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[verso-hebdo]
30-03-2017
La chronique
de Gérard-Georges Lemaire
Chronique d'un bibliomane mélancolique

Bistrot ! De Baudelaire à Picasso, sous la direction de Stéphane Guégan, Gallimard : La Cité du vin, Bordeaux, 160 p., 29 euro.

Sous-titre un peu accrocheur, ne croyez-vous pas M. Guégan ! Après « Les Cafés littéraires » (une exposition qui a tourné dans le monde pendant vingt ans et qui a été présentée sous une autre forme l'an dernier à l'Institut français de Milan, puis au Café des Deux Magots à Paris), après « Café-In », présenté l'automne passé au MUCEM de Marseille, on aurait pu attendre un peu mieux de cette exposition. On a l'impression que cela a été fait à la va vite, presque improvisé, avec un choix de tableaux qui ne manquent pas d'intérêt, cela est vrai, mais sans trouvaille majeure et sans non plus faire comprendre pourquoi les débits de boissons ont pris une telle importance dans la mythologie des peintres, surtout au XIXe siècle et encore un peu au début du siècle suivant. Le catalogue ne nous apporte en tout cas pas une réponse générale et convaincante sur la question qui serait ici la relation spécifique de la consommation du vin et l'extraordinaire expansion des établissements en permettant la consommation plus qu'excessive dans notre pays. Le petit texte de François Vitoux commente avec brio les sous-entendus d'une affiche de Jacques Villon, un poète mort très jeune, Henry Levet à cause d'une tuberculose et que Léon-Paul Fargue a défendu sans relâche après sa mort, Françoise Valdès-Forain fait l'apologie (tout à fait justifiée) de l'oeuvre de Jean-Louis Forain, qui a dessiné ou peint des intérieurs de cafés avec une réelle capacité d'en restitué l'atmosphère et surtout la poésie qu'il y discernait. Stéphane Guégan fait, quant à lui, une curieuse histoire abrégée à la hussarde de la vogue des cafés, des chroniqueurs et des historiens du vieux Paris qui les commentent et puis, dans un autre petit texte, au passage des considérations de Charles Baudelaire sur la question. Claudine Grammont fait une étude d'un tableau de Camoin représentant La Petite Lina, une jolie prostituée manifestement alcoolique. Quant à Antoine de Baecque, il fait une étude assez originale sur les cafés dans le cinéma de la Nouvelle Vague. Mais ce ne sont là que des articles rapides de mensuel, aussi brillantes soient-elles, qui peuvent être intéressantes, mais ne couvrent pas la question. L'entretien vif avec Philippe Sollers n'apporte pas grand chose de plus au débat. Mais on se consolera avec les belles oeuvres reproduites et les rares découvertes qu'on puisse faire, comme l'étrange toile de Mark Rothko. Quoi qu'il en soit l'ouvrage est agréable à feuilleter et bien mis en page. Ce qui en fait un joyeux compagnon pour passer le temps de manière agréable dans un temps de cafés qui subsistent en France et en Navarre.




Rodin,l'invention permanente, Catherine Chevillot, « Découvertes hors série », Gallimard, 48 p., 9,20 euro.

Kiefer-Rodin, sous la direction de Véronique Mattiussi, Gallimard, musée Rodin, The Barbes Foundation, 288 p., 35 euro.

Auguste Rodin, dessins et aquarelles, Antoinette Le Norman-Romain & Christina Buley-Uribe, Hazan, 440 p., 27 euro.


