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Les livres noirs
Les grands sont souvent petits |
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Citoyens Clandestins
DOA Gallimard / Série Noire
DOA (Dead On Arrival, mort à larrivée) est un terme utilisé dans les hôpitaux américains et leur fournisseur principal, friand dacronymes par incapacité de ses membres à retenir trois mots de suite, larmée. Ainsi donc, un beau matin, jentends un « boum » sur le pas de la porte, un pavé est tombé, cest ce livre. Ce qui memmerde, cest que lauteur me la dédicacé très gentiment, en utilisant même mon prénom alors que je ne peux pas lappeler « Dead » quand même !
Cest un bouquin dangereux. Il se referme difficilement après ouverture, il tient en haleine et, en même temps, il provoque létrange sensation de ne rien y comprendre. Services secrets, islamistes radicaux, journalistes manipulés, cest compliqué, il faut même quelquefois aller dans lindex en fin de volume (710 pages la chose !).
Mais cest bien écrit, très bien même. Les intrigues sont planétaires et intimes qui sentremêlent, on ne le laisse pas. Jai été heureux de constater que je nétais pas le seul critique à avoir éprouvé ce sentiment. Dans un hebdomadaire satirique paraissant (encore) le mercredi, jai lu la même (honnête) confession du critique se résumant à peu près à ça : « rien compris, mais génial ». Alors,faut-il toujours tout comprendre ? Peut-on comprendre quelque chose à lamour ? Comprendre que des gens votent Sarkozy ? Non.
Cosa Nostra
John Dickie
Buchet Chastel
Le sous-titre de cette somme est : « LHistoire de la Mafia Sicilienne de 1860 à nos Jours ». Pour ceux qui cherchent un petit livre folklorique sur cette confrérie, cest raté. Avec 500 pages, seulement quelques photos dans un cahier central, cest une somme, une étude historique à lambition dexhaustivité, un travail dhistorien. Or lHistoire avec un grand «H» nest-elle pas lactualité avec un peu de recul ?
Sans bien savoir pourquoi, la Mafia est un phénomène qui ma toujours passionné. Peut-être est-ce en raison de mes tentatives de racket sur les commerces de ma rue, il y a quelques années ? Il y avait un petit restaurant bulgare. Ils ne comprenaient pas que je venais leur offrir ma protection et mont gentiment offert un verre. Le -plus petit encoreboui- boui japonais de la même rue a réagi de la même façon, je ne devais pas paraître assez menaçant. Jai renoncé à cette carrière pour me dévouer à Verso. La Mafia est un phénomène passionnant, non pas quil soit possible de douter un instant que le crime soit consubstantiel de lactivité humaine, mais parce quil sagit ici dune forme de crime, organisé, dont les mesures sont fascinantes.
La Sicile est une petite île, un peu plus grande que la Corse (pas de rapprochement, bien sûr), dont le centre est presque désertique. La côte est une splendeur, la population nest pas nombreuse si lon compare à une autre île, Manhattan par exemple.
Sa situation nest pas vraiment stratégique, bien quil faille passer devant pour atteindre Gibraltar si on veut quitter la Méditerranée, mais elle a donné naissance et contrôlé LE crime organisé à léchelle planétaire, ou presque.
Comment la Mafia est-elle née, a-t-elle grandi, survécu aux tentatives de léradiquer, y compris par ses propres guerres intestines ? Ce livre napporte pas de réponse toute faite. On peut revenir sur les diverses occupations de lîle par les Français (Bourbons), les Espagnols, les Grecs, les Arabes et autres envahisseurs, mais la péninsule ibérique na-t-elle pas, elle aussi, été occupée par le mêmes ? Et lon ne connaît pas de « Mafia Espagnole » ou de « Mafia Portugaise », à moins de considérer que les loges de gardiens du centre de Paris servent à cacher un gigantesque trafic de morue ?
Alors pourquoi la Sicile ? Tempérament insulaire ? Je ne connais pas de crime organisé dans lÎle Saint-Louis. Pauvreté ? Cest probablement là quil faut chercher une raison. Lhistoire, comme disait mon pote Karl, est toujours une histoire de luttes sociales, de « lutte des classes » quil disait le Karl. Quand quelques propriétaires fonciers richissimes exploitent à mort, au vrai sens du terme, des paysans maintenus dans lillettrisme le plus longtemps possible, ça ne peut pas durer trop longtemps. Lauteur, un Anglais, rappelle opportunément que des bandes organisées régnaient sur des villes entières en Angleterre au début de la Révolution industrielle capitaliste. Il dit, avec justesse, du capitalisme quil ne peut se développer sans banditisme. Il a raison, jajouterais même quil ne peut pas se maintenir sans banditisme. Tout le monde sait comment un grand entrepreneur de travaux publics a ruiné ses confrères plus petits par lintimidation, le sabotage des machines, comment, avec ses autres gros confrères, il sest entendu sur le prix des devis, avant de se recycler partiellement dans la bouche dégout destinée à offrir à dautres gangsters du temps de cerveau disponible. (avec ça, ce nest pas demain la veille que jaurai une proposition de TF1 !).
