Croduits de la civilisation humaine prennent de plus en plus d’importance
dans notre existence physique et spirituelle, et qu’ils deviennent
nos nouvelles « icônes », qu’ils créent les nouvelles allégories,
qu’ils envahissent le monde qui se voit tel un tableau rempli
d’objets, où il n’y a plus de place pour la nature vivante.Mes
professeurs, et leurs successeurs, à en juger par les imbéciles
qui sont supposés l’enseigner à mon fils, auraient dû m’en dégoûter.
Découvrant l’Histoire grâce aux « Mémoires de Ma Vie » de Casanova,
l’autodidacte que je suis resté est gâté par la période actuelle.
Frénésie commerciale de la commémoration ou coïncidence ? Les
« produits » ici chroniqués sont tous de qualité, sinon je n’en
parlerais pas. Mais pourquoi les unir dans un seul article ? La
question est pertinente. Merci. Depuis un bon moment, je constate
divers phénomènes liés à la « communication entre personnes ».
Les discussions sont devenues des monologues stériles, sans rencontre,
comme ces flots d’automobiles sur les autoroutes, se croisant
sans se croiser. On échange des clichés, du « vomi de journal
télévisé », régurgitation de clichés lus par un(e) clown triste
sur un prompteur. La déduction a laissé la place l’induction.
Évoquez une période importante de l’Histoire et l’on vous répondra
par « une histoire », celle d’untel ou untel faisant ci ou ça.
Relatant, devant des interlocuteurs supposés éclairés, la différence
notée par Michael Moore entre les taux de criminalité par armes
à feu aux USA et au Canada, alors que les habitants de ces deux
pays possèdent le même nombre d’armes à feu par habitant, on me
rétorqua qu’ « au Canada, la situation est terrible parce que
mon frère a été mal soigné par un ophtalmologiste et il a failli
perdre un oeil ». Revenons au choix de livres et films en tête
de cet article que j’ai intitulé « Raconte-moi une Histoire ».
Je distingue (encore) la science historique, avec un grand «H»
à Histoire, de l’histoire qu’on raconte. En Anglais, ce sont deux
mots : « history » et « story ». (Des féministes américaines avaient
même, voulu changer « history », à cause du « his » masculin en
« herstory »…). Qui lit des livres ? Les chiffres de l’édition
sont consternants, quand on peut les obtenir. Un pavé de cinq
ou six cents pages, historique qui plus est, intéressera un ou
deux milliers de lecteurs, la plupart étudiants en Histoire ou
très curieux. Qui voit une série à la télévision ? Des centaines
de milliers, des millions de spectateurs. Et alors, j’entends
les objections, quelle est la différence ? N’est-il pas « intéressant
» d’étendre la connaissance à un public aussi large que possible
? Certes, mais est-ce possible ? N’y a-t-il pas une immense illusion,
sinon un leurre soigneusement entretenu, à penser et vouloir faire
accroire que « la connaissance » se transmettra de la même façon
par un livre ou un programme télévisé ? Le croire cela revient
à ignorer que la télévision est une industrie, de masse, tournée
vers le profit. J’élude le stupide débat « télé d’état / télé
privée », rendu inutile dès que la télévision publique accepte
la publicité. Et la télévision commerciale possède ses règles,
ses formats. Il faut qu’un programme, quel qu’il soit aujourd’hui,
tienne en 42 (THE WEST WING) ou 52 (THE WAR) minutes, une heure
moins les coupures prévues pour la publicité. Si c’est un documentaire,
pour qu’il passe, il faut au moins une chaîne capable de le programmer,
ce qui n’est pas garanti partout aujourd’hui, et l’horaire ne
sera pas dicté par d’autres considérations que l’audience potentielle,
l’Audimat. Alors, pour que le documentaire plaise, il faut qu’il
« raconte une histoire », ou raconte « des histoires ». C’est
le cas de THE WAR. Et la question se pose alors : s’agit-il d’un
documentaire ou d’une série ? THE WEST WING est une série. Tout
y est fictif. Un des auteurs de la série est néanmoins Dee Dee
Myers, réelle ancienne Press Secretary de l’administration Clinton,
le nom du Président fictif de la série est Bartlett, comme un
véritable ancien conseiller de Bush Jr. Hasard ? Je ne crois pas.
