Le KGB au Pouvoir,
le système Poutine
Livre de Thierry Wolton
Buchet Chastel
Le système Poutine
Film de Jean-Michel Carré
Grain de Sable / Édit. Montparnasse
Ce 2 mars 2008, j’écris la veille, aura eu lieu l’« élection » présidentielle
russe. Vladimir Vladimirovitch Poutine, empêché par la Constitution
d’exercer un troisième mandat, sera donc le Premier ministre d’un
Président, qu’il aura mis en place. Que ce président de paille se
révèle un dur qui ne cède pas et ne respecte plus le « deal » passé…
et je ne lui donnerais alors pas trois semaines. Il aura droit à
une petite tisane au polonium ou sera fusillé, à la AK 47 en conduisant
sa voiture vers l’entrée d’un camp sibérien ou en prenant un métro
qui exploserait en allant au théâtre qui va, justement, être envahi
par des terroristes, quelle coïncidence !
Donc Poutine, après huit années de pouvoir absolu, est installé
pour un bon moment à la tête de la Russie, pays continent aux richesses
colossales. D’auteurs différents mais de qualité égale, le livre
et le DVD m’ont été utiles pour comprendre ce qui se passe, ce qui
s’est passé. Il y a moins de vingt ans, l’URSS était « l’autre grande
puissance », front contre front avec les USA. Un mur tombe, c’est
la débandade quelques années et, aujourd’hui, la Russie est en passe
de reprendre sa place de concurrent direct des USA, même si la Chine
travaille plus. La thèse de Wolton est très simple : le KGB gouverne
la Russie. Il n’invente rien : Poutine s’en est vanté, sous les
portraits de ses illustres prédécesseurs, dont le doux Beria. La
corruption du régime soviétique a été remplacée par celle du régime
actuel. Gasprom est, DE FAIT, dirigé par Poutine, toutes les oligarchies
privées des années 90 ont été confiées à ses affidés. C’est le seul
cas dans le monde d’un pays, et quel pays, dirigé ET possédé par
seulement quelques hommes. Les chiffres ne serviraient à rien sans
contexte. Roman Abramovitch, oligarque proche de Poutine, possède
cinq yachts, un sousmarin, plusieurs jets dont l’Airbus A380, le
plus gros avion du monde, en cours de livraison.
Comment ont-ils fait ? En volant l’État, tout simplement. En tuant
aussi, quand c’est nécessaire. Wolton le rappelle : c’est le premier
million de dollars qui est le plus difficile. Souvent ce premier
million n’est pas très légal. Ceci est valable partout. Les informations
selon lesquelles le niveau de vie général aurait augmenté et les
Russes seraient contents sont fausses : à part les milliardaires
et une petite hyper bourgeoisie des centres de Moscou et Saint-Pétersbourg,
ailleurs c’est la misère, le XIXe siècle. La télé russe le dit !
Mais Poutine contrôle la totalité des médias et a fait tuer vingtdeux
journalistes depuis qu’il est au Kremlin. Il avait commencé en demandant
qu’on retire tel ou tel article puis en attaquant en « Justice »
- compter 100.000 dollars pour payer le Juge - les journaux et journalistes
qui le dérangeaient. Les faire tuer est plus simple, moins cher
probablement même que les expulser du pays ou les maintenir en vacances
dans un gentil village de Sibérie.
La méthode Poutine est, finalement, très simple. Partir d’une grande
ville riche qui n’est pas la capitale et exercer un pouvoir quasi
absolu dans son département, le plus riche du pays. Obtenir un second
rôle stratégique (Intérieur, police) assez longtemps pour s’y faire
des amis et affidés, des réseaux. Développer une intimité à base
de services rendus et de fausse chaleur familiale (parrainage d’un
enfant, témoin à un de ses mariages) avec de grands patrons des
médias et de l’industrie. Ne jamais reculer devant le plus énorme
mensonge dans des campagnes électorales basées sur la plus totale
démagogie. Donner des démonstrations de force juste avant les élections.
