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Les DVD et les livres
Du noir et blanc et gris

Raconte-moi une histoire
par Dominique Boniface



Croduits de la civilisation humaine prennent de plus en plus d’importance dans notre existence physique et spirituelle, et qu’ils deviennent nos nouvelles « icônes », qu’ils créent les nouvelles allégories, qu’ils envahissent le monde qui se voit tel un tableau rempli d’objets, où il n’y a plus de place pour la nature vivante.Mes professeurs, et leurs successeurs, à en juger par les imbéciles qui sont supposés l’enseigner à mon fils, auraient dû m’en dégoûter. Découvrant l’Histoire grâce aux « Mémoires de Ma Vie » de Casanova, l’autodidacte que je suis resté est gâté par la période actuelle. Frénésie commerciale de la commémoration ou coïncidence ? Les « produits » ici chroniqués sont tous de qualité, sinon je n’en parlerais pas. Mais pourquoi les unir dans un seul article ? La question est pertinente. Merci. Depuis un bon moment, je constate divers phénomènes liés à la « communication entre personnes ». Les discussions sont devenues des monologues stériles, sans rencontre, comme ces flots d’automobiles sur les autoroutes, se croisant sans se croiser. On échange des clichés, du « vomi de journal télévisé », régurgitation de clichés lus par un(e) clown triste sur un prompteur. La déduction a laissé la place l’induction. Évoquez une période importante de l’Histoire et l’on vous répondra par « une histoire », celle d’untel ou untel faisant ci ou ça. Relatant, devant des interlocuteurs supposés éclairés, la différence notée par Michael Moore entre les taux de criminalité par armes à feu aux USA et au Canada, alors que les habitants de ces deux pays possèdent le même nombre d’armes à feu par habitant, on me rétorqua qu’ « au Canada, la situation est terrible parce que mon frère a été mal soigné par un ophtalmologiste et il a failli perdre un oeil ». Revenons au choix de livres et films en tête de cet article que j’ai intitulé « Raconte-moi une Histoire ». Je distingue (encore) la science historique, avec un grand «H» à Histoire, de l’histoire qu’on raconte. En Anglais, ce sont deux mots : « history » et « story ». (Des féministes américaines avaient même, voulu changer « history », à cause du « his » masculin en « herstory »…). Qui lit des livres ? Les chiffres de l’édition sont consternants, quand on peut les obtenir. Un pavé de cinq ou six cents pages, historique qui plus est, intéressera un ou deux milliers de lecteurs, la plupart étudiants en Histoire ou très curieux. Qui voit une série à la télévision ? Des centaines de milliers, des millions de spectateurs. Et alors, j’entends les objections, quelle est la différence ? N’est-il pas « intéressant » d’étendre la connaissance à un public aussi large que possible ? Certes, mais est-ce possible ? N’y a-t-il pas une immense illusion, sinon un leurre soigneusement entretenu, à penser et vouloir faire accroire que « la connaissance » se transmettra de la même façon par un livre ou un programme télévisé ? Le croire cela revient à ignorer que la télévision est une industrie, de masse, tournée vers le profit. J’élude le stupide débat « télé d’état / télé privée », rendu inutile dès que la télévision publique accepte la publicité. Et la télévision commerciale possède ses règles, ses formats. Il faut qu’un programme, quel qu’il soit aujourd’hui, tienne en 42 (THE WEST WING) ou 52 (THE WAR) minutes, une heure moins les coupures prévues pour la publicité. Si c’est un documentaire, pour qu’il passe, il faut au moins une chaîne capable de le programmer, ce qui n’est pas garanti partout aujourd’hui, et l’horaire ne sera pas dicté par d’autres considérations que l’audience potentielle, l’Audimat. Alors, pour que le documentaire plaise, il faut qu’il « raconte une histoire », ou raconte « des histoires ». C’est le cas de THE WAR. Et la question se pose alors : s’agit-il d’un documentaire ou d’une série ? THE WEST WING est une série. Tout y est fictif. Un des auteurs de la série est néanmoins Dee Dee Myers, réelle ancienne Press Secretary de l’administration Clinton, le nom du Président fictif de la série est Bartlett, comme un véritable ancien conseiller de Bush Jr. Hasard ? Je ne crois pas. Les décors et scènes sont très réalistes. Quand c’est un écran de télévision sur lequel on voit la « conférence de presse », on s’y tromperait. Quand un épisode de la série consiste en un « reportage » sur les arrière-plans de la Maison-Blanche, on ne sait plus ce qui est réel et ce qui est fictif. Et quand, dans « Rien à Branler », la suite de « La Face Karchée de Sarkozy », publié par Charlie Hebdo, on voit Martinon regarder le DVD «West Wing » disant à son épouse qu’il apprend le métier, on se pose moins de questions : le modèle est là, il ne reste qu’à tenter de bien le reproduire (ce qu’a raté, évidemment, Martinon !). Dans la marée éditorialo-commémorativo- commerciale, à laquelle n’ont pas manqué de participer nos penseurs mondains qui se reconnaîtront, deux livres particulièrement intéressants, consacrés à Israël et écrits pas des Israéliens, sont sortis. Dans LE MUR DE FER, Avi Schlaim, un « nouvel historien » dit qu’on nous a raconté des histoires alors que dans VAINCRE HITLER, Avraham Burg, sage et ancien président de la Knesset nous dit qu’on est en train d’en fabriquer. Sur les mêmes thèmes, Frédéric Rossif, avec son immense talent, avait fait deux films d’Histoire. Avec un commentaire soigné, des mots justes, même s’ils dépassent deux syllabes, Rossif n’était pas inquiété en 1961 (LE TEMPS DU GHETTO) ou en 1968 (UN MUR A JERUSALEM), par la mesure de l’audience. Romain Icard (SHOAH PAR BALLES) révèle dans son film que les Nazis n’ont pas employé que les chambres à gaz pour exterminer les Juifs. Ils ont essayé par balles, tuant entre 1.500.000 et 1.800.000 chacun avec une balle. On ne le savait pas, on ne voulait pas le savoir. Si ce n’est qu’après son succès que De Gaulle a appris le débarquement allié en Afrique du Nord, il n’a pu faire autrement qu’endosser ce débarquement comme s’il l’avait décidé. Après la guerre, il a « réconcilié » la France de la collaboration et celle de la Résistance. Que les Anglais aient envoyé de très nombreux agents secrets en France entre 1940 et 1944 ne faisait pas partie de l’Histoire. Et pourtant, leur rôle, tel que le décrit avec minutie Michael R.D. Frost dans DES ANGLAIS DANS LA RESISTANCE fut essentiel. Sur la guerre en France, on nous a raconté des histoires. THE WAR, (auto ?) proclamé le plus grand documentaire sur la seconde guerre mondiale mais totalement dépourvu d’appareil critique, possède néanmoins de nombreuses qualités, dont celle de remettre des films comme Le Jour Le Plus Long à leur juste place de propagande publicitaire, mais ne s’étonne pas qu’entre le 1er septembre 1939 et le 8 décembre 1941, les USA soient restés totalement absents, inconscients, indifférents à une VRAIE guerre qui avait déjà ravagé l’Europe. On a raconté des histoires aux Américains, bien plus efficacement et avant qu’on nous fasse la même chose. Le problème est que THEWAR, par la force de sa diffusion et par son parti pris de « raconter des histoires », au prétexte que cette guerre fut tellement mondiale qu’on s’y perdrait, THE WAR va, pour de très nombreux spectateurs, devenir une référence.