Les décors et scènes sont très réalistes. Quand c’est un écran
de télévision sur lequel on voit la « conférence de presse »,
on s’y tromperait. Quand un épisode de la série consiste en un
« reportage » sur les arrière-plans de la Maison-Blanche, on ne
sait plus ce qui est réel et ce qui est fictif. Et quand, dans
« Rien à Branler », la suite de « La Face Karchée de Sarkozy »,
publié par Charlie Hebdo, on voit Martinon regarder le DVD «West
Wing » disant à son épouse qu’il apprend le métier, on se pose
moins de questions : le modèle est là, il ne reste qu’à tenter
de bien le reproduire (ce qu’a raté, évidemment, Martinon !).
Dans la marée éditorialo-commémorativo- commerciale, à laquelle
n’ont pas manqué de participer nos penseurs mondains qui se reconnaîtront,
deux livres particulièrement intéressants, consacrés à Israël
et écrits pas des Israéliens, sont sortis. Dans LE MUR DE FER,
Avi Schlaim, un « nouvel historien » dit qu’on nous a raconté
des histoires alors que dans VAINCRE HITLER, Avraham Burg, sage
et ancien président de la Knesset nous dit qu’on est en train
d’en fabriquer. Sur les mêmes thèmes, Frédéric Rossif, avec son
immense talent, avait fait deux films d’Histoire. Avec un commentaire
soigné, des mots justes, même s’ils dépassent deux syllabes, Rossif
n’était pas inquiété en 1961 (LE TEMPS DU GHETTO) ou en 1968 (UN
MUR A JERUSALEM), par la mesure de l’audience. Romain Icard (SHOAH
PAR BALLES) révèle dans son film que les Nazis n’ont pas employé
que les chambres à gaz pour exterminer les Juifs. Ils ont essayé
par balles, tuant entre 1.500.000 et 1.800.000 chacun avec une
balle. On ne le savait pas, on ne voulait pas le savoir. Si ce
n’est qu’après son succès que De Gaulle a appris le débarquement
allié en Afrique du Nord, il n’a pu faire autrement qu’endosser
ce débarquement comme s’il l’avait décidé. Après la guerre, il
a « réconcilié » la France de la collaboration et celle de la
Résistance. Que les Anglais aient envoyé de très nombreux agents
secrets en France entre 1940 et 1944 ne faisait pas partie de
l’Histoire. Et pourtant, leur rôle, tel que le décrit avec minutie
Michael R.D. Frost dans DES ANGLAIS DANS LA RESISTANCE fut essentiel.
Sur la guerre en France, on nous a raconté des histoires. THE
WAR, (auto ?) proclamé le plus grand documentaire sur la seconde
guerre mondiale mais totalement dépourvu d’appareil critique,
possède néanmoins de nombreuses qualités, dont celle de remettre
des films comme Le Jour Le Plus Long à leur juste place de propagande
publicitaire, mais ne s’étonne pas qu’entre le 1er septembre 1939
et le 8 décembre 1941, les USA soient restés totalement absents,
inconscients, indifférents à une VRAIE guerre qui avait déjà ravagé
l’Europe. On a raconté des histoires aux Américains, bien plus
efficacement et avant qu’on nous fasse la même chose. Le problème
est que THEWAR, par la force de sa diffusion et par son parti
pris de « raconter des histoires », au prétexte que cette guerre
fut tellement mondiale qu’on s’y perdrait, THE WAR va, pour de
très nombreux spectateurs, devenir une référence.
Le Mur de Fer (Buchet Chastel) livre d’Avi Schlaim
Vaincre Hitler (Fayard), livre d’Avraham Burg
Un Mur à Jérusalem (Éditions Montparnasse), DVD, film de Frédéric
Rossif
Si on n’a jamais lu un livre sur l’histoire de l’État d’Israël,
celui-ci suffirait. Tout y est. Le tour de force de l’auteur est
d’avoir fait un livre à la fois précis, documenté et analytique,
alignant près de 700 pages et passionnant. L’analyse des sources,
les témoignages inédits, recueillis par des entretiens auprès
de survivants des plus anciennes périodes de l’État hébreu donnent
un éclairage nouveau à nombre de clichés.Créé presque ex nihilo
et si récemment, Israël est un État « à part ». L’acceptation
de sa création a été facilitée par, entre autres raisons, la Shoah,
exemple unique de tentative d’extermination d’un peuple dont le
lien était la religion, qu’il pratique d’ailleurs ni plus ni moins
que les adeptes de toutes les religions. Ce sont des survivants
de la Shoah qui, souvent, ont créé cet État et, on peut les comprendre,
ils ont toujours craint que cette persécution se reproduise.