Saturer, tous les jours, plusieurs fois par jour, par son omniprésence
les informations télévisées, les seules qui comptent. Concentrer
à l’extrême les pouvoirs, mépriser le Parlement, exhiber des montres
de luxe au poignet, donner des images de soi faisant du sport. Être
grossier et même vulgaire, comme tout le monde, sans s’en excuser…
Mais on ne sait rien de la vie sentimentale de Poutine, tiens !
Tout ceci serait effrayant si sa bande avait en tête autre chose
que l’intérêt immédiat et cash de ses seuls membres. Wolton conclut
par un chapitre : « Faut-il avoir peur ? » L’absence totale de redistribution,
en équipements pour le pays, des énormes richesses accumulées fait
que la Russie, dépendant presque exclusivement de matières premières
fossiles, affligée d’une croissance de la population négative –
avec un litre de vodka par jour par habitant, l’espérance de vie
des hommes est de 50 ans -, ne sera jamais à la hauteur des USA,
ni même de la Chine.
Ceci rend encore plus pathétiques et ridicules les honneurs - «
Tu me vends ton gaz Vladimir, tu sais que je t’aime » - que les
pays européens rendent à Poutine, la Grand Croix de la Légion d’Honneur
– je vais rendre illico la mienne, tiens ! - par Chirac ou les félicitations
téléphoniques immédiates, après un scrutin de dictateur par l’actuel
hôte de l’Élysée qui aimerait bien… mais n’est pas Tsar qui veut
! À lire et voir, voir et lire, voire relire et revoir, ABSOLUMENT.•
The Bubble
Film Israélien de Eytan Fox (2007), MK2
Dans Tel Aviv, le quartier de Sheikin Street, est tellement « à
part », branché, qu’il s’y est créé une sorte de bulle. Tout le
monde s’y connaît, et trois jeunes israéliens plus que d’autres
; ils sont « colocs » comme on dit maintenant, ils partagent un
appartement. Les deux hommes du trio sont homosexuels, mais chacun
de son côté. L’un d’entre eux dirige un restaurant branché, l’autre
vient de terminer une période militaire, lors de laquelle, justement,
il est tombé amoureux d’un jeune Palestinien. Ce dernier emménage
avec le trio. Il devient un élément de la bulle. Mais combien de
temps cette bulle peut-elle tenir dans un pays où les boîtes aux
lettres ont des fentes de deux millimètres pour ne pas pouvoir accueillir
des lettres piégées, où, quand on va au bistrot, on essaie de s’installer
à un endroit d’où l’on verrait qui entre. J’avais déjà chroniqué
Tu Marcheras sur l’Eau, du même réalisateur, dans ces colonnes,
il y a dix numéros. Je confirme le « sans faute » qui avait conclu
mon article d’alors. The Bubble est un magnifique film qui montre
un rare degré d’honnêteté dans l’univers terrible d’un minuscule
pays entouré d’une population cent fois la sienne qui n’a de cesse
de le faire disparaître, par les moyens les plus innommables. Nasrallah,
leader du Hezbollah du Liban, n’a-t-il pas déclaré, ce 22 février
2008, je le cite, c’est clair : « La disparition d’Israël est inévitable.
C’est une loi divine. Sa présence est temporaire et ne peut se poursuivre
dans la région. Israël n’existe pas par sa propre force mais en
raison de la situation internationale qui va changer dans les prochaines
années ».C’est dans cette « ambiance » que ces Israéliens vivent
et font des films, qui abordent les sujets les plus tabous de bien
des sociétés occidentales et démocratiques, je ne parle pas des
sauvages cités plus haut. Chapeau !