À ces origines socio-économiques, il faut ajouter un état qui nest pas encore mûr, en 2007, qui naissait à peine à lépoque de la naissance de ce contre État que fut, et voulut rester, la Mafia. Le livre montre très bien comment lÉtat italien refusa si longtemps de même reconnaître lexistence de la Mafia, sans compter quil comptait aussi beaucoup sur cette organisation pour pallier ses propres manques. Il y a lÉglise aussi, si « proche des pauvres » tiens, bien sûr ! Les cardinaux de Sicile, dont les propriétés étaient protégées par la Mafia, ne connaissaient pas cette même Mafia ! Quelques braves (au sens de la « bravitude », bien entendu) curés qui osèrent se prendre, dans leurs sermons, à Cosa Nostra, neurent pas le temps de se pencher sur les conséquences de leurs prêches ! Ils furent tués. Il y a aussi la merveilleuse D.C. (Démocratie Chrétienne, oxymore, comme si une religion, quelle quelle soit, pouvait inspirer la démocratie alors quelle IMPOSE son Dieu, son ordre et ses idées sans discussion possible) et son merveilleux archétype, linnocent et oui, il a bénéficié de la prescription- Giulio Andreotti !
Alors, pourquoi et comment cette organisation en arrive-t-elle à contrôler, après les citrons et oranges, lhéroïne pour le monde entier, ou presque ? Et pourquoi, à la tête de cette organisation, trouve-t-on des individus aussi intelligents et, en même temps, aussi cons que Bernardo Provenzano, arrêté en 2006 après QUARANTE TROIS ANS de cavale !? Ce chef mafieux, arrêté curieusement le lendemain de la défaite de Berlusconi (plus riche et plus grand que Sarko, mais le même cerveau), sétait fait opérer dans une clinique de Marseille. En envoyant la facture à la caisse de sécurité sociale pour se faire rembourser, il sest fait prendre, le con !
Alors si, pour le plaisir on peut se replonger dans «Le Parrain » de Coppola et Puzzo, on sait maintenant quil contient pas mal de folklore, même si la base en est bien réelle. Voir plutôt, sans les mêmes acteurs hélas (Brando, De Niro, Pacino
), le chef doeuvre quasi-documentaire de Francesco Rosi «Salvatore Giuliano », quon trouve encore en DVD, mais je ne veux pas empiéter sur mon autre chronique dans Verso.
Ce livre ma accompagné pendant toute une semaine, une lourde semaine. Je sais que jen relirai des parties, parce quon nest pas toujours sûr de tout comprendre. Vous voulez un exemple de la complexité de la compréhension de Cosa Nostra ?
«Lidée maîtresse de Buscetta est de faire porter la responsabilité de louverture des hostilités à Michele Cavataio, alias « le Cobra », nouveau capo de la Famille vaincue par les Greco dans la guerre pour récupérer le marché de gros de fruits et légumes de Palerme au milieu des années 1950. Buscetta affirme que Cavataio a perpétré le meurtre qui a déclenché la guerre celui du trafiquant de drogue Calcedonio di Pisa devant un buraliste. La théorie de Buscetta est que le Cobra a tué Di Pisa, sachant que La Barbera en serait tenu responsable et quil en résulterait une guerre avec les Greco. Toujours selon Buscetta, Cavataio fut aussi linstigateur de lattentat de Ciaculli. La première guerre mafieuse était par essence le résultat dun piège destiné à faire saffronter les La Barbera et les Greco ».
Il faut être sicilien pour comprendre. Interrogation écrite demain, ceux qui nauront pas la moyenne feront lobjet dun contrat. Je dois avoir deux bonnes douzaines de livres sur la Mafia, sans compter beaucoup plus de romans sur le crime organisé. Si je devais en conserver un seul sur le sujet, pour lîle déserte (pas celle de la Jatte) où jespère ne pas être envoyé si le promoteur du « duplex social à Neuilly, avec portes de placards en verre fumé » (le détail de mauvais goût qui tue !), est au pouvoir, ce serait celui-ci. Cest un livre sérieux, indispensable, une référence.
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| mis en ligne le 30/07/2007 |
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