Une image symbolise avec intensité l’affrontement
: deux protagonistes, font contre
front, les yeux dans les yeux, et leurs épées
croisées... Mais, avant même qu’ils s’affrontent,
il fallait que les adversaires se rencontrent,
soient d’abord confrontés. La notion
de « front » est ici essentielle, désignant à la
fois le haut du visage et la zone de combat.
Dans l’affrontement, il y a un face-à-face.
Cette situation n’est pas si fréquente qu’on
le croit... D’abord les différences et les antagonismes
relatifs abondent, tandis que les
oppositions absolues sont rares; ensuite les
adversaires ne sont pas souvent confrontés,
chacun reste dans sa tribu, son réseau ; enfin
la plupart des conflits se manifestent par
escarmouches, accrochages biaisés, guerres
indirectes et froides, stratégies complexes.
La confrontation doit être provoquée
(comparution dans un procès, par exemple),
et l’affrontement souvent préparé, mis en
scène (duel). La situation apparemment
emblématique de l’affrontement reste donc
une situation plutôt rare et artificielle. Elle
n’en est pas moins porteuse d’intensité
dramatique, de sens, et confronter, pour un
pugnace affrontement, des personnages, des
vecteurs de passions ou d’idées, constitue
l’un des grands ressorts dramaturgiques
pour la scène.
La pièce de Lars Noren, Acte, confronte une
jeune prisonnière, condamnée sans doute
à perpétuité pour des actes de terrorisme
meurtriers, soumise à d’affreux traitements
dans un quartier de haute sécurité (le personnage
est ici inspiré par Ulrike Meinhof, de la
fameuse « bande à Baader »), et un docteur
d’âge mûr qui doit simplement l’examiner
pour une visite médicale, une sorte de
« check up »... Tout, ou presque, les sépare et
les oppose. Elle, une gauchiste, une révoltée,
une terroriste ; lui, un médecin sans doute
conservateur, rouage parmi d’autres dans
le système carcéral. Elle, ses références :
Sartre, Fanon, Lukacs. Lui, les siennes :
des ouvrages médicaux, et sans doute de
psychopathologie sur le profil des criminels,
des psychopathes. Ces deux-là n’auraient
pas dû normalement se croiser, se rencontrer,
encore moins avoir à esquisser un
dialogue... Le destin, parfois, joue malicieusement
à nous jeter dans ces affrontements,
rares, à la fois existentiels et idéologiques,
tout comme au théâtre. Et le théâtre, parfois,
utilise ces occasions exceptionnelles de la
vie pour donner une apparence réaliste (la
mise en scène de Christophe Perton va tout
à fait dans ce sens) à ce qui est l’un de ses
ressorts fondamentaux. Et donc le dramaturge
suédois va jouer ici d’une situation qui
a eu lieu probablement dans la réalité (mais
sans tout ce pathos), pour l’exploiter artistiquement,
l’amplifier. Ce qui en ressort est un
duel inégal, puisque l’un est libre, en possession
de ses moyens, du pouvoir, et l’autre
reste prisonnière, impuissante. Cependant
elle peut marquer des points, parce qu’elle
connaît sa position à lui, ayant eu jadis à la
surmonter, et renoncer au confort et à une
vie protégée, pour devenir cette révolutionnaire.
Lui ne comprend pas en fait cette
existence toute autre, dangereuse, folle,
jouissive, embrasée d’une flamme politique
qui a réduit en cendres la quiétude,
les agréments, la renommée, l’aisance...
La pièce montre un affrontement brutal,
parfois en forçant l’antithèse. Mais elle n’est
point didactique, partisane, et ne vise pas
plus à glorifier l’extrême-gauche activiste
qu’à seulement dénoncer les conditions
inhumaines de détention (dans le genre
« privation sensorielle » ou Guantanamo).
Le tragique est sans doute ce qui la motive :
cette pièce compose en effet le second volet
d’une trilogie sur la mort. Et on le comprend
d’autant mieux que de ce huis clos, il se
dégage quelque chose de pur, de primordial
et de désespérant. Le propre du tragique... Il
y a ainsi quelques affrontements sans réconciliation
concevable, un déficit de synthèse
sans résorption possible. Désaveu de l’optimisme
rationaliste, et dur rappel de la
Mort.