Les Lumières du Faubourg
Film de Aki Kaurismäki (2005),
Pyramide Vidéo
Bien loin d’Israël, un autre petit pays, la Finlande, avec le plus
haut niveau d’éducation publique au monde, un des plus faibles taux
de criminalité, le seul pays qui ait remboursé le plan Marshall,
un pays dont la Présidente, lorsqu’elle était ministre, avait démissionné
pour avoir emprunté de quoi acheter des couches à son bébé sur la
carte de crédit du gouvernement. Elle s’est fait prendre en remboursant
ces trois ou quatre euros. Et pourtant… ce n’est pas rose non plus.
Il y a le chômage, il y a aussi la prison (même si, à côté de nos
prisons françaises, ce sont des palaces mais n’est-il pas établi
que nous occupons l’avant-dernière place, juste avant la Moldavie,
le dernier pays européen dans ce domaine ?). Un pauvre type, Koistinen,
est SEUL. C’est le sujet de ce film, la solitude. Il essaie de s’en
sortir. Une femme le piège, ça arrive ! Il tombe. Le personnage
est taciturne, la mise en scène aussi et le regard ne quitte pas
l’écran une seule seconde, pas de « pause » pour faire quoi que
ce soit à la maison. La preuve qu’un très bon film peut être réalisé
en décors naturels, sans effets spéciaux destinés à en combler l’absence
de réalisation, voire de script. Très beau, bravo M. Karismäki.
The End of Violence
Film de Wim Wenders (1997) MK2
Je ne présente pas Wenders. Ce film est probablement la meilleure
adaptation, sans en être une, de « Big Brother ». À Los Angeles,
des caméras avec zooms offrant un rapport de 500 fois le grossissement
(regardez vos appareils de photo numériques, vous êtes, à juste
titre, épatés par un « zoom x10 »), sont installés sur une hauteur,
à l’abri d’un faux observatoire spatial. Avec elles, tout est scruté,
dans les moindres détails, enregistré, comparé, recoupé. Un tel
système serait-il alors la garantie de la fin de la violence ? Je
suggère qu’on pose la question à ceux qui veulent, à l’exemple de
quelques villes du 92, encore multiplier par dix le nombre de caméras
de surveillance dans toute la France. NON, ça ne marche pas. La
criminalité est fabriquée à partir de la pauvreté, qui vient de
l’absence d’éducation, de la réduction des horaires dans les écoles
publiques, de l’absence de traitement social du chômage. C’est dans
les prisons surpeuplées et en piteux état que le présumé innocent
(1/3 des détenus en France je crois) rencontrera de vrais malfrats
de manière intime et pas forcément de son goût. La criminalité vient
de l’exhibition indécente de richesses dont la provenance est trouble,
elle vient de programmes de télévision qui glorifient le toc, l’apparence,
qui n’apprennent rien mais abrutissent. Ce ne sont pas des caméras
à tous les coins de rue qui apporteront la tranquillité sociale.
Voir ce film.
À Mon Juge
Livre de Alessandro Perissinoto
Tiens, justement, qu’est-ce qui amène un type tout à fait ordinaire
à tuer, de sangfroid ? Il est la victime du blanchiment de l’argent,
du monde peu recommandable de patrons italiens (pas chez nous !)
qui peuvent casser une entreprise en lui passant une belle (trop
belle) commande, truquée et fatale à l’entreprise. L’auteur rend
un élégant hommage à Simenon en s’inspirant, pour la forme de son
livre, de Lettres à un Juge. Les temps ont changé, c’est par des
courriers électroniques que l’assassin communique avec « sa » juge.
Il se crée une relation, toute virtuelle certes mais néanmoins réelle
et presque intime entre les deux. C’est très beau.
La Vie de Marie-Thérèse Qui Bifurqua Quand Sa Passion
pour Le Jazz Prit Une Forme Excessive Livre de Michel Boujut Rivages
/ Noir
À l’attention de notre valeureux maquettiste, OUI, c’est le titre.
