Les livres noirs
Quelle ordure !
par Dominique Boniface


Darquier de Pellepoix, ou la France Trahie
Carmen Callil, Buchet- Chastel
Les mots manquent et ça tombe bien, la chronique est réduite pour ce numéro. Ordure, salaud, fumier, on peut encore trouver mieux, ou pire. Ce Darquier, qui n’est pas « de P. » comme il a essayé, d’autres le font de nos jours, de le faire accroire en falsifiant tout, était un absolu fumier. Pour ceux qui auraient la mémoire courte, il dirigea, pendant la période de chaleureuse amitié franco-allemande des années quarante, le Commissariat aux Questions Juives, destiné à envoyer les Juifs vers les camps de la mort, sans avoir oublié de leur piquer tout le fric possible. L’étoile jaune leur était facturée au prix d’un mois de ticket textile. Où va se nicher l’horreur !? Comment ai-je eu tant envie de lire et chroniquer ce livre ? Fascination, goût morbide ou volonté de comprendre ? C’est un gros livre, très anglo-saxon dans sa méthodologie biographique : détails, grande précision et rigueur très utiles. Tableaux, organigrammes, dont celui permettant de déterminer, au nombre de grands parents juifs, si on avait une chance d’échapper au Zyklon B. On y retrouve aussi des noms, dont ceux de la hiérarchie catholique, en charitable phase sur le sort des Juifs avec le Maréchal et ses sbires, le Führer donc. L’horreur, je vous dis. L’auteur ne se destinait pas à l’écriture de biographies. Elle était la patiente d’une psychanalyste, Anne Darquier, la fille du salaud. « Fille » est un bien grand mot, il l’a abandonnée, avec l’active complicité de la mère, dans son plus jeune âge. Mais elle avait un nom. Ne le supportant pas, elle s’est suicidée. En trouvant la porte du cabinet close l’auteur, Carmen Callil s’est décidée à enquêter et a écrit ce livre. Dans une récente conversation, une vraie, pas un de ces échanges de smashs verbaux entre personnes persuadées de détenir la vérité, mais l’échange en vue de changer d’avis, si nécessaire, je disais à mon interlocuteur que le progrès technique ne change probablement pas la nature humaine. Certes, l’Internet permet d’écrire plus vite, d’envoyer en un instant une photo, un film ou autre chose au bout du monde. Mais le fumier restera un fumier. Si Darquier avait vécu aujourd’hui, il aurait peut-être été plus efficace. Tatouage de codes barres au bras des Juifs qu’on aurait scannés avant de les gazer. C’est plus rapide. On aurait utilisé l’ADN ou la carte d’identité ethnique, suivez mon regard. C’est comme ça que ça commence, ces dérapages. Il FAUT lire ce livre, même si ma quête de la compréhension du Mal Absolu, le nazisme, l’antisémitisme, le racisme, n’en a pas été satisfaite. Je ne comprendrai jamais. Les centaines de livres que j’ai lus sur la question n’auraient servi à rien ? Et ce fumier est mort dans son lit, protégé par Franco jusqu’en 1975 puis par « des dirigeants français » dont un qui bouge encore, du Quai de Conti –on y accepte n’importe qui ! - à la Place du Palais-Royal – membre de droit ! - , autre faux noble, et qui, alors qu’on pouvait extrader Darquier «mit en garde contre les excès éventuels dans les débats sur le nazisme et l’antisémitisme ». Tiens, une lectrice suit mes conseils. Elle est repartie. C’est bien Cécilia.


La Face Cachée du Che
Jacobo Machover Buchet Chastel
Le problème avec les livres sur Cuba est… Cuba. Sur l’île, les quelques librairies sont, en général organisées en trois rayons : les discours de Fidel, les discours du Che, et les échanges entre Fidel et le Che. C’est vrai, allez-y, vous verrez. Là-bas, le Che est un saint, comme Fidel pour ses affidés. Pour tous les autres, ce sont deux fumiers de la pire espèce. Alors, comprendre quelque chose dans ce domaine relève du défi impossible. Mais dans le genre « icône », celle-ci est canon. Je n’ai pas fait exprès.


Le Tour Maudit
Louise Welsh, Métaillié Noir
Le genre de polar qui, quand vous l’ouvrez, garantit la soirée, voire la nuit pour les lecteurs plus lents, dans une ambiance tellement sordide qu’elle en est gluante, attachante. Excellent.


Tijuana mon amour
James Ellroy, Rivages Thriller
Certains noms d’endroits sont plus évocateurs que d’autres. Tijuana sera toujours de ceux-ci, plus que Cloyes sur le Loir, par exemple. Quand J.J. Cale en fait une chanson, l’air revient en tête et c’est obsédant. Ici, c’est le titre d’un recueil de « textes courts » d’un génie du livre noir, un de mes grands, Ellroy. Je pensais, à tort, que ça augurait de la sortie imminente du troisième volet de son histoire contemporaine des USA, de 1955 à la chute de Nixon, mais non… Alors, comme toute ligne de Ellroy, on s’en régale en attendant le gros pavé à venir. Ellroy ne travaille pas en rigolant, il passe cinq ans à écrire sur cinq années d’histoire, mais c’est un roman ! Mon oeil.


Le Dessous des Cartes
Jean-Charles Victor, ARTE
Qu’est-ce que ça vient faire ici ? Qu’y a-t-il de « noir » dans les cartes de géographie ? Leur dessous, justement. Exemple : l’Allemagne, toujours coincée entre la France à l’Ouest et la masse de la Russie à l’Est, n’a-t-elle pas souvent eu envie de s’étendre ? Comprendre l’Histoire sans connaître la géographie est impossible.


Chronique d’une brève chronique.
La nature particulière de ce numéro de VERSO a réduit plusieurs chroniques, dont celle-ci. Je préfère rendre justice aux livres reçus et lus dans le confort de la prochaine livraison plutôt que de réduire à quelques lignes dénuées de sens ce que j’aurais à en dire. Les attachés de presse, que je remercie de leur confiance, et les auteurs, qui alimentent notre insatiable curiosité.


Dominique Boniface
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