chroniques - art contemporain - photographie - photography

participez au Déb@t
Le théâtre
Signe et sens
par Pierre Corcos
Jouant sur le chatoiement racoleur des images « people », sur la technique anglosaxonne du «story-telling» - gavant les médias d’un certain nombre de récits, faits et gestes habilement mis en scène -, sur de vaines mais tapageuses disputes éthico-religieuses, sur d’hypocrites débats faisant diversion, et sur quelques provocations dilatoires, jamais sans doute le pouvoir n’a autant utilisé les diverses techniques de la « communication » pour abuser les citoyens et, derrière ce rideau de fumée, en douce appliquer les ukases du néo-libéralisme et le diktat de la globalisation économique. La « société du spectacle » (Guy Debord) ne transforme-t-elle pas le sens en signe, le signe en image, l’image en éphémère vacuité ? Le slogan manipulateur l’emporte sur l’analyse sociopolitique, et la déclamation verbeuse sur l’exposé lucide des faits. Pour un spectateur, un critique, familiers du théâtre, le cabotinage et les gesticulations auxquels on se livre dans les hautes sphères de la politique ressemblent à la vulgaire mise en scène d’un spectacle commercial dont le seul but est de vider le portefeuille du plus grand nombre... Mais les spectacles dont l’emballage pèse plus que le contenu coûtent évidemment moins cher à la société que la piètre comédie du pouvoir ! Heureusement, le glanage régulier dans le champ des arts du spectacle vivant rapporte toujours signes vains et futiles d’un côté, et sens prometteur de l’autre.

Ainsi, loin des strass du spectacle « branché », snob, le Théâtre du Versant de Biarritz mène un travail passionnant de production du sens depuis de nombreuses années. Et à l’ouverture internationale de cette compagnie s’ajoute une réflexion systématique engagée par son directeur, Gaël Rabbas, autour de la notion de « diversité culturelle ». Des colloques tous les deux ans, d’une forte densité d’échanges, des projets de coopération culturelle menés à leur terme : le spectacle vivant montre ici qu’il est une fabrique des significations de demain... Le dernier colloque, qui s’est déroulé à la fin du mois de novembre dernier, donnait toute sa substance au concept, un peu oublié ou galvaudé, de « solidarité »... Promouvoir une « culture de la diversité » dans un monde que la standardisation (un des effets de la globalisation économique ?) peut, comme jamais auparavant, uniformiser, mais aussi dans un monde que menacent des formes réactives de néo-tribalisme, de communautarisme agressif ou défensif. Interroger la prometteuse convention de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, et voir comment par ce biais l’on peut agir pour un continent comme l’Afrique. Ou bien se demander à quelles attentes aujourd’hui répond le jumelage des communes. Faire le bilan contrasté de tout un programme de coopération culturelle. Donner toutes ses chances à une coopération culturelles décentralisée. Interroger les diversités, les mutations culturelles en milieu urbain à travers des cas concrets. Montrer comment le théâtre reste un lieu privilégié d’échanges entre des cultures. Réfléchir aux richesses potentielles de la créolité (on sait que le créole provient du contact d’une langue locale avec la langue du « colonisateur », et sert de langue maternelle à une communauté culturelle). S’interroger sur l’évolution d’un réseau culturel et sa relation avec la diplomatie... Toutes ces questions, à la fois théoriques et pratiques, et bien d’autres, furent abordées. Et dans les débats qui suivirent, on ne pouvait que mesurer les enjeux économiques, politiques et symboliques que la notion de diversité culturelle engage, bien audelà de son apparence immédiate, rassurante et séduisante. Voilà, c’était du sens, c’est-à-dire du lien, de l’opposition, du substantiel, et non du semblant.