Cette année marque le centenaire de la disparition d'Auguste Rodin. Il fallait donc s'attendre à une multitude d'expositions, de catalogues et de livre en tous genres. Et cela n'a pas tardé ! Voici donc les premières publications. Si vous désirez vous initier ou si vous pensez qu'une de nos jeunes têtes blondes doivent s'initier à ce grand homme de la sculpture, le petit ouvrage paru dans la collection « Découvertes », est tout à fait indiqué pour jouer un rôle pédagogique. C'est très distrayant à consulter et aussi très riche en informations. Mais si vous désirez vous plonger dans l'oeuvre d'Auguste Rodin et découvrir ce qu'il a pu accomplir au-delà de la sculpture, il faut absolument vous procurer l'anthologie de ses aquarelles et de ses dessins qui a été rééditée pour l'occasion. C'est en compulsant les planches de son livre qu'on peut comprendre le mieux l'extrême sensibilité de l'artiste, le sens de sa recherche qui veut aller jusqu'à ce qu'il porte en lui de plus subtil. Ses dessins, ses gouaches, ses aquarelles ne sont pas le plus souvent des idées à peine ébauchées pour des créations en trois volumes (il y a quelques projets, comme celui de La Porte de l'Enfer). Ce sont des oeuvres à part entière, par lesquelles il a tenté de traduire un corps féminin sous la forme d'une esquisse, avec peu de traits et peu de couleurs. Il y a traité aussi bien la fluidité des courbes que sa dimension érotique et cela, sans la moindre réserve ni la moindre pudeur. A ses yeux, la femme est le véhicule de la beauté la plus pure comme de l'éros le plus débridé. Mais on y découvre aussi des portraits et des mythologies très décantées. On peut aussi admirer avec étonnement la Vision du sculpteur (circa 1880) qui est une mise au tombeau, comme un rêve. Et, bien sûr, il rend hommage à Michel-Ange, un tombeau, une Résurrection assez saisissante. C'est une somme qui laisse sans voix, car il y a là beaucoup de choses que la pierre ou le bronze ne peuvent pas restituer avec tant de finesse (ce qui ne signifie pas que ses ouvrages sculptés ne soient pas animés par les mêmes intentions, mais ce fut dans un registre très différent à cause des principes imposés par les matériaux.) Il y a chez lui une liberté absolue dans la poursuite de sa pensée esthétique, qui ne laisse pas d'émerveiller. Cet album est fait pour réveiller l'intérêt de tout à chacun pour cet artiste qui a eu le même appétit d'humanité que Victor Hugo. Pour comprendre la modernité en rien usurpée de Rodin, il faut alors prendre en considération l'énorme travail effectué par Anselm Kiefer qui a souhaité se confronter avec le maître. Sans doute a -t-il été influencé par la lecture du livre de Rodin, les Cathédrales de France, publié en 1914. En effet, Kiefer a toujours eu tendance à désacraliser et à sacraliser d'une autre façon et dans un même mouvement paradoxal les grands édifices de notre passé : en particulier les musées, des palais imaginaires et les églises. Il a inscrit dans ses tableaux et ses installations l'usure et les injures du temps et la résurrection à travers une autre intelligence de l'art. La Voûte en est l'expression la plus frappante. Mais c'est une sorte de hantise qui traverse toute sa quête artistique depuis des décennies. Kiefer n'a pas peur d'inclure dans une composition la nostalgie, et même la mélancolie qu'inspirent ces « ruines » (ce qui est notre héritage) et leur transmutation dans un langage qui répond à notre sensibilité. Mais l'artiste allemand est allé plus loin : il a pastiché avec passion les dessins de son grand précurseur et interprété ses sculptures avec des installations dont certaines d'entre elles sont pu être vues au sein du White Cube à Londres. C'est assez étonnant, car il décante le langage le plus osé de Rodin, le manipule, le transforme, le démantibule, c'est-à-dire qu'il le repense jusqu'à un point de rupture et lui rend hommage au terme de cette « déconstruction » onirique et analytique. C'est là encore impressionnant. Ce jeu poussé jusqu'à ses possibilités les plus hasardeuses donne des résultats faits pour réfléchir sur la transmission d'un esprit à un autre, d'un avant-gardiste à un autre. Cette confrontation est un jeu de miroirs passionnant. Kiefer ne se veut pas un disciple de Rodin, mais un homme capable de poursuivre ses intuitions et ses songes les plus fous. Ce faisant, Kiefer avec éclat nous enseigne ce qui peut signifier être moderne en ces temps troublés (et pas seulement dans l'actualité).




Relations et solitudes, aphorismes, Arthur Schnitzler, traduit de l'allemand par Pierre Deshusses, Rivages Poches, 190 p., 7,70 euro.