J’ai éclaté de rire en ouvrant l’enveloppe, pensant à la mise en
page. Boujut est un personnage, à part. Il n’est plus dans sa prime
jeunesse chronologique, mais son style devrait inspirer de jeunes
auteurs. Plongée dans la fin les années 50, quand le jazz était
« une musique de sauvage » ou « la musique du bas-ventre » (c’est
pour ça, j’avoue, que j’aime tant le jazz !). Un faits divers, authentique,
qui montre, tiens, justement encore, comment on devient criminel
ou même seulement complice de criminel. Mené à la façon d’un roman
tout en étant une enquête, même si le faits divers ne présente pas
grand intérêt, ce bouquin qui se lit très bien est attachant. On
y retrouve ce vieux con de Hugues Panassié, autoproclamé critique
de Jazz qui, dans son dictionnaire, accordait QUATRE lignes à Miles
Davis à peu près dans ces termes : « Musicien noir qui a délibérément
tourné le dos à sa race…», parce que pour Panassié, il n’y avait
rien de bien après le Jazz Hot… Imbécile, fasciste, fanatique.
The West Wing
(série US, en DVD) et
«Casse-toi, pauvre con!»
On m’a prêté un coffret de 22 épisodes, une saison de cette série
américaine qui fut un immense succès, avec 155 épisodes diffusés
entre 1999 et 2006. Je préfère nettement M*A*S*H, tirée du film
éponyme de Altman. C’est bien écrit, le jeu de la plupart des acteurs
est au mieux médiocre et environ 70 % de chaque épisode consiste
en des déambulations, en plan serrés, dans les couloirs de cette
aile Ouest de la Maison-Blanche. Certains personnages, surtout deux
femmes, dont la chargée de relations avec la presse et la dirigeante
d’un lobby féministe, sont bons. À part ça, de quoi s’agit-il ?
Aux avocats et psychanalystes entre lesquels ils dormaient, les
USA ont ajouté un troisième oreiller, la presse. Le VRAI pouvoir,
souvent appelé par erreur « Quatrième Pouvoir », c’est la presse
qui le détient. Ce que montre cette série, c’est que la préoccupation
essentielle, quasi unique hors période électorale, est la presse,
qui campe sur place, dans l’attente des « points de presse » du
porteparole : «Comment présenter la chose ? », «Combien de temps
peut-on garder le secret ? », « Tel journal menace de parler de
ça. On désamorce ou on laisse faire ? » et ainsi de suite. Sa réélection
étant l’objectif majeur du Président à peine installé dans ses fonctions,
la guérilla contre le Parlement (Chambre des Représentants et Sénat)
occupant peu de temps grâce aux deals passés avec les membres des
deux partis, création de fromages appelés « commissions » par exemple,
l’essentiel est de « communiquer », parce que la presse attend un
communiqué. L’Aile Ouest de la Maison Blanche est celle des conseillers
du Président. Ils ont souvent été ses plus fervents supporters pendant
la campagne. Ils sont les seuls qu’il consulte, ceux qui écrivent
ses discours – il faut un mois à une douzaine de brillants individus
pour préparer le discours sur l’État de l’Union - les « sondagistes
», les analystes, les stratèges et autres. Il est peu fait mention
des ministres, quantités négligeables. Aucun n’est élu, tous sont
corvéables à merci et à la merci des caprices, des mensonges (ah
! le mensonge aux USA, il faudrait écrire un jour là-dessus). Dans
la série, le Président n’est pas trop détraqué, lui. Il ne pique
pas trop de grosses colères. Si son mariage a souffert de ce dur
métier (ah ! c’est dur !) qu’est Président des États-Unis, il ne
se fait pas plaquer pour se remarier trois mois plus tard. Mais
imaginons un instant que le responsable de l’exécutif d’une grande
nation, membre permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU, soit notoirement
instable sur le plan affectif, complexé par sa taille, enivré par
sa toute puissance qu’il étend encore par une pratique dérivant
nettement vers la « monarchie », au mieux. Ne risquerait- il pas
alors de céder à des colères incontrôlées pour descendre au niveau
du plus vulgaire des dialogues possibles, insultant un homme qui
ne veut pas qu’on le tripote ? Bon, c’est de l’imagination, mais
si c’était vrai, quelle honte ce serait pour un pays d’avoir élu
un tel homme à sa tête, et avec plus de 53 % des voix !