Le Mur de Fer (Buchet Chastel) livre d’Avi Schlaim

Vaincre Hitler (Fayard), livre d’Avraham Burg

Un Mur à Jérusalem (Éditions Montparnasse), DVD, film de Frédéric Rossif


Si on n’a jamais lu un livre sur l’histoire de l’État d’Israël, celui-ci suffirait. Tout y est. Le tour de force de l’auteur est d’avoir fait un livre à la fois précis, documenté et analytique, alignant près de 700 pages et passionnant. L’analyse des sources, les témoignages inédits, recueillis par des entretiens auprès de survivants des plus anciennes périodes de l’État hébreu donnent un éclairage nouveau à nombre de clichés.Créé presque ex nihilo et si récemment, Israël est un État « à part ». L’acceptation de sa création a été facilitée par, entre autres raisons, la Shoah, exemple unique de tentative d’extermination d’un peuple dont le lien était la religion, qu’il pratique d’ailleurs ni plus ni moins que les adeptes de toutes les religions. Ce sont des survivants de la Shoah qui, souvent, ont créé cet État et, on peut les comprendre, ils ont toujours craint que cette persécution se reproduise.

Or TOUS les pays qui entourent Israël ont voulu, et agi en sorte, sa destruction dès sa conception. Ce que Schlaim apporte, son travail en Israël a suscité de nombreux débats, est la thèse selon laquelle une meilleure connaissance du monde arabe aurait peut-être permis de limiter les conflits, de les régler plus vite. Il touche au problème des strates de la population d’Israël. Les Ashkénazes, arrivés les premiers et prenant les destinées du pays en main, étaient originaires d’Europe de l’Est, Pologne, Russie, Roumanie etc., raisonnant comme les Européens très développés qu’ils étaient, habitués à des façons de pensée très occidentales. Les sabras, nés sur place, étaient moins nombreux. Les Juifs chassés des pays arabes ne sont arrivés qu’après la guerre des Six Jours, en 1967. Leur population, plus importante, n’a pas encore pris les postes de commande de la structure israélienne. Le mépris détestable – un racisme - des Ashkénazes à leur encontre n’a pas été facile à vaincre. Schlaim, sans juger ni condamner, montre qu’à tel ou tel moment, il eût été, peut-être, possible de saisir une occasion de faire la paix. Le Mur de Fer est mental. Il est encore difficile pour les Israéliens d’imaginer qu’ils ne vont pas être anéantis dès qu’ils baisseront la garde. Les déclarations récentes des Islamistes du Hezbollah libanais ou du Hamas ou venant d’Iran ne font pas grand-chose pour les rassurer. Avraham Gur, dans VAINCRE HITLER, enfonce le clou de Shlaim. Il se réfère plus précisément à la tendance, qu’il qualifie de « morbide » de la communication institutionnelle d’Israël basée sur la Shoah et la résistance du Ghetto de Varsovie, deux évènements participant du mur de fer mental. Il dénonce l’importance et la place prises, dans la construction d’une « conscience nationale », des visites organisées des camps, tournées obligées de jeunes collégiens (puis jeunes conscrits) israéliens dans les camps de la mort nazis. Il refuse une héroïsation excessive, à des fins de construction mentale d’un type, le héros juif, qui irait contre l’image du Juif effrayé, de la résistance juive dans le ghetto de Varsovie. Bien avant la naissance d’Israël, des Juifs avaient traversé l’Europe pour cultiver des terres achetées (cher !) aux Arabes ou aux Anglais ou aux Turcs, des Juifs s’étaient engagés dans l’armée britannique pour combattre, souvent héroïquement, les Nazis. Mais les images étaient moins fortes. Gur a été insulté dans la rue et agressé pour avoir osé dénoncer une tendance qui ne soit pas positive. Mais pour lui, et pour moi, Israël et le monde juif doivent montrer la voix de la paix, du pardon et de la construction au lieu de se retourner éternellement vers ces deux évènements qui, s’ils ont leur importance capitale et fondatrice, ne peuvent