La France s'est fait une spécialité des aphorismes au XVIIIe siècle, au point que certains hommes de lettres en ont fait leur spécialité exclusive. Mais si nos penseurs peuvent tenir la dragée haute à l'Europe des Lumières, ils n'ont pas été les seuls et de loin. Ici nous avons affaire à un écrivain autrichien très célèbre, qui a écrit des romans, des nouvelles, des souvenirs, des récits de voyage, une correspondance à perte de vue. Ce n'était donc pas sa marotte exclusive, mais une autre façon de déclarer sa pensée, ce que ses contemporains aimaient d'ailleurs faire souvent, à commencer par Karl Kraus, dont une grande partie de l'oeuvre va plutôt dans cette direction, si l'on fait exception d'une grande pièce de théâtre. Arthur Schnitzler est moins moralisateur que ses prédécesseurs français. Il aimait surtout condenser une idée précise qu'il s'était faite d'une catégorie de personnes, de situations morales, politiques, artistiques - , que sais-je encore, mais plus avec la volonté de mettre les feux d'un projecteur sur un argument. En fait, il ne s'agit pas toujours d'aphorismes, mais d'éclats adamantins de ces méditations, qui se résument en quelques lignes. Il n'y a pas vraiment de chute ou de morale. C'est un homme qui pense vite et qui doit courir derrière ses idées pour qu'elles ne prennent pas la poudre d'escampette. Mais, si cela est vrai, il est aussi vrai que ces méditations ne lui sont pas tombées dessus comme la foudre - elles font partie d'une longue chaine sur des thèmes pour lesquels il a une prédilection, comme la psychanalyse, par exemple, (qui est d'abord pour lui la connaissance de soi-même plus qu'une thérapeutique). Il scrute attentivement les caractères de ceux qu'il rencontre ou qu'il observe avec la même perspicacité pleine d'un humour raffiné qu'un La Bruyère. Et il a parfois la phrase impitoyable, la phrase qui tue, la formule sans réplique. Il a de l'esprit à revendre, et cet esprit est ravageur. Mais il ne se complaît pas, comme l'a fait Oscar Wilde, dans le « bon lot » qui est souvent un paradoxe. Le jeu n'est pas absent de ses manipulations habiles, mais il cherche une sorte de vérité (parfois criante et donc blessante) dans des contradictions et des oppositions. Mais il n'y a aucun venin dans sa prose et il y a surtout une intelligence quelques fois ludique et qui sait faire mouche, sans malignité. C'est une joie immense de le lire et de se pencher sur ces mille traits qui montrent la machinerie sophistiquée de son intelligence.




Miscellanées casanoviennes, Jean-Claude Hauc, Hippocampe Editions, 240 p., 15 euro.

De Jean-Claude Hauc, beaucoup auront lu des oeuvres de fiction, et encore plus, des essais sur Giacomo Casanova ou de mauvais éléments du XVIIIe comme Ange Goudar ou le marquis de Sade. Et cette fois il revient sur le cas Casanova, et nous livre en pâture tous les essais récents qu'il a pu écrire sur l'auteur de l'Histoire de ma vie et de l'Icosameron. Même s'il fut Vénitien jusqu'au bout des ongles, il a écrit l'essentiel de son oeuvre en français. Mais il a été surtout un Européen impénitent. Un esprit avant-coureur. Ce recueil se propose comme « miscellanées », c'est-à-dire comme un ensemble de textes sans liens les uns avec les autres en dehors du fait qu'ils concernent tous la vie et l'oeuvre de Casanova. A noter que ce dernier a laissé lui-même des miscellanées, qui ont été retrouvées tardivement et qui contiennent des écrits de toutes sortes, dont «des fragments autobiographiques » (dont « Un duel »), l'Histoire de la Pologne, et différents textes sur les sujets les plus divers. L'ensemble de ces essais constitue en réalité une sorte de « dictionnaire Casanova « : il y est question de sa famille, de sa relation à la franc-maçonnerie, son étrange rapport au sang, que Jean-Claude Hauc relate très bien, son obsession pour l'inceste (l'inceste entre le père et la fille), mais aussi celui entre frère et soeur : il a d'ailleurs bâti tout le roman intitulé Icosameron sur une histoire d'amour entre ses deux héros, Elisabeth et son frère Edouard. Il rappelle aussi certains épisodes qui se sont déroulés à Montpellier (bien sûr, celui de la Belle Montpelliéraine), et remémore le destin vraiment chaotique du manuscrit de l'Histoire de ma vie (traduit de l'allemand pour ses premières publications françaises, souvent censuré et amendé) et de ses différentes éditions jusqu'à temps qu'il soit racheté par la Bnf. Enfin, il fait aussi un portrait passionnant de son frère Francesco, qui a été reçu à l'Académie et s'est taillé une belle réputation de peintre de batailles et évoque son autre frère artiste, Giovanni Alvise, qui a été l'élève d'Anton Raphaël Mengs, et donc l'un des disciples du néoclassicisme. Au film des pages, une autre image de Casanova se dégage et échappe aux stéréotypes : bien sûr, il reste un coureur compulsionnel de jupons, un menteur invétéré, un mythomane même. Mais c'est aussi un homme des Lumières, qui portait un intérêt réel aux sciences et aux lettres. Il portait en lui un certain nombre des contradictions de son époque et c'était une sorte de rebelle romanesque. Il est presque impossible de cerner sa personnalité. Mais grâce aux recherches sérieuses et à la belle écriture de Jean-Claude Hauc, on découvre un être digne d'intérêt et d'amour au-delà de toutes ses fredaines et mystifications. C'est une suite d'études qui ne sont jamais ennuyeuses et qui ont le charme de nouvelles au style alerte et plein de charme.