L’Homme du Lac
Livre de Arnaldur Indridason
Métaillié Noir
Saviez-vous que la population entière de l’Islande est inférieure
à celle de la rue de Vaugirard à Paris ? Maintenant, vous le savez,
c’est libre de droits pour votre prochain dîner mondain, ça fait
bien dans un trou de conversations. « Tiens, saviez-vous que…? ».
Le peuple vivant sur ce petit bout de terre, volcanique de plus,
entouré d’eau, ça s’appelle une île, est étonnant. Ils ont même
leur langue, dans laquelle ils traduisent énormément de livres,
leur musique rock vendue dans le monde entier (Björk !) et d’excellents
auteurs, dont cet Arnaldur Indridason. Une société de moins de 280.000
individus, insulaire de plus, est un microcosme. Tout se sait, tout
le monde se connaît. Ce pays, qui a été l’escale indispensable des
vols transatlantiques avant les réacteurs, qui a servi de base US
près du pôle du temps de la guerre froide, au système social extrêmement
développé, a connu ses turbulences. Dans les années soixante, certains
effets secondaires de cette guerre froide, présence d’espions russes,
parti communiste d’étudiants, ont marqué la jeunesse… Près de cinquante
ans plus tard, le passé ressurgit dans ce livre qui se lit au rythme
des nuits boréales, doucement.
Je Vais Tuer Mon Papa
Livre de Jean-Paul Nozière
Rivages / Noir
Bon titre, bravo ! Et très bon livre, le polar qui se passe en province,
un couple très bien observé, un trafiquant d’objets d’arts « premiers
», un enfant surdoué qui lit toute la journée. J’ai envie que l’auteur
continue à faire vivre ce couple, elle professeur de lycée, lui
saxophoniste, ils sont intéressants, intelligents, ils s’aiment,
ils se désirent, ils se respectent, le rêve quoi ! Belle plongée
dans un monde rural et semi-rural où le facteur aime déposer le
courrier parce que la dame n’est jamais très habillée et, tant qu’à
faire ! J’ai beau essayer avec ma postière, rien à faire…
L’impossible enfant
Livre de Martina Wachendorff
Rivages / Noir
Encore la province, mais celle d’une grande métropole du sud de
la France dotée d’un Président de Région qui ne contrôle pas toujours
ses propos, à moins que… Un enlèvement d’enfant, une femme reporter
d’images aux infos locales – bien vue la censure dans ces stations
locales de la télé publique -. Une usine pas très clean en matière
de sécurité mais gros employeur de la région, alors « on en parle
pas hein coco ! »… Qu’est ce que ça sera quand la télé régionale
sera « privée » ? Ici aussi, un très bon personnage, attachant,
cette femme de la télévision, beurette, émancipée, complexe ? Bien
vu, bien écrit, se lit avec plaisir.
Tonton Clarinette
Livre de Nick Stone
Série Noire Gallimard
Nous avons retenu les rotatives de nos imprimeries dans le monde
entier que je termine ce pavé (600 pages), et je remercie ici les
milliers d’ouvriers rotativistes qui, patiemment, ont attendu en
lisant les premiers feuillets de ce papier. Haïti, à quelques encablures
des Etats-Unis, est probablement un des pays les plus désespérément pauvres au
monde. Désespérément,
parce que ça n’intéresse personne
qu’il s’en sorte, surtout
pas le grand voisin étasunien,
parce que les survivances
de pratiques de sorcellerie
– le vaudou – et d’un
héritage français prérévolutionnaire
ne poussent pas au
progrès, parce que l’alcool y
coule plus que l’eau, bref, un
des trous du cul du monde. À
côté, la République
Dominicaine, ainsi appelée
en mon honneur - vous ne
saviez pas ? - est un peu
moins mal lotie, allez savoir
pourquoi, j’y ai renoncé.
