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[verso-hebdo]
25-05-2017
La chronique
de Gérard-Georges Lemaire
Chronique d'un bibliomane mélancolique

La Sculpture à Paris, 1905-1914, le mouvement de tous les possibles, Catherine Chevillot, Hazan, 400 p., 29 euro.

L'histoire de l'art en France paraît changer sensiblement d'orientation : elles se révèle plus ouverte à un contexte européen et aussi à des expériences formelles qui ont été souvent négligées ou minimisées, sinon occultées. Bien sûr il s'agit ici de la création à Paris, mais cette création est pour une large part élaborée par de nombreux artistes venus de tous les coins de la planète, de Brancusi à Archipenko, de Gargallo à Zadkine, sans oublier l'incontournable Picasso. Catherine Chevillot prend comme point de départ de la grande révolution moderniste qui s'est jouée entre Montmartre et Montparnasse la figure presque totémique d'Auguste Rodin. Il est vrai que ce dernier a incarné alors le passé de la grande tradition issue de l'Antiquité à des formes novatrices des plus audacieuses. Beaucoup de débats ont lieu entre les artistes, les critiques, les collectionneurs, les marchands pour savoir si Rodin a été le grand initiateur de tout ou, au contraire, la fin d'une histoire. Il demeurait omniprésent, d'autant plus qu'il a vécu jusqu'en 1917. Sans les choses sont tout de même un peu plus complexes que cela car la diversité des origines des hommes et des femmes qui ont révolutionné l'art de la sculpture pendant cette période n'ont pas subi le poids de son omniprésence (et de son génie, reconnaissons-le) et sont donc partis sur des bases assez différentes. Mai si l'étude que nous avons sous les yeux est prudente dans ses jugements, elle ne s'arrête pas à ce simple constat. Il lui fallait un point de départ et Rodin l'a incarné avec merveille. D'autres sculpteurs ont eu des intuitions magnifiques, comme le Tchèque Frantisek Bilek, mais qu'on ne connaissait pas en France. En revanche, elle a inclus un jeune artiste qui s'était exilé en Grande-Bretagne pour ne pas faire son service militaire, Henri Gaudier-Brezska, qui a été, au cours de sa brève existence l'un des créateurs les plus passionnants. Et c'est lui qu'on voit en couverture. Quoi qu'il en soit, ce livre est indispensable pour tous ceux qui éprouveront le désir de connaître les transmutations d'un art qu'on place toujours un peu en retrait par rapport à la peinture. C'est complet, et l'auteur n'a pas oublié Umberto Boccioni, qui n'a jamais travaillé dans notre pays, mais qui y a exposé avant la Grande Guerre, en suscitant l'admiration ou l'hostilité, car le futurisme italien est venu en 1912 comme une curieuse et dangereuse intrusion étrangère dans le petit mais effervescent monde esthétique qui s'était construit dans la capitale des arts. Catherine Chevillot, en retraçant l'histoire presque épique de cette discipline dans le chaudron de sorcières de Paris au début du XXe siècle, a aussi pris soin d'examiner avec le plus grand soin les théories qui se sont faites jours alors. C'est une somme dont on ne pourra plus se passer à l'avenir. Le seul regret que je peux exprimer est la trop maigre iconographie présente par rapport à l'immensité et l'importance de la question.



Modigliani, biographie, catalogue raisonné, Christian Parisot, Editions des Archives, 452 p. + catalogue non paginé, 350 euro.