donner la dimension positive d’espoir en l’homme qui est indispensable à la construction d’un monde meilleur. Gur est un juste, un homme de bien. Seul un individu possédant une telle autorité morale – il a présidé la Knesset, le Parlement israélien- et, selon un ami qui le connaît, un homme doté d’un tel charisme, pouvait se permettre d’écrire un tel ouvrage. Et seule une démocratie comme celle de son pays pouvait permettre une telle publication et un tel débat, sur les fondements même du pays, son histoire plus que vécue, devenue mémoire et fondation. Les deux films de Frédéric Rossif, UN MUR A JERUSALEM et LE TEMPS DU GHETTO, édités fort opportunément par Éditions Montparnasse, montrent combien le regard était différent, il n’y a pas si longtemps, dans les années soixante. Je parle du « regard » à la fois du sujet contenu et du format des programmes, de leur mode de diffusion et, par conséquent, de leur réception. En 1961 et 1968, la télévision française est l’ORTF, une société d’état, financée (et contrôlée) par l’état, l’état gaullien. De Gaulle a exigé un partage à la Yalta : les informations sont contrôlées par son gouvernement et les « saltimbanques » viennent d’où ils veulent, c’est-à-dire en gros du PCF. L’information est contrôlée politiquement, le verrou ne sautera qu’en 1981, c’est un fait « accepté » dans la France de ces années, même si des dents grincent. De Gaulle n’était ni un fasciste ni l’ami intime de milliardaires. L’avantage énorme de la situation « non-commerciale » de la télé de l’époque est qu’y existaient d’excellents programmes, à vocation pédagogique, d’un niveau qui ferait presque rougir ARTE aujourd’hui. Pas de publicité, donc pas d’audimat, donc pas de contraintes. Et les gosses de ces années ont pu adorer le théâtre du dimanche de Claude Santelli, ce qui est, admettons-le, un peu mieux que Vivement Dimanche. Et les adultes ont pu regarder – il n’y avait pas le choix – d’excellents documentaires, dont ces deux de Rossif, également producteur de La Vie des Animaux… Souvenirs, souvenirs. En 1961, Israël a TREIZE ans. L’État est jeune, l’enthousiasme est visible et admiré dans le monde entier. Du désert surgissent des vergers, des jardins, des fontaines. À force de travail acharné, l’autonomie alimentaire, rendue obligée par le boycott des pays arabes, est achevée et s’accompagne d’un développement industriel. Les kibboutz sont, pour toutes les gauches du monde, un exemple de la viabilité d’un système sinon communiste du moins communautaire. Dans le contexte de la guerre d’Algérie qui plombe la France, un jeune état juif attire la sympathie générale. En 1968, il s’est passé la Guerre des Six Jours. Attaqué par cinq armées, Israël résiste et remporte une victoire éclair qui le laisse encombré de territoires que les Jordaniens (Cisjordanie) et Égyptiens (Gaza) sont trop heureux de lui laisser, autant de chevaux de Troie qui se révèleront catastrophiques à terme. L’État Major israélien veut rendre ces territoires. Les Arabes refusent. On connaît la suite. En 1968, on n’a pas encore compris que ce problème sera le cancer d’Israël. En France, l’opinion publique a changé. À partir du « peuple sûr de lui et dominateur » de De Gaulle refusant de continuer à livrer des armes à Israël après la guerre des Six Jours, encore une blessure profonde pour les Israéliens, la guerre d’Algérie étant derrière et l’approvisionnement en pétrole étant une priorité, on se détourne du petit état. Plus de vingt ans ont passé depuis la découverte des camps et l’antisémitisme ressurgit, moins honteusement que dans les années de l’immédiat après guerre. C’est avec ce contexte présent à l’esprit qu’il faut regarder ces films, excellents et capables d’employer les mots justes destinés à décrire des situations complexes. Pas de cette simplification outrancière ni de « racontage d’histoire ».