Or TOUS les pays qui entourent Israël ont voulu, et agi en sorte,
sa destruction dès sa conception. Ce que Schlaim apporte, son
travail en Israël a suscité de nombreux débats, est la thèse selon
laquelle une meilleure connaissance du monde arabe aurait peut-être
permis de limiter les conflits, de les régler plus vite. Il touche
au problème des strates de la population d’Israël. Les Ashkénazes,
arrivés les premiers et prenant les destinées du pays en main,
étaient originaires d’Europe de l’Est, Pologne, Russie, Roumanie
etc., raisonnant comme les Européens très développés qu’ils étaient,
habitués à des façons de pensée très occidentales. Les sabras,
nés sur place, étaient moins nombreux. Les Juifs chassés des pays
arabes ne sont arrivés qu’après la guerre des Six Jours, en 1967.
Leur population, plus importante, n’a pas encore pris les postes
de commande de la structure israélienne. Le mépris détestable
– un racisme - des Ashkénazes à leur encontre n’a pas été facile
à vaincre. Schlaim, sans juger ni condamner, montre qu’à tel ou
tel moment, il eût été, peut-être, possible de saisir une occasion
de faire la paix. Le Mur de Fer est mental. Il est encore difficile
pour les Israéliens d’imaginer qu’ils ne vont pas être anéantis
dès qu’ils baisseront la garde. Les déclarations récentes des
Islamistes du Hezbollah libanais ou du Hamas ou venant d’Iran
ne font pas grand-chose pour les rassurer. Avraham Gur, dans VAINCRE
HITLER, enfonce le clou de Shlaim. Il se réfère plus précisément
à la tendance, qu’il qualifie de « morbide » de la communication
institutionnelle d’Israël basée sur la Shoah et la résistance
du Ghetto de Varsovie, deux évènements participant du mur de fer
mental. Il dénonce l’importance et la place prises, dans la construction
d’une « conscience nationale », des visites organisées des camps,
tournées obligées de jeunes collégiens (puis jeunes conscrits)
israéliens dans les camps de la mort nazis. Il refuse une héroïsation
excessive, à des fins de construction mentale d’un type, le héros
juif, qui irait contre l’image du Juif effrayé, de la résistance
juive dans le ghetto de Varsovie. Bien avant la naissance d’Israël,
des Juifs avaient traversé l’Europe pour cultiver des terres achetées
(cher !) aux Arabes ou aux Anglais ou aux Turcs, des Juifs s’étaient
engagés dans l’armée britannique pour combattre, souvent héroïquement,
les Nazis. Mais les images étaient moins fortes. Gur a été insulté
dans la rue et agressé pour avoir osé dénoncer une tendance qui
ne soit pas positive. Mais pour lui, et pour moi, Israël et le
monde juif doivent montrer la voix de la paix, du pardon et de
la construction au lieu de se retourner éternellement vers ces
deux évènements qui, s’ils ont leur importance capitale et fondatrice,
ne peuvent donner la dimension positive d’espoir en l’homme qui
est indispensable à la construction d’un monde meilleur. Gur est
un juste, un homme de bien. Seul un individu possédant une telle
autorité morale – il a présidé la Knesset, le Parlement israélien-
et, selon un ami qui le connaît, un homme doté d’un tel charisme,
pouvait se permettre d’écrire un tel ouvrage. Et seule une démocratie
comme celle de son pays pouvait permettre une telle publication
et un tel débat, sur les fondements même du pays, son histoire
plus que vécue, devenue mémoire et fondation. Les deux films de
Frédéric Rossif, UN MUR A JERUSALEM et LE TEMPS DU GHETTO, édités
fort opportunément par Éditions Montparnasse, montrent combien
le regard était différent, il n’y a pas si longtemps, dans les
années soixante. Je parle du « regard » à la fois du sujet contenu
et du format des programmes, de leur mode de diffusion et, par
conséquent, de leur réception. En 1961 et 1968, la télévision
française est l’ORTF, une société d’état, financée (et contrôlée)
par l’état, l’état gaullien. De Gaulle a exigé un partage à la
Yalta : les informations sont contrôlées par son gouvernement
et les « saltimbanques » viennent d’où ils veulent, c’est-à-dire
en gros du PCF. L’information est contrôlée politiquement, le
verrou ne sautera qu’en 1981, c’est un fait « accepté » dans la
France de ces années, même si des dents grincent. De Gaulle n’était
ni un fasciste ni l’ami intime de milliardaires. L’avantage énorme
de la situation « non-commerciale » de la télé de l’époque est
qu’y existaient d’excellents programmes, à vocation pédagogique,
d’un niveau qui ferait presque rougir ARTE aujourd’hui. Pas de