Depuis longtemps, Christian Parisot, président des Archives Amedeo Modigliani, contre vents et marées (et le terme est faible : il a l'objet de diffamations et d'accusations qui, toutes, ont été balayées mais, comme on le sait, il reste toujours trace de la délation), s'occupe du grand artiste italien qui a fini par être consacré à Paris. Le catalogue raisonné, qui a occupé une grande partie de son existence, trouve ici sa conclusion. Il avait publié dans la collection « Folio biographie » (Gallimard) en 2006 une vie du jeune homme originaire de Livourne qui avait débarqué dans notre capitale en 1904. Il l'a complétée, ayant fait depuis plusieurs découvertes notables, en particulier sur ses origines familiales. Il a accompagné son merveilleux récit des faits et gestes de ce dernier, de ses amitiés, de ses amours, de ses graves problèmes de santé, de son penchant pour l'alcool et les drogues, de sa volonté de travailler seul, en dehors de tous les courants qui naissaient les uns après les autres, de son rêvé brisé de devenir sculpteur (et il a été un très grand sculpteur), de l'originalité de sa peinture, d'une teneur nouvelle, mais qui signifiait son désir de rester liée à la grande tradition de la Renaissance. Et il accompagné cette histoire à la fois fabuleuse et tragique (qui a donné lieu à une légende un peu kitsch, dont l'écrivain André Salmon a été en partie à l'origine et qui s'est traduite par une série de films tous plus mauvais et éloignés de la réalité les uns que les autres) de nombreux témoignage de membres de sa famille, d'autres artistes, d'écrivains (de Francis Carco à Jean Cocteau), de collectionneurs, de marchands de tableaux, d'amis et bien sûr de sa fille Jeanne, qui s'était retrouvée orpheline après sa mort prématurée et le suicide de sa mère. On y découvre surtout dans quelle perspective il s'est placé dès qu'il a éprouvé que son destin serait de devenir artiste. Le lecteur sera surpris de découvrir que sa vraie ambition avait toujours été la sculpture et qu'il a tout fait pour y parvenir, en dépit de graves déficiences pulmonaires dont il avait souffert depuis sa tendre enfance. Il a dû cesser de tailler la pierre et même le bois (c'était un adepte inconditionnel de la taille directe), mais le peu qu'il a pu faire l'a placé parmi les grands révolutionnaires de cette discipline avant la Grande Guerre. C'est vraiment une encyclopédie de la vie, mort et miracles de Modigliani. Il a aussi récapitulé et remis à jour son catalogue raisonné. Je n'ai nul besoin de vous dire que ce fort volume est essentiel pour qui aime cet artiste autant que pour les institutions muséographiques et ceux pour ceux qui ont la chance de pouvoir collectionner ses oeuvres.




La Galerie des beautés, Leonardo Marcos, Editions de la Différence, 96 p., 30 euro.

Il faut d'abord savoir que ce jeune artiste qu'il s'est référé à une galerie du château de Nymphembourg, à Munich, qui contient trente-six portraits de femmes. Cela lui a inspiré la réalisation de trente-six photographies de femmes, dont beaucoup sont bien connues, Arielle Dombasle, Setsuko Klossowska, Terry de Gunbsburg, et d'autres qui appartiennent à la belle mondanité. Tous ont été exécuté selon un même principe : le cliché est surexposé et il ne reste plus qu'une ligne diaphane qui préserve le visage et les contours de la chevelure des chapeaux et des vêtements. Le fond reste ainsi blanc. Ce sont des apparitions qui nous sont proposées. Pour leur auteur, c'est la manifestation de la beauté dans son acception la plus forte. Mais il ne cherche pas la beauté néoclassique, ou la beauté des photographies de mode, mais celle qui se manifeste dans un visage, une expression, un regard. Cela constitue une singulière collection de femmes auxquelles il a voulu rendre hommage. La formule qu'il a adoptée n'est certes pas d'une originalité absolue. On pourrait même penser aux techniques de Man Ray, même si son esthétique est assez éloignée de celle du grand artiste américain. Mais l'ensemble a tout de même du chien et a assez de pouvoir pour retenir notre curiosité. Je ne regrette qu'une chose dans ce volume les titres qui apparaissent au bas des images et qui ne paraissent pas très bien venus. Le silence de la relation avec ces oeuvres intrigantes aurait été bien préférable. Mais ce n'est là qu'un détail.




Correspondance choisie, Michel-Ange, traduit de l'italien et présenté par Adelin Charles Fiorato, « Les mondes de l'art », Les Belles Lettres, 574 p., 23,50 euro.