Shoah par Balles, l’Histoire oubliée (MK2), DVD, film de Romain Icard

Qu’est ce qui peut pousser un curé à oeuvrer pour faire ouvrir les fosses communes de Juifs tués, par balles, par les Nazis en Ukraine ? La conscience, le besoin de faire savoir au monde que les Allemands ont essayé d’exterminer un peuple par balles. Ce devait être trop long, trop cher, trop laborieux, on connaît la solution adoptée ensuite, qui enrichit les actionnaires de I.G. Farben dans le monde entier. Ces scènes lors desquelles des témoins, sortant de la messe où le curé a rappelé ce qui s’est passé, sont invités à retrouver, dans leur mémoire, les images terrifiantes qu’ils virent de scènes auxquelles ils avaient, quelquefois, participé sont bouleversantes et utiles. Si le seul message de ce film est que rien ne doit être oublié, alors ce film est excellent. Pourquoi avoir attendu plus de quarante années de purgatoire pour enfin disposer en France, de la somme de Michael R.D. Foot, «DES ANGLAIS DANS LA RÉSISTANCE» (Taillandier) ? Il semble que le Foreign Office, situé entre le Foreign Au Père et le Saint-Esprit, ait voulu épargner De Gaulle. Et oui, une délicatesse en politique étrangère, ça existe. Le pavé de Foot est impressionnant de précision. Il faut s’y coller avec passion si on veut le lire. Et la période est, c’est le moins qu’on puisse dire, passionnante. Mais De Gaulle était perçu par les Anglais, et d’autres, comme assez susceptible et sa volonté de remettre la France sur pied dès la fin de la guerre ne pouvait s’encombrer de la complexité de l’histoire des services secrets anglais en France. L’Histoire est toujours écrite par les vainqueurs, ici, elle l’est par les véritables vainqueurs de cette guerre, les Anglais. On retrouve dans ce livre l’esprit, sûrement insufflé par Churchill à un peuple fier, d’une résistance absolue, sans la moindre concession, sans le moindre état d’âme, au danger nazi. Sans les Anglais, nous ne pourrions pas lire ces lignes, bien évidemment. Il était temps que ce livre sorte de l’ombre. Merci les Anglais. Célèbrera-t-on un jour la Révolution Culturelle chinoise ? J’en doute fort. Il faut alors lire les textes réunis par Sung Yongyi sous le titre «Les Massacres de la Révolution culturelle», chez Buchet Chastel. Comme il n’y aura pas de célébration Historique (oui, avec un grand «H»), nous lisons ici des histoires, individuelles. Est-ce indispensable ? En l’absence d’une véritable analyse historique, les « vainqueurs » n’étant pas ici trop fiers de leur victoire, il faudra s’en contenter. C’est éprouvant, terrifiant. C’était, probablement, j’insiste, inutile. Qui sait ? Qui saura jamais.