Le Livre d'Aron, Jim Shepard, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Madeleine Nasalik, Points, 240 p., 6,90 euro.

Ce roman de Jim Shepard est prenant et très bien fait. Il raconte une histoire d'enfants et surtout d'un enfant, que nous suivons pas à pas dans ses terribles mésaventures au coeur du grand ghetto de Varsovie où il a échoué comme des dizaines de milliers de Juifs polonais. Il y apprend une seule chose : survivre. Et, plus la situation se dégrade, plus il est contraint à agir comme un voyou. La faim et la dimension tragique de la situation le métamorphosent du tout au tout. Il est hanté par l'idée de sauver sa famille et ses quelques compagnons. Il a aussi pris la décision de faire quelque chose pour les gamins de l'orphelinat. Puis c'est lui qui doit rejoindre cette petite troupe d'innocents sans défense qu'un médecin essaie en vain de protéger. Les déportations ont commencé. Les grands voyages sans retour se multiplient. Mais, plus le temps passe, et plus tout devient effroyable. La nourriture se fait rare, les Allemands, font des rafles, exécutent arbitrairement des personnes même dans la rue. Et puis il y a la maladie, les épidémies, la mort à chaque coin de rue. Voler, passer de l'autre côté de l'enceinte du grand ghetto pour ramener quelque chose de l'extérieur, quoi que ce soit, c'est mettre sa vie en péril. Et le petit Aron est pris dans la nasse infernale. Tout est relaté dans ces pages avec une justesse, sans excès, avec un souci de vérité historique très louable. Mais je me pose la question suivante : peut-on faire un roman sur ce qui a été raconté de cette horreur ? Je n'arrive pas à me faire à l'idée qu'on puisse écrire une fiction sur cette réalité-là, en tout cas dans ces termes. La monstruosité du projet national-socialiste doit sans cesse être rappelée. Mais peut-être aurait-il fallu faire une oeuvre moins réaliste et qui aurait pris une dimension plus métaphorique. En somme, à mes yeux, ce n'est pas un sujet de roman. C'est un sujet pour des historiens, et ne peut être le sujet que d'une reconstruction sur un autre plan. Bien sûr, les jeunes générations pourront y découvrir l'impensable et seront émues par le destin de cet enfant, condamné parmi les condamnés. Mais est-ce la bonne façon de proposer cette évocation de la plus grande tragédie du XXe siècle, qui n'en a pas été avare ?




Le Divan de Staline, Jean-Daniel Baltassat, Points, 312 p., 7,30 euro.

Après avoir terminé ce roman, on peut rester quelque peu sceptique. L'idée qui a présidé à sa composition est loin d'être dépourvue d'intérêt : on retrouve Staline dans l'intimité de sa datcha, entouré de sa garde rapprochée (des personnages assez caricaturaux et inquiétants) et puis d'une femme, qui tient lieu de secrétaire et de gouvernante du généralissime, Lidia Semionova. Ce dernier est décrit comme un homme étrange, qui a des lubies des plus singulières, comme celle de ne jamais dormir dans son lit (parmi tant d'autres). Tout d'ailleurs semble étrange dans cet univers forclos, qui est son petit Kremlin campagnard près de la Mer Noire. Il dort plutôt sur un divan, ce que l'auteur assimile à une relation secrète avec celui qui est surnommé le « charlatan de Vienne ». Cette relation un peu forcée est assez peu crédible. L'auteur la justifie par le fait que Staline fait des rêves qui sont plutôt des cauchemars. Soit. Mais ce n'est fait pour nous conforter dans la justesse de cette vision du « Petit Père des Peuples ». Apparaît un jeune artiste, à qui on commande un monument commémoratif, et qui vient exposer ses plans auprès de son redoutable commanditaire. Mais cette histoire tourne un peu court. A tout cela se mêlent toutes sortes de récurrences historiques, comme, par exemple, le refus d'aider les Chinois à combattre les Américains et leurs alliés pendant la guerre de Corée. Et tout se termine par des messages envoyés par différents responsables de régions lointaines qui doivent se préparer à recevoir des millions de déportés. Il y a des moments où Jean-Daniel Baltassat, avec une sorte de jubilation oratoire extravagante, parvient à restituer des situations avec brio. Mais, la plupart du temps, le romancier est bavard et se noie dans des détails sans beaucoup de portée. Il est bavard, beaucoup trop, ne soigne pas toujours son style et laisse passer des périodes de basse marée créative. C'est assez décevant.