Disons maintenant un mot de l’« Antigone » de Sophocle, dans la mise en scène excellemment tenue de René Loyon. En réécoutant la force magistrale de chacune de ces paroles, on repensait à cette injonction, présente dans une tragédie grecque : « Parle si tes mots sont plus forts que le silence, sinon tais-toi ! ». Gravure du sens sur le marbre du silence... Sommes-nous capables, encore, de ces paroles vitales, hautement significatives, quand le consumérisme noie tout silence dans le bourdonnement perpétuel des médias, la pollution sonore de la musique d’ambiance ou le bourrage des MP3 ? Le « dire » implique d’habiter pleinement une parole authentique, tout le contraire du sophisme bavard où se perd aujourd’hui le monde politicien !... La célèbre tragédie de Sophocle doit être montée, encore et tA?oujours, car nous avons besoin de son questionnement éthico-politique, de ses débats cruciaux, et encore plus de la force claire et minérale de son verbe. La mise en scène de René Loyon était remarquable parce que la direction d’acteurs, juste, savait sans pompeuse déclamation libérer l’intensité, et parce que les pièges de l’inutile adaptation ou de l’anecdote historique furent évités. Également parce que, s’appuyant sur la traduction sobre et rigoureuse de Florence Dupont, elle ne détournait pas le spectateur de l’essentiel. L’héroïne Antigone, solitaire, intransigeante, rappelle à chacun de nous qu’il y a une « loi non écrite » sur laquelle aucune convention, règle ou tradition ne prévaut, et c’est sans doute l’idéal. A côté de ça, « Le Bal de Kafka », spectacle quelque peu facile de l’auteur australien Timothy Daly, en dépit de la chaleureuse mise en scène d’Isabelle Starkier, faisait penser à un pur emballage conçu pour séduire le plus grand nombre... On y joue avec des signes stéréotypés sans qu’ils ne s’articulent jamais pour produire une signification intéressante ou novatrice. Ainsi, le spectateur a droit à la mythologie rabâchée, éculée de la « mère juive », à un folklore yiddish aseptisé, à une lecture familialiste de l’homme et l’oeuvre (que Deleuze avait parfaitement récusée), et à des gags burlesques, comme si tout ce falbala apportait quelque chose d’autre qu’un brouillage inutile à cet art immense, d’une tragédie et d’un humour métaphysiques. Si cette pièce censée être drôle faisait très peu rire - et certainement pas du rire génial et furtif de Kafka -, un autre spectacle, à la Maison de la Poésie cette fois, « Le Bleu du ciel », florilège de textes érotiques, dans la mise en scène indigente et lugubre de Claude Guerre ennuyait terriblement par son pédantisme coincé, sa morgue austère : ce qui est un comble pour un spectacle nourri par l’érotisme ! Sade, Bernard Noël et Georges Bataille méritaient mieux que cet apprêt languissant de signes mal maîtrisés... Quant au « Journal d’un Fou » de Gogol, s’il était interprété avec beaucoup de fantaisie et de fougue par Christophe Petit, il usait, dans la mise en scène maladroite ou un peu niaise de Caroline Pastissier, de signes prosaïques visant à le moderniser et l’adapter exagérément aux réalités françaises. Du coup, cette oeuvre majeure de la littérature russe, commençant sur un mode comique et s’achevant dans le drame, la tragédie, ne devenait qu’un petit spectacle de café-théâtre ! De la scène théâtrale à la scène politique, le découplage du sens par rapport au signe montre que la variable essentielle du temps n’a pas été suffisamment prise en compte, ou fut sciemment mise de côté. La précipitation d’une action politique vibrionnante n’est-elle pas une manoeuvre pour dérouter le sens critique, et le temps qu’il nécessite ? L’irréflexion de certains spectacles, faits en somme pour vite plaire puis être oubliés, ne suggère-t-elle pas qu’on a fait fi de la maturation du sens ? Alors, des significations qui filent, coulent, s’esquivent, ne sera retenue que l’impression fugace et trompeuse des signes.
Pierre Corcos
mis en ligne le 06/06/2008
Droits de reproduction et de diffusion réservés; © visuelimage.com