe-t-il ? Injuste.

Qu’est-ce qui fait un auteur majeur, dans tout genre, même celui-ci considéré, par les non-comprenants ou électeurs UMP, comme « mineur » ? Les intrigues sont en nombre limité, les personnages sont « les bons » ou « les méchants », l’affaire est vue d’un côté ou de l’autre, le méchant est connu dès la première page ou n’est révélé qu’à la fin, les flics ou détectives privés sont d’un côté, les criminels professionnels ou d’occasion de l’autre et ainsi de suite. Les ressorts sont les mêmes que dans les affaires ou la politique, le sexe et le fric, le pouvoir, tout ça mêlé, avec les corollaires de la jalousie et de la haine. On peut tout mélanger, c’est plus difficile. La comédie humaine, rien de plus, rien de moins.

Ce choix, finalement très restreint va, selon les cas, s’inscrire dans un endroit ou un autre, une époque passée ou le temps présent, quelquefois à une échelle planétaire avec des voyages, quelquefois à huis clos. Le héros sera le narrateur ou pas, le positif contre le négatif, il sera seul ou avec son entourage, familial et / ou professionnel.

Alicia Gimenez Bartlett réussit là où seuls les très grands du genre, on pense à Westlake mais aussi à Chester Himes, pour les Américains, Ken Bruen en Irlande (je viens de recevoir son dernier, dans le prochain VERSO, réservez votre exemplaire) et je ne cite pas les Français pour ne pas en oublier mais il y en a.
Elle a créé, pour ses livres, un grand personnage principal, cette irrésistible inspectrice Petra Delicado. Personnage de roman, on ne peut s’empêcher de l’imaginer. Sa voix serait espagnole, barcelonaise, bien entendu, avec ce fond de rocaille dans la gorge, pas comme celles des chanteurs italiens, mais presque. La beauté de sa quarantaine bien tassée devrait plus au soleil, aux tapas et au goût de la vie qu’au botox et autres silicones. Deux mariages et autant de divorces, en sus de son métier, l’auront rendue à la fois lassée et vivante, blasée et prête à s’émouvoir, cynique et encore naïve.
Le rire est son arme plus que son flingue. Son intelligence lui fait reconnaître son compagnonnage avec l’Autre, le seul vrai et ultime compagnon de l’être humain, toujours présent, la solitude. Dans ce livre, comme les autres, de Alicia Gimenez Bartlett, le style (elle dirait « l’estyle » !) est magnifique, concis, clair, rapide et profond, c’est si rare. L’intrigue est remarquable. J’ai essayé de deviner les pistes, mais elles m’auraient conduit à l’erreur judiciaire grave. Elle est entourée de sous intrigues qui servent la principale, sans lui nuire, au contraire.

Les décors sont parfaits de réalisme, décrits avec une précision jamais fastidieuse. J’ai l’impression de connaître sa maison, à ma Petra, mais aussi les villas de cette résidence de riches, stérile et oppressante de confort bourgeois. Les personnages secondaires sont importants, magnifiquement campés, même s’ils n’apparaissent pas toujours beaucoup : peu importe, un personnage, ça se travaille, et Alicia Gimenez Bartlett sait le faire. Je suis sorti de ce bouquin avec un cardinal dans la tête (oui, moi !), mais aussi la soeur d’un petit ouvrier minable, une femme d’affaires à succès, une directrice de clinique privée, j’en passe…

Mais de toutes ces qualités, réelles et je ne distribue pas les compliments de cet acabit à la pelle, on se foutrait presque tant le plaisir d’être avec Petra est grand. Voilà la grande réussite de Alicia Gimenez Bartlett, celle qui fait que je recherche les livres passés, espérant qu’ils n’ont pas été empruntés, pour les relire, espérant la prochaine livraison dès que possible : la création d’un monde romanesque. Au rythme actuel, le millier de prétendus romans va bientôt devenir la mesure pour chacune des deux « rentrées éditoriales », septembre et janvier, en France. Alors que tant de sous-merdes sont publiées uniquement parce que leur auteur, quand il a écrit, fait la starlette à la bouche d’égout universelle (TV), ou la prof même pas agrégée comblant l’ennui de ses longues heures de loisir, une fois les huit heures de cours hebdomadaires bâclées, voici un livre, un vrai, par un vrai auteur !

C’est un livre avec des vrais personnages, un vrai travail, un vrai style, une verve qui ressemble à la vie, un jaillissement de mots et d’idées qui donne envie d’aimer, et pas soi-même. BRAVO et merci Alicia.


Les Six Jours du Condor
James Grady
Rivages / Noir

Vous avez bien lu. Il y a SIX jours du Condor, par les trois du film. Vous vous rappelez la décoration bolivienne (ou colombienne, je ne sais plus) reçue par Chirac ? L’Ordre du Condor. Il fallut préciser, alors, « en un seul mot » ! Film culte des années 70, avec Redford et Faye Dunaway, il est de ces films qui laissent un souvenir impérissable sans qu’on soit bien capable de raconter l’intrigue. Je crois n’avoir jamais bien compris ce qui se passait alors, mais peut-être essayais-je de distraire ma voisine du beau Redford pendant le film. J’ai vu West Side Story sans jamais le voir. Le cinéma était alors, aussi, un lieu de flirt très poussé pour la racaille que j’étais. Je l’ai revu depuis.

Le livre de Grady est très bon. L’avantage du livre par rapport au cinéma, ceci vaut pour les journaux écrits par rapport aux JT, est qu’il est toujours possible de revenir sur une phrase, un paragraphe ou même un chapitre pas parfaitement compris. Alors que dans la purée balancée par QQEB (nom de code pour ne pas être reconnu par Patrick Poivre), purée savamment concoctée au Coca-Cola pour The Coca-Cola Company, LE client de TF1, on ne peut pas faire « pause », ou encore moins dire « eh, arrête tes conneries, ça ne s’est pas passé comme tu dis ! ». Livre haletant, à lire comme il fallait avoir vu le film, dont j’espère qu’il sortira, si ce n’est fait, en DVD. Un complément très intéressant, une sorte de mise à jour de la chose, avec l’Internet comme arme, est à lire.


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mis en ligne le 30/07/2007
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