publicité, donc pas d’audimat, donc pas de contraintes. Et les
gosses de ces années ont pu adorer le théâtre du dimanche de Claude
Santelli, ce qui est, admettons-le, un peu mieux que Vivement
Dimanche. Et les adultes ont pu regarder – il n’y avait pas le
choix – d’excellents documentaires, dont ces deux de Rossif, également
producteur de La Vie des Animaux… Souvenirs, souvenirs. En 1961,
Israël a TREIZE ans. L’État est jeune, l’enthousiasme est visible
et admiré dans le monde entier. Du désert surgissent des vergers,
des jardins, des fontaines. À force de travail acharné, l’autonomie
alimentaire, rendue obligée par le boycott des pays arabes, est
achevée et s’accompagne d’un développement industriel. Les kibboutz
sont, pour toutes les gauches du monde, un exemple de la viabilité
d’un système sinon communiste du moins communautaire. Dans le
contexte de la guerre d’Algérie qui plombe la France, un jeune
état juif attire la sympathie générale. En 1968, il s’est passé
la Guerre des Six Jours. Attaqué par cinq armées, Israël résiste
et remporte une victoire éclair qui le laisse encombré de territoires
que les Jordaniens (Cisjordanie) et Égyptiens (Gaza) sont trop
heureux de lui laisser, autant de chevaux de Troie qui se révèleront
catastrophiques à terme. L’État Major israélien veut rendre ces
territoires. Les Arabes refusent. On connaît la suite. En 1968,
on n’a pas encore compris que ce problème sera le cancer d’Israël.
En France, l’opinion publique a changé. À partir du « peuple sûr
de lui et dominateur » de De Gaulle refusant de continuer à livrer
des armes à Israël après la guerre des Six Jours, encore une blessure
profonde pour les Israéliens, la guerre d’Algérie étant derrière
et l’approvisionnement en pétrole étant une priorité, on se détourne
du petit état. Plus de vingt ans ont passé depuis la découverte
des camps et l’antisémitisme ressurgit, moins honteusement que
dans les années de l’immédiat après guerre. C’est avec ce contexte
présent à l’esprit qu’il faut regarder ces films, excellents et
capables d’employer les mots justes destinés à décrire des situations
complexes. Pas de cette simplification outrancière ni de « racontage
d’histoire ».
Shoah par Balles, l’Histoire oubliée
(MK2), DVD, film de Romain Icard
Qu’est ce qui peut pousser un curé à
oeuvrer pour faire ouvrir les fosses communes
de Juifs tués, par balles, par les
Nazis en Ukraine ? La conscience, le
besoin de faire savoir au monde que les
Allemands ont essayé d’exterminer un
peuple par balles. Ce devait être trop
long, trop cher, trop laborieux, on
connaît la solution adoptée ensuite, qui
enrichit les actionnaires de I.G. Farben
dans le monde entier. Ces scènes lors
desquelles des témoins, sortant de la
messe où le curé a rappelé ce qui s’est
passé, sont invités à retrouver, dans leur
mémoire, les images terrifiantes qu’ils
virent de scènes auxquelles ils avaient,
quelquefois, participé sont bouleversantes
et utiles. Si le seul message de ce
film est que rien ne doit être oublié,
alors ce film est excellent.
Pourquoi avoir attendu plus de quarante
années de purgatoire pour enfin disposer
en France, de la somme de Michael R.D.
Foot, «DES ANGLAIS DANS LA
RÉSISTANCE» (Taillandier) ? Il semble que
le Foreign Office, situé entre le Foreign Au
Père et le Saint-Esprit, ait voulu épargner
De Gaulle. Et oui, une délicatesse en politique
étrangère, ça existe. Le pavé de Foot
est impressionnant de précision. Il faut s’y
coller avec passion si on veut le lire. Et la
période est, c’est le moins qu’on puisse
dire, passionnante. Mais De Gaulle était
perçu par les Anglais, et d’autres, comme
assez susceptible et sa volonté de remettre
la France sur pied dès la fin de la guerre ne
pouvait s’encombrer de la complexité de
l’histoire des services secrets anglais en
France. L’Histoire est toujours écrite par les
vainqueurs, ici, elle l’est par les véritables
vainqueurs de cette guerre, les Anglais. On
retrouve dans ce livre l’esprit, sûrement
insufflé par Churchill à un peuple fier,
d’une résistance absolue, sans la moindre
concession, sans le moindre état d’âme, au
danger nazi. Sans les Anglais, nous ne pourrions
pas lire ces lignes, bien évidemment.
Il était temps que ce livre sorte de l’ombre.
Merci les Anglais.
Célèbrera-t-on un jour la Révolution
Culturelle chinoise ? J’en doute fort. Il faut
alors lire les textes réunis par Sung Yongyi
sous le titre «Les Massacres de la
Révolution culturelle», chez Buchet Chastel.