Nous ne sommes rien, soyons tout! Valerio Evangelisti, Rivages, Thriller

Pour ceux qui n’ont pas reconnu cette phrase, cette exhortation plutôt, il s’agit bien d’un extrait de l’hymne communiste, l’Internationale. Trouvant parfaitement sa place dans le titre de cette rubrique, l’histoire racontée magistralement par Evangelisti est celle du syndicalisme des dockers nord américains au XXe siècle. Le mot américain pour syndicat est « union ». Mais tout le monde sait, ou devrait savoir, que les unions sont, dans l’immense majorité des cas, contrôlées et dirigées par… la Mafia. Le recyclage des cotisations se fait par les casinos, machines à cash au débit incommensurable, par définition, les teamsters (syndicats de transporteurs) contrôlent le trafic routier aux USA et il est impossible de créer une compagnie de transport sans passer par eux (bonjour FeDex, UPS et les autres…!) et ainsi de suite. Ce livre offre une plongée vertigineuse (toujours vertigineuse, la plongée !) dans les arrières cours de ce syndicalisme, avec les trahisons, les « jaunes », les dénonciations, l’implication dans la « combinazione », les procès truqués, le FBI plus paranoïaque que jamais avec la Grande Edgar Hoover qui, à force de voir le complot communiste partout, en vient à le susciter, voire le créer de toutes pièces pour assouvir ses fantasmes ! Arrive, comme un résultat évident et attendu, le maccarthysme, sur le terreau fertile d’une opinion malléable comme nulle autre au monde, abreuvée de « news » plus fausses les unes que les autres. Et ça marche. On interdit, sans qu’il y ait la moindre censure officielle, les chansons de Pete Seeger à la radio (un cassage de studio suffit à dissuader les esprits rebelles), de la même façon qu’on élimine physiquement un leader syndical qui n’a pas su prendre le bon virage au bon moment. Et l’on voit, pour se raccrocher au documentaire The War, combien la guerre fut un magnifique business pour les USA. Jamais les ports états-uniens ne virent autant de bateaux à charger, autant de dockers à exploiter, à rançonner pour les bons syndicalistes. Ce sont les patrons de ces mêmes syndicalistes, Lucky Luciano en particulier, qui aident le Département d’État et le Ministère de la Guerre à organiser le débarquement allié en Sicile en échange d’une libération anticipée du même Luciano. On peut se demander à quel point cette aide fut utile, sachant qu’il ne fallut pas moins de TRENTE-HUIT jours aux troupes alliées commandées par la plus grande puissance économique et militaire de tous les temps pour venir à bout de cette minuscule île !

La Saison des Massacres Giancarlo de Catalso, Éditions Métaillié

Peut-être la meilleure illustration de la « thin line » entre vérité et roman. Cataldo, auteur de Romanzo Criminale, même éditeur et adapté à l’écran sous le même titre, est un romancier qui raconte des histoires à partir de sa position Historique de Juge qui a eu à traiter, voire à juger, des personnages de ses livres. Il connaît ses protagonistes, qu’il a mis sous les verrous ou libérés, mais il les réinvente. Et pas à la va-vite. Il y a du Balzac chez Cataldo qui, méticuleusement, construit chaque personnage dans le plus grand détail, chaque situation dans sa plus forte complexité, chaque intrigue avec un sens dramatique classique. Il y a aussi du Ellroy, quelquefois, dans son style. Quant à trouver une personne qui maîtrise aussi bien la réalité et l’importance réelle, consubstantielle et cofondatrice du pays, de la Mafia en Italie, je n’en connais pas. Falcone, qu’il connaissait, lui avait dit : « La Mafia n’est pas une construction métaphysique, mais un être vivant qui est né, vit et mourra. La question est QUAND ». Se lit avec passion, délice et peur. Du très grand roman jaune, la couleur du noir en Italie, un auteur important, intelligent et tellement romain !
Dominique Boniface
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mis en ligne le 06/09/2008
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