La Politique a-t-elle encore un sens ? Hannah Arendt, « Carnets », L'Herne, 104 p., 6,50 euro.

Hannah Arendt a été un penseur qui échappait à toute définition. Elle ne se pliait à aucune école et ne se rangeait jamais du côté où penchaient et les plus grands connaisseurs, etla majorité. Son ouvrage sur le procès d'Eichmann a été une bombe à l'époque. Sa réflexion sur la politique, qui embrasse un vaste champ théorique, se propose, dans le choix qui a été fait dans ce volume, une interrogation sur la nécessité et la validité de la politique. Question, nous dit-elle, sans cesse débattue depuis l'Antiquité. Elle s'est attachée alors à remonter dans le temps pour comprendre le fondement même du terme « politique ». Ce n'est pas le politikon d'Aristote, qui désigne la communauté d'individus, mais plutôt la polis des Grecs, qui se traduisait par la liberté d'expression dans une structure donnée. L'exil (comme celui d'Ovide) privait le condamné de cette faculté. Telle liberté implique la liberté du Logos. Pour les Grecs la parole et l'action ne sont pas séparées. L'auteur analyse surtout les contradictions qui se sont fait jour entre l'Etat et le citoyen (sa vie, sa liberté). L'espace politique moderne est avant tout, à ses yeux, un lieu de violence, à cause des progrès techniques. A son époque, elle se demande si la politique a un sens, surtout qu'elle observe que ce n'est plus la guerre qui a pour fin la paix, mais peut-être la politique qui peut devenir la fin du conflit.




Bowie, l'autre histoire, Patrick Eudeline, Points, 144 p., 5,90 euro.

Ce n'et point là une biographie officielle, ou, à l'inverse, la mise à nu d'une grande étoile de la scène internationale. Non c'est le point de vue d'un homme qui a toujours eu une passion pour le rock'n roll et qui a su en parler. David Bowie n'est pas recomposé par un artifice sous l'espèce d'un personnage mythique, mais non plus rétrogradé à celle d'un simple mortel. Patrick Eudeline raconte son enfance peu reluisante à Brixton d'une mère elle-même peu reluisante (mais pas une mère indigne) et d'un père qui a pris la poudre d'escampette. C'est sans doute la partie la plus intéressante du livre, car elle nous fait découvrir les origines de ce beau garçon qui semblait doté d'une jeunesse éternelle et doué d'une manière peu commune. Il s'appelle alors David Jones et la musique le fascine très tôt. Patrick Eudeline nous raconte l'histoire de ses premiers groupes, de ses premières tentatives. Mais il explique moins bien l'avènement du personnage de David Bowie et de son incroyable présence, de sa gestuelle si précise et si captivante, qu'il a apprise auprès de Lindsay Kemp, un artiste admirable, dont il a toujours tenu à souligner l'importance fondamentale pour sa formation. Il fallait en dire plus sur cet homme-là, car on ne le connaît pas en France. Pour le reste, c'est un livre charmant, un peu rapide sans doute, mais néanmoins touchant. Bowie a quitté ce monde avec élégance et avec grâce, en composant son Lazarus, une sorte de requiem qui ne dissimule rien de son ultime tragédie.




L'Etranger, Alfred Schütz, traduit de l'anglais par Bruce Bégout, Allia, 80 p., 6,50 euro.

Le nom de Bruno Schütz (1899-1959) ne dira pas grand chose à ceux qui, comme moi, ne sont pas férus de sociologie. Mais je dois reconnaître que les deux essais réunis dans ce volume sont bien loin d'être dépourvu d'intérêt pour nous, surtout à une époque où, dans toute l'Europe, l'émigration pose un si grave problème. Dans le premier (« The Stranger », paru en revue aux Etats-Unis, où il s'était exilé en 1940, au cours de l'année 1944) il tente de cerner les questions que peut se poser l'individu qui se retrouve dans une autre pays et donc dans une autre culture et au sein d'une autre conception de la vie et des relations humaines. En effet, il définit les catégories principales de la problématique à laquelle il est confronté. Il y a d'abord le fait d'avoir quitté la mère patrie et tout ce que cela signifie au-delà des représentations abstraits que cela suppose. Ensuite, il y a celle de la langue : quelle que soit son aptitude à l'apprendre, il a toujours du mal à pénétrer toutes ses subtilités et ce qui peut créer un lien entre les êtres appartenant à une même communauté. Il se heurte aussi à ce que Schütz appelle « l'inconsistance » de son adaptation au système culturel où il veut s'insérer : IL ne parvient pas à complètement assimiler ce que Max Scheler appelle une« conception relativement naturelle du monde ». Au bout du compte, il se retrouve en porte-à-faux, quels que soient ses efforts. Dans le second essai, publié un an plus tard, « The Homecomer », l'auteur explique le phénomène de décalage de tous ceux qui ont sont partis loin de leur terre natale et qui y revienne avec une forte nostalgie. A l'époque, il songe aux soldats qui ont combattu en Europe ou dans le Pacifique. Leur retour est problématique car ce monde qu'ils avaient si bien connu a changé. Il y a là une notion de temps qui fausse la relation avec l'image que les uns et les autres avaient emportée avec eux et avaient un peu idéalisée. Derrière le pur bon sens de ses réflexions, on voit peu à peu apparaître une pensée plus complexe, qui montre de quelle manière les paramètres changent en provoquant une rupture pas forcément perceptible à première vue. C'est là une excellente méthode pour comprendre comment, dans un groupe national, social ou traditionnel, un individu est inéluctablement placé devant des dilemmes dès qu'il s'éloigne de ses points d'ancrages affectifs, moraux, sociaux et culturels.