Il y avait eu le livre prophétique de Viviane
Forrester, « L’horreur économique » : notre
système économique intégrait mal ou de
moins en moins les jeunes et, à force d’exclusion,
de chômage, de précarité, cette
non-intégration allait conduire à la... désintégration
sociale. D’autant plus qu’il s’ajoutait
à ce marasme de lourds problèmes d’immigration
non résolus. Une bonne dizaine
d’années plus tard, et après nos émeutes
de banlieue (2005), la pièce Nos enfants
nous font peur quand on les croise dans la
rue nous montre qu’en dépit de l’atomisation
sociale, des replis, de la non-rencontre
dans une société marquée par l’individualisme
consumériste, l’affrontement peut
un jour se produire sous forme d’explosion
soudaine de violence, d’insurrections. Le
texte de Ronan Cheneau nous parle crûment
d’immigrés qu’on méprise, de jeunes qu’on
sacrifie, d’une identité nationale qui se
contracte, d’une répression qui se durcit.
Et surtout de murs qui se dressent... Deux
éléments nous semblent, dans cette proposition
théâtrale, passionnants : d’une part cette
dénonciation de la fermeture, des mentalités
obsidionales s’opère grâce à une mise en
scène (signée avec talent par David Bobee)
toute composée d’ouverture, créativité,
transdisciplinarité (danse, musique, vidéo,
cirque, etc.) et multiculturalisme (co-création
avec des artistes congolais), et d’autre
part, ici l’affrontement a lieu entre les protagonistes
et les murs, et ensuite nous, spectateurs
! Les murs de cette boîte métallique,
urbaine, qu’est le décor, symbolisant toutes
nos clôtures, matérielles, mentales; et nous,
spectateurs, en tant que nous ne serions que
ça, justement : spectateurs indolents d’une
civilisation qui se délite, a égaré ses fondamentaux,
égrène ses crises successives avant
la catastrophe finale... Les acteurs, à la fin,
nous investissent, montent sur les fauteuils,
se mêlent à nous. Surprise : nous étions
ainsi l’autre terme de l’affrontement, parce
qu’il y a encore des murs dans nos oreilles,
dans nos esprits. Les murs du « chacun pour
soi » et du «après moi le déluge. Des murs
nombreux, défensifs, mais édifiés sur des
fondations pourries.
Fascinant, curieux affrontement proposé
par le Stabat Mater Furiosa, texte poétique
d’un puissant lyrisme, écrit par Jean-Pierre
Siméon. Il s’agit d’interpeller, invectiver en
quelque sorte l’esprit de la guerre, de s’en
prendre au dieu Mars et aux mortels sacrifices
auxquels il fait consentir les humains,
sans cesse. Car si la guerre est terriblement
concrète par les multiples ravages qu’elle
entraîne, ce qui l’inspire n’est sans doute
pas seulement un antagonisme d’intérêts,
de pouvoirs. Sinon comment expliquer
cette violence, cette destruction supplémentaires,
ces excès d’inutiles exactions, d’épouvantables
crimes qui l’accompagnent ? Ce
texte flamboyant, inspiré dans la ferveur
par les pulsions de vie, l’Eros freudien, s’affronte
directement à la pulsion de mort,
à ce lugubre cavalier de l’Apocalypse qui
nous entraîne vers les pires catastrophes.
Et pour mener à bien cet affrontement,
dont l’autre terme est invisible, puisqu’il
est instinct, principe, pathos, il faut que le
verbe, autant que la mise en scène, évoque
à la fois les désastres de la guerre et maintienne
le statut de l’esprit de la guerre ».
Qu’il s’agisse d’Anne Conti ou d’Yves Lenoir
(nous avons eu droit à deux excellentes
mises en scène pour ce texte inoubliable), ou
de l’interprétation très physique de Catriona
Morrison, le pari a été largement tenu... Sur
une scène habitée seulement par une parole
et un acteur, l’affrontement a bien eu lieu,
impressionnant.
L’affrontement puis la confrontation comme
moteur dramaturgique, comme figure
(antithèse) de rhétorique théâtrale, comme
moment dialectique d’un débat avec et dans
la société. •
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