Le décor étant planté, suivons
Max Mingus, ex-flic de Miami
puis enquêteur privé qui
vient de passer huit années
en taule pour avoir fait justice
lui-même, embauché par un
magnat de Haïti pour retrouver
son petit-fils, contre une
énorme prime. Deux autres
privés, collègues de Max, personnages
peu recommandables
s’il en est, ont eux
aussi été embauchés par le
même Carver, mais sans succès.
Celui qui en est revenu
n’était pas en bon état, l’autre
pas entier. Mais Mingus a
perdu sa femme adorée alors
qu’il était au gnouf, rien, personne
ne l’attend à Miami, il
accepte, il y va. Et ça vaut le
déplacement. Plongée dans
les nuits noires de ces bleds
où deux ampoules ne font
qu’attirer les papillons de
nuit, dans des bars où les
putes sont plus nombreuses
que les clients potentiels, où
se croisent des envoyés de
l’ONU et des US Marines, les
uns et les autres occupant
leurs loisirs à violer et tuer.
Les enfants, ils sont partout,
la contraception n’existe pas.
Ils naissent en vivotant dans
des bidonvilles où il est
impossible à un blanc de se
déplacer sans masque sur le
nez et bottes, marchant sur
des immondices qui pincent
le nez, même quand on ne fait
que lire le livre ! Les enfants
sont le coeur de ce superbe
roman. Il en sont les armées,
les gardes du corps ou les
bandes qui tuent quiconque empiète un de leurs territoires
à coups de cailloux, les
trésors et les déchets, les
« esprits purs » du vaudou et
les tendrons vendus dans le
monde entier à des gens très
riches, donc souvent aussi
très connus mais du côté
« acceptable » de leur personnalité
de requin de la finance
ou de la politique.
Au passage, le livre offre une
remarquable explication du
« duvaliérisme », avec d’abord
Papa Doc puis Baby Doc, ce
dernier coulant encore je
crois des jours heureux sur
notre belle Riviera, bénéficiant
de l’asile politique que
lui avait accordé le cher
chuintant passé de l’Élysée à
l’Académie Française parce
qu’on y accueille ceux que
personne ne lit parce qu’ils ne
savent pas écrire.
Papa Doc, ainsi appelé parce
qu’il avait trouvé le remède
contre une infection fatale
s’attrapant en marchant
pieds nus et qu’il soignait
vraiment cette saloperie faisant
tomber les membres les
uns après les autres, comme
la cendre brûlée d’un cigare,
fit régner la terreur à Haïti. À
sa mort, son fils, Jean-Claude
Duvalier, lui succéda. Même
joyeuse ambiance délicieuse,
avec la bénédiction du
« grand voisin », tant qu’ils ne
sont pas des « commies »
(communistes) et que leurs
réfugiés fournissent de la
main d’oeuvre pas chère et
docile (les taxis à NY en particulier).
Le Père Aristide, digne représentant
de l’Église, toujours
fraternelle bien sûr, raconte
qu’il va changer tout ça, pour
faire pire. Vivre Haïti !
Et cette recherche de l’enfant
volé va mener Mingus, avec
nous, dans ce dédale de
bidonvilles, de temples, de
cascades magiques (un peu
comme Lourdes, à peine
moins hystérique), de grands
prêtres, d’un génial système
d’« éducation payante » pour
quelques gosses sélectionnés…
En refermant le livre,
l’espoir d’une amélioration
de l’humanité n’a pas beaucoup
grandi chez le lecteur,
mais c’est comme ça.
Un des meilleurs livres qu’il
m’ait été donné de lire ces
derniers mois. • |