Acquanera, Valentina d'Urbano, traduit de l'italien par Nathalie Bauer, Points, 408 p., 7,80 euro.

C'est le prototype même du petit roman à succès dans le genre italien. Une sombre histoire de disparition dans une région assez éloignée de tout : une jeune femme, Luce, disparaît et personne ne parvient à savoir ce qui lui est arrivée. Etait-ce un accident, un meurtre, ou une disparition volontaire ? La police n'a rien pu découvrir. Et voilà que le corps réapparaît des années plus tard. Dans ce petit village qui s'appelle Rocciachiara, qui se trouve non loin du lac noir (un étrange contraste dans la toponymie !), cette triste affaire éveille de tristes souvenirs chez l'héroïne, Fortuna, qui décide de revenir dans son village. Elle en était partie pour bien des raisons, mais surtout parce que sa mère Onda, ne l'avait jamais aimée. On se rend compte petit à petit qu'il n'y a plus d'hommes dans ce roman, mais que des femmes, qui se transmettent un savoir qui dépasse toute raison -, de l'instinct, de la divination, de la prédiction, en somme toutes sortes de facultés qui dépassent celles du commun des mortels. Et toute l'histoire qui se reconstitue n'est pas vraiment celle de la mort de Luce, mais plutôt de cette croyance aux choses occultes, irrationnelles en général, propre au sexe faible. Cela plaît tant à la gent féminine qui adore s'attribuer des dons qui surclassent ceux des hommes. Donc une foule de clichés sont enfournés pour justifier ce laborieux roman familial au féminin. Les ficelles sont assez grosses, sinon énormes et l'on s'ennuie ferme en lisant ce polpetone. A la fin on découvre que ce fut un simple et bête accident que Fortuna n'a pas pu éviter. Elle s'est tue à l'époque, puis elle est partie, loin, très loin de ce lieu maudit, sans doute parce qu'on aurait pu la croire responsable de la mort de son amie. Peut-être une excellente médecine pour les insomniaques.




Les Ragazzi, Pier Paolo Pasolini, traduit de l'italien par Jean-Paul Manganaro, « Signatures », Points, 288 p., 8,50 euro.

Jean-Paul Manganaro aurait-il décidé de retraduire tous les grands auteurs italiens du siècle passé ? Après Gadda, le voici qui retraduit le premier livre de Pier Paolo Pasolini, Ragazzi de vita. La traduction du titre est franchement incompréhensible et est infidèle au titre originale qui orienterait vers la notion de « mauvais garçons» dans le sens de garçons des faubourg. Ce qui m'a frappé quand j'ai lu ce livre pour la première fois, c'est que l'auteur s'est coulé dans le genre dominant de l'époque : le néoréalisme. Les histoires imbriquées dans ce livre lui permettent de sacrifier sur l'autel de ses obsessions pour les garçons tout en brossant un portrait de cette Italie qui commence à renaître de ses cendres après la guerre. Ses jeunes héros des banlieues nouvelles de Rome sont l'émanation d'une situation où les valeurs qui ont dominé pendant vingt ans se sont réduites en poussière et où celles qui sont nées pendant la Résistance s'affrontent avec puissance. Mais eux, ils n'en ont cure. Ils sont les oubliés de ce combat idéologiques. Ils assistent surtout à la résurgence économique d'un monde dont ils sont exclus. Et ils vivent selon leurs propres règles, en dehors de toute relation avec la légalité. C'est de la graine de potence qui grandit tant bien que mal parmi les pauvres et les rejetés, et personne ne leur tend la main. Leurs vies n'intéressent personne, sauf Pasolini qui le met en scène sur le grand théâtre de ce neorealismo, qui scrute l'Italie nouvelle sans concession, parfois avec cynisme, d'autres fois avec humour et impertinence. C'est la première étape d'un Pasolini en quête de reconnaissance. Et cela a fonctionné. Au point que Mauro Bolognini l'a adapté en 1959 (La Notte brava). Après ce premier coup d'essai, assez réussi, il devient le caméléon des arts d'un pays qui ne cesse de se métamorphoser. Mais, d'un point de vue littéraire, cette oeuvre de fiction a terriblement vieilli, plus encore que celles de tous les grands écrivains de cette période.