La figure imposante de Michel-Ange sculpteur ou peintre a fait passer au second plan celle du poète, qui n'en est pas moins importante. La publication de cette anthologie de lettres est révélatrice de plusieurs aspects de cet artiste hors du commun. Tout d'abord, il écrit beaucoup à sa famille, surtout à son père, à ses frères et, à la fin, à son neveu. Puis à ses commanditaires et ses plus puissants appuis, comme Laurent le Magnifique à qui il écrit par l'entremise de Botticelli. Mais et c'est dommage pour nous, il ne se perd pas en considérations sur son arts ni même sur les difficultés de son art, comme il l'a fait dans le célèbre poèmes où il dépeint ses souffrances quand il a réalisé la fresque pour la chapelle Sixtine. Il écrit avec une application et une précision remarquables, pour parler surtout d'affaires courantes ou purement matérielles. Il a une belle assurance et ne fait pas de détours pour exprimer sa pensée. C'est la distinction d'un homme qui sait parfaitement ce qu'il fait et ce qu'il entend obtenir. Il va de soi que l'historien de l'art sera déçu, car il aurait attendu des précisions sur ses entreprises. Mais ces missives nous apprennent beaucoup de choses sur son caractère : il n'a pas peur, par exemple, d'affronter ses adversaires et ne cherche pas une porte dérobée. Il fait front et se bat. Sa véhémence est contrebalancée par une prudence relative dans ses propos. Ce que l'on perd du côté de la recherche esthétique, on le gagne en revanche du côté de la description de ses affaires (qui ne paraissent pas toujours être simples) et de son univers quotidien. Sans être jamais très bavard, il met les choses à leur place et nous fait comprendre ce qu'a pu être une existence d'artiste en son temps. Ce sont donc là des documents très précieux. Qui aime Michel-Ange aura plaisir à se plonger dans le lettre de cette correspondance nourrie et le chercheur ne pourra pas non plus en faire abstraction car elle fourmille d'informations qui, sans être fondamentales, lui permettront de préciser bien des choses sur ses faits et gestes. La préface est bien conçue et nous permet d'avoir les clefs qui nous manquent pour savoir qui sont ses interlocuteurs et sur sa manière de conduire sa carrière.




Alexandre Zinoviev, un peintre russe sur le front français, sous la direction de Cécile Pichon-Bonin & Alexandre Sumpf, Editions Alternatives / Historial de la Grande Guerre, 128 p., 24 euro.

Alexandre Zinoview (1889-1977) n'a certainement pas été l'un des grands peintres de la période ardente de la première moitié du siècle dernier à Paris. Mais il a été surtout un excellent dessinateur. Et cela est très précieux pour cette exposition présentée à l'Historial de la Grande Guerre à Pérone. Le témoignage qu'il a rapporté de son expérience dans les tranchées (il s'était engagé, comme bon nombre d'artistes venus des quatre coins de l'Europe, dans la Légion étrangère) est tout à fait intéressant. Il a surtout exécuté des dessins au crayon ou à l'encre, parfois aquarellés. Son style est assez classique, mais s'il vise la simplicité des lignes, et même avec une pointe de naïveté. Il évite le pathos (il est très loin en cela des expressionnistes allemands, à l'exception d'une composition intitulée Souffrance et d'une autre, qu'il a voulu dans une optique plutôt symboliste, qu'il a nommée La Main coupée (1918), et celle Le Théâtre de la guerre, placée dans une optique plutôt symboliste), mais tente de représenter ce qu'il a vécu avec réalisme et sans cacher la réalité terrible des combats. Il n'y a pas non plus d'apologie propagandiste (en dehors de la grande fresque qu'il a réalisée par la suite). Il montre néanmoins, les morts et les blessés, les épreuves physiques et morales du soldat sur le front. La guerre n'est pas aussi belle dans ses oeuvres que dans les poèmes d'Apollinaire ! Loin s'en faut, mais sa dimension tragique n'est pas mise en avant. C'est là une documentation pertinente car la France n'a pas, comme le Canada ou l'Allemagne, retiré des artistes du front pour qu'ils témoignent de ce qu'ils y ont vécu. Et puis l'artiste a fait quelques beaux tableaux sur panneau en utilisant cette thématique.




L'Histoire du lapin Tur, Niel Toroni, Allia, 48 p., 2,80 euro.