Comme il n’y aura pas de célébration
Historique (oui, avec un grand «H»), nous
lisons ici des histoires, individuelles. Est-ce
indispensable ? En l’absence d’une véritable
analyse historique, les « vainqueurs »
n’étant pas ici trop fiers de leur victoire, il
faudra s’en contenter. C’est éprouvant, terrifiant.
C’était, probablement, j’insiste,
inutile. Qui sait ? Qui saura jamais.
Nous ne sommes rien, soyons tout!
Valerio Evangelisti, Rivages, Thriller
Pour ceux qui n’ont pas reconnu cette phrase, cette exhortation
plutôt, il s’agit bien d’un extrait de l’hymne communiste, l’Internationale.
Trouvant parfaitement sa place dans le titre de cette rubrique,
l’histoire racontée magistralement par Evangelisti est celle du
syndicalisme des dockers nord américains au XXe siècle. Le mot
américain pour syndicat est « union ». Mais tout le monde sait,
ou devrait savoir, que les unions sont, dans l’immense majorité
des cas, contrôlées et dirigées par… la Mafia. Le recyclage des
cotisations se fait par les casinos, machines à cash au débit
incommensurable, par définition, les teamsters (syndicats de transporteurs)
contrôlent le trafic routier aux USA et il est impossible de créer
une compagnie de transport sans passer par eux (bonjour FeDex,
UPS et les autres…!) et ainsi de suite. Ce livre offre une plongée
vertigineuse (toujours vertigineuse, la plongée !) dans les arrières
cours de ce syndicalisme, avec les trahisons, les « jaunes »,
les dénonciations, l’implication dans la « combinazione », les
procès truqués, le FBI plus paranoïaque que jamais avec la Grande
Edgar Hoover qui, à force de voir le complot communiste partout,
en vient à le susciter, voire le créer de toutes pièces pour assouvir
ses fantasmes ! Arrive, comme un résultat évident et attendu,
le maccarthysme, sur le terreau fertile d’une opinion malléable
comme nulle autre au monde, abreuvée de « news » plus fausses
les unes que les autres. Et ça marche. On interdit, sans qu’il
y ait la moindre censure officielle, les chansons de Pete Seeger
à la radio (un cassage de studio suffit à dissuader les esprits
rebelles), de la même façon qu’on élimine physiquement un leader
syndical qui n’a pas su prendre le bon virage au bon moment. Et
l’on voit, pour se raccrocher au documentaire The War, combien
la guerre fut un magnifique business pour les USA. Jamais les
ports états-uniens ne virent autant de bateaux à charger, autant
de dockers à exploiter, à rançonner pour les bons syndicalistes.
Ce sont les patrons de ces mêmes syndicalistes, Lucky Luciano
en particulier, qui aident le Département d’État et le Ministère
de la Guerre à organiser le débarquement allié en Sicile en échange
d’une libération anticipée du même Luciano. On peut se demander
à quel point cette aide fut utile, sachant qu’il ne fallut pas
moins de TRENTE-HUIT jours aux troupes alliées commandées par
la plus grande puissance économique et militaire de tous les temps
pour venir à bout de cette minuscule île !
La Saison des Massacres
Giancarlo de Catalso, Éditions Métaillié
Peut-être la meilleure illustration de la « thin line » entre
vérité et roman. Cataldo, auteur de Romanzo Criminale, même éditeur
et adapté à l’écran sous le même titre, est un romancier qui raconte
des histoires à partir de sa position Historique de Juge qui a
eu à traiter, voire à juger, des personnages de ses livres. Il
connaît ses protagonistes, qu’il a mis sous les verrous ou libérés,
mais il les réinvente. Et pas à la va-vite. Il y a du
Balzac chez Cataldo qui, méticuleusement,
construit chaque personnage dans
le plus grand détail, chaque situation
dans sa plus forte complexité, chaque
intrigue avec un sens dramatique classique.
Il y a aussi du Ellroy, quelquefois,
dans son style. Quant à trouver une personne
qui maîtrise aussi bien la réalité
et l’importance réelle, consubstantielle
et cofondatrice du pays, de la Mafia en
Italie, je n’en connais pas. Falcone, qu’il
connaissait, lui avait dit : « La Mafia n’est
pas une construction métaphysique,
mais un être vivant qui est né, vit et
mourra. La question est QUAND ». Se lit
avec passion, délice et peur. Du très
grand roman jaune, la couleur du noir
en Italie, un auteur important, intelligent
et tellement romain !
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