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Les artistes et les expos
Rirkrit Tiravanija Cynical paradise |
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| par Timothée Chaillou |
Lartiste questionne notre rapport aux images. Le voyage nest plus une découverte, et lexposition porte le cynisme de cette absence. Lanti-illusionnisme révélé par Tiravanija porte le contexte et lusage comme sujet et projet de lexposition.
Cela fait seize ans que Rirkrit Tiravanija rentra dans le milieu de lart en offrant de la nourriture à des visiteurs devenus participatifs Untitled (Pad Thaï) 1990. Le spectateur devient le matériau et le moteur de lactivation de loeuvre. Lart devient le lieu de la rencontre et de la discussion.
Pour sa troisième exposition à la galerie Chantal Crousel, Tiravanija présente : Un pavillon en référence aux architectures collectivistes de Jean Prouvé sous lequel les visiteurs assis sur des bancs reconstituent un très large puzzle représentant La Liberté guidant le Peuple de Delacroix; une cabane faite de bois et de tôle troué à lintérieur de laquelle se trouve des toilettes à la turque, une pancarte portant linscription Apply for visa here et un tas de formulaire dobtention de visa; deux peintures sur bois portant les mentions On ne peut pas simuler la liberté et lautre Knot for sail et pour finir, deux images idyllique des paradis tropicaux - recouvrant chacune un pan de mur.
Le dynamisme touristique suscité par limage dune little piece of paradise on earth, relève le caractère illusoire du réel. Limage glacée nest pas le réel, elle nest que son papier peint. Elle en investit les codes pour sy coller. Doù la part évidente de cynisme qui rode autour de ces deux images plus frigorifiques que ce quelles représentent un cliché de limage de vacance sous les tropiques : une plage avec des palmiers en premier plan et sur la seconde le foisonnement de la végétation tropicale - ce climat est surligné par la présence de plantes vertes dans des pots de plastique, qui relèvent plus de lambiance dune salle dattente dun cabinet médical, ou un décor discount dagence de voyage.
Ces images sont affichées de part et dautre de la galerie : la seule issue du spectacle est le spectacle. Chacun des bouts de lespace affiche un appel au voyage auquel le spectateur se cogne, à cause de la réalité matérielle de ces reproductions, et de par son caractère illusoire. Baudrillard nous avait mis en garde : la liberté est un simulacre et Parreno sappropriait le slogan No more reality pour en faire une manifestation. Les marchandises et les humains voyagent au sein dun espace de circulation (le monde), pour le commerce ou le loisir. « Lexotisme est un contrat au voyage » comme le note Badiou. Ce voyage, sera un voyage (un mode opératoire) avec des contraintes administratives et financières : passeports, billets, permis de travail, carte de séjour, green card
Ces codes qui structurent notre identité nous enlèvent encore une partie de liberté : ny aurait-il plus ni de découverte ni dexploration ? Le voyageur romantique ou la figure de lexplorateur se voit être affublé du statut tout aussi cynique de touriste, il ne part plus à la découverte, il se promène sur un terrain conquis, construit socialement et économiquement. Il restera sous contrôle dun État, dune législation qui nest pas obligatoirement celle de son pays dorigine, il subira les atouts comme les restrictions et les contraintes de celui-ci. La présence dune maison tropicale construite par Jean Prouvé en 1951 pour les colonies françaises dAfrique où se juxtapose toilettes et papiers administratifs, bafoue lidée du voyage comme moment doubli et de repos. Il est le moment et lespace dévacuation.
Provoquant une discrimination au niveau identitaire comme au niveau socio-économique, puisque le Nord se déplace vers le Sud pour visiter des territoires « nettoyés » du caractère immanent à certains pays du Sud : Les difficultés financières quils subissent, ne leur permettent pas de soffrir le luxe du temps de loisir que les occidentaux se procurent sur leurs contrées. Lexotisme est un bien monnayable.
La Liberté guidant le Peuple, est un double signe: la révolution et la personnification dune Idée. Elle nous conduit vers un concept de liberté déformé pour en masquer son absence. Pour être libre suivez cette meneuse, sinon vous ne le serez pas ! À noter que cest la seule image explicitement violente de lexposition, qui de plus est en construction ou en déconstruction, donc chaotique. Mais la violence nest pas ici le « signe même de lauthenticité » comme le note Slavoj Zizek, mais linauthenticité du caractère libertaire de cette allégorie.
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| Timothée Chaillou |
| mis en ligne le 07/07/2006 |
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