Les Remèdes de l'amour, Ovide, Folio « sagesses », 96 p., 3,50 euro.

Ovidius Naso est né en 43 avant notre ère et est mort en 17 en exil. Nous ne le connaissons plus que pour l'Art d'aimer (Ars amatoria), cause tous ses ennuis avec l'empereur Auguste, qui ne lui pardonna jamais. Mais il a écrit sur la question de l'amour quelques autres ouvrages, comme celui-ci, qui expose les moyens d'y remédier si on succombe à ses flèches. Il s'agit d'une succession de conseils souvent judicieux. C'est très drôle et, en même temps, très sensé. Il a voulu offrir à ses contemporains une méthode pour résister à l'emprise des sentiments et c'est écrit d'une manière presque médicale, bien que très plaisante. Dans le même volume, on trouve un opuscule baptisé les Produits de beauté pour le visage de la femme, qui est un charmant traité sur la cosmétique qui est un savant mélange de considérations sur la pratique de cet art et un manuel rempli d'exemples divers de différentes régions de la Grèce. Ces lignes n'ont pas perdu de leur charme ni de leur justesse. Elles seront par conséquent d'une grande utilité pour tous les hommes en ce qui concerne les douleurs brûlantes infligées par les affres d'une passion trop violente.




Le Démon de la vie, Patrick Grainville, Points, 264 p., 6,90 euro.

Le premier chapitre révèle déjà un grand professionnel du roman : après avoir assisté à un coup de foudre splendide sur les rochers, les deux amants s'étreignent avec passion. Mais le père de la jeune femme surgit et les surprend. Celle-ci ne se démonte pas et l'accuse de tromper allègrement sa femme. Les choses sont posées, avec fermeté et un style très bien peigné. A partir de là, Patrick Grainville bâtit une histoire de ces deux jeunes gens, Louise, la rebelle et Luc, son amant. Ils apprennent bientôt qu'un tigre s'est évadé du zoo privé d'un riche et extravagant collectionneur. Le reste n'est plus qu'une question de tactique. L'auteur a façonné son Adam et sa jolie et turbulente Eve pour les lancer dans une aventure qui rappelle le poème de William Blake, Tyger. Mais, au bout du compte, tout est sagement concocté, et plus rien ne surprend dans sa longue histoire, savamment construite et écrite avec discernement, en dépit des rebondissements de toutes sortes. Je ne veux pas parler en mal de ce livre : il est de tout respect. Mais je dois reprocher à son auteur de produire une littérature trop conventionnelle. Si le technicien est présent, l'artiste l'est moins et le créateur ne se fait pas entendre. C'est surtout pour ce genre de raisons que nos romans sont de moins en moins traduits à l'étranger. On ne lit plus que Catherine Millet, Patrick Modiano (surtout qu'il a obtenu le prix Nobel) et, chose étrange, Daniel Pennac (en tout cas en Italie). Voilà, en gros, l'ombre maigre de notre littérature en Europe. Vous direz que j'exagère ? Dans les belles librairies de Mexico, il y a quelques années seulement, on trouvait encore de célèbres représentants de l'université, en règle générale, pour ce qui est des sciences humaines, de la philosophie et de la psychanalyse. Mais de romans, quasiment plus rien. Le vide complet.




L'Ecole du mystère, Philippe Sollers, Folio, 176 p., 6,60 euro.

Ce n'est ni un roman, ni un recueil de nouvelles, ni un essai ou une suite d'essais. Ce sont des souvenirs égrenés chapitre après chapitre. Le mystère ici, a plusieurs définitions. Dans le premier chapitre, c'est celui de la messe et là, je dois l'avouer, je n'arrive pas à y croire. J'ai connu Philippe Sollers maoïste. Sans doute a-t-on le droit (et parfois, le devoir) de changer au cours de son existence et il n'aurait pu continuer à agiter le petit livre rouge du président Mao sans se ridiculiser au plus haut point. Mais de là à choisir le pape et les pompes de l'Eglise ! Je mets de côté ce chapitre et je ferai comme si je ne l'avais pas lu. Mais, heureusement, il voit le mystère d'un point de vue profane, avec l'amour, le grand amour (mais pas l'amour fou d'André Breton). Puis il nous entretient de l'école, qui a en effet une sorte de forme liturgique dans notre pays, puis évoque un voyage où il rêve devant un vase où est peinte la figure de Dionysos, il nous rappelle ensuite les déboires de Baruch Spinoza, et des méfaits de la persécution dans l'histoire (il parle bien de la Réforme, de Luther et de Calvin, ce qui est exact, mais ne parle pas une seconde le Sainte Inquisition !), de Martin Heidegger et des jeux frivoles (et libertins) avec la jeune Manon, des troubadour (à travers les yeux d'une chercheuse américaine), de la mécanique du sport et de Marguerite Duras (et j'en passe, cela va de soi). Ce sont des fragments d'idées qui lui ont passé par la tête, de souvenirs, d'émotions, de lectures, de méditations, de la manière d'écrire, du sport, qui ont peut-être partie liée... Bref, c'est un livre de mémoires qui ne veut pas en être un. Il faut admettre que c'est agréable et intelligent et que Sollers aurait dû se plier à ce genre d'exercice depuis longtemps car là il redevient vraiment charmeur, un gentil Casanova de la Rive Gauche qui sait séduire.




Le Professeur et la sirène, Giuseppe Tomasi di Lampedusa, traduit de l'italien et préfacé par Jean-Paul Manganaro, postface de Giachino Lanza Tomasi, Points, 216 p., 6,50 euro.

L'histoire éditoriale de Lampedusa n'a pas été des plus simples. Ses essais et son anthologie de la poésie française ont paru sans trop de difficultés, mais ses nouvelles furent une longue affaire pleine de rebondissements. En dehors du Guépard, ce chef-d'oeuvre incontesté qui a fait la fortune éditoriale de Feltrinelli - soit dit en passant, l'édition de Giorgio Bassani a été contestée par la famille - il n'a écrit que très peu de fictions. Et l'histoire véridique de sa jeunesse, narrée avec beaucoup de grâce, n'a jamais été achevée. Quant aux nouvelles proprement dites, il n'y en a que trois de reconnues, « le Professeur et la sirène » (un petit bijou, plein de nostalgie pour sa terre natale et ses légendes les plus folles), « les Chatons aveugles » et « la Joie et la loi », elles constituent l'intégralité de son corpus littéraire. Les commentaires apportés par Manganaro (surtout sur son rapport avec Stendhal) et par Lanza Tomasi (qui nous font découvrir l'envers du décor et toutes les vicissitudes de son immédiate postérité) sont vraiment instructives. Mais pourquoi diable (je ne cesse de le dire) Jean-Paul Manganaro doit-il retraduire tous les titres prestigieux de la littérature italienne ?




Essai sur les hommes de la terreur, Hans Magnus Enzensberger, « Le Forum » Folio, 96 p., 4,80 euro.

Cet essai écrit en 2006 du penseur allemand est bien décevant. Qualifier de « perdant radical » le terroriste islamiste ne paraît pas sonner juste. Il fait un bref historique de la culture islamique, rappelle son déclin et aussi sa soumission à la culture occidentale sous des formes coloniales, mais pas exclusivement. Sans doute les peuples arabes (il ne fait état ni des Turcs, ni des Iraniens, ni des Pakistanais - or la question dépasse largement le monde arabe, qu'on se souvienne des Versets sataniques de Rushdie), ni d étant de peuples d'Asie et d'Afrique agités par cette douloureuse question. Le parallélisme un peu ambigu avec le nazisme est une erreur grave. C'est là un phénomène complètement autre. En somme, on aurait attendu mieux de H. M. Enzensberger. IL a appuyé sa réflexion sur des modèles révolus et n'a pas trouvé ce qui fait la spécificité de l'islamisme « radical » qui est une manière de se servir de la religion à des fins politiques et économiques en jouant sur tous les registres de la frustration et de l'humiliation déjà anciennes des peuples islamiques. Il ne faut pas perdre de vue qu'un nombre non négligeable de prétendus jihadistes sont des Européens qui croient retourner aux sources de leurs pays d'origine. Et il aurait aussi fallu introduire dans le discours les jeux vidéo qui font de la guerre un pur divertissement où la mort se traduit par une poignée de points gagnés sur l'ennemi supposé (et virtuel).
Gérard-Georges Lemaire
30-03-2017
 
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