Beaucoup d'entre vous se souviendront que Niele Toroni a été l'un des quatre membres fondateurs de l'éphémère groupe BMPT en 1967. Seul Daniel Buren a vraiment tiré son épingle du jeu. Et Niele Toroni, imperturbable, a continué à faire des tableaux avec des touches colorées. Cette petite fable est de l'ordre de la blague, pour tourner en dérision la peinture qu'il a tant voulu réduire à néant. C'est amusant, mais ce n'est pas la plus mauvaise plaisanterie qu'on ait pu lui faire. Parue en 1984 dans une somme de ses essais sur l'art, les éditions Allia a désiré la rééditer, à juste titre d'ailleurs, car c'est l'expression d'un état d'esprit iconoclaste. Ce Lapin Tur  est suivi d'un court texte de Georg Simmel, Das Märchen von der Farbe, l'Histoire de la couleur, publiée en 1904. Il y raconte l'histoire d'une couleur, le Grülp, qui s'est mis en quête de sa complémentaire. Il ne parvient pas à la trouver et on finit par lui déclarer qu'elle n'avait pas d'existence. Mais un peintre, Clixorin, la voyant entrer, saute de joie et lui dit que c'est elle qu'il attendait. Et cet artiste en fit des monochromes que, cela va de soi, personne n'a voulu acheter. Plus tard, le Grülp a tenté de se faire adopter pas l'opale, qui n'a pas dit non... C'est une belle fable sur la réalité des relations chromatiques et sur le nom qu'on peut donner aux couleurs. C'est une question qui ne peut que hanter l'historien d'art qui se trouve nécessairement confronté à un lexique improbable et à un univers de nuances qui semble illimité. C'est un petit bijou.




La Révolte de l'esprit, écrits de combat 1938-1945, présentation de Gilles Bernanos, « le goût des idées », Les Belles Lettres, 426 p., 15 euro.

On peut s'étonner que ce recueil d'articles n'ait pas été publié beaucoup plus tôt. Il est absolument passionnant. Au fond, de Georges Bernanos, on ne retient plus aujourd'hui que les Grands cimetières sous la lune, qui, il est vrai, se révèle être un livre magnifique. Et aussi un livre qui a eu un certain poids (et qui en a encore un à mon avis) parce que nous avons affaire à un auteur qui n'était pas de gauche, comme George Orwell, par exemple, qui avait eu des sympathie pour Franco au début, lors du pronunciamiento, et qui a été bouleversé par les exécutions effroyables de ses ennemis lors de la guerre civile espagnole. Figure pour le moins étrange dans le contexte de l'époque, plutôt de droite, fervent catholique, adversaire de tous les totalitarismes, Georges Bernanos (1888-1948) a toujours une attitude non seulement d'une grande probité, mais aussi assez visionnaire. Les articles les plus extraordinaires de ce volume sont ceux du printemps et de l'été 1940. S'il ne comprend rien à la stratégie belliqueuse des troupes allemandes, il comprend tout de suite l'effondrement moral des Français et la honte qu'a pu être l'armistice (ans ses termes qui sont ceux de la collaboration) et la lâcheté du gouvernement de Bordeaux. Il exprime sa colère et sa tristesse dans des termes pondérés, mais très juste, sans détours. Il a eu honte de ce qui a conduit à Vichy et honte de l'absence totale de réaction face à cette situation presque surréaliste. Il a rejoint Londres et a écrit quatre beaux discours pour la BBC. Mais s'il était favorable à l'action de Charles de Gaulle, il n'en va pas moins s'exiler au Brésil (il était coutumier du fait -, il ne cessait de bouger et ne recherchait pas à se trouver au centre de l'action de la résistance). Mais ce départ en Amérique latin ne l'a pas empêché de poursuivre une impressionnante production d'articles, qui s'adresse d'ailleurs de plus en plus aux catholiques français : il a bien compris la collusion de l'Eglise avec le gouvernement de Vichy, à quelques exceptions près. Il écrit des papiers d'une manière merveilleuse, dans un style fluide et d'une certaine beauté, sans jamais d'emphase ou de tonalités tonitruantes. C'est un homme angoissé (manifestement) qui parvient dans son écriture à résister à ces vagues d'anxiété et à les traduire en incitations à la réflexion et aussi à la conscience de l'orientation néfaste des hommes en place sous l'Occupation. Il suit l'actualité de près, la commente, certes, mais toujours avec distance et prudence. Il ne s'enflamme à la première victoire des Alliés, même s'il la salue. Il écrit aussi des discours pour Radio-Brazzaville en 1944. Puis, quand la chute du IIIe Reich, semble proche, il s'interroge sur le destin de la France dans le monde qui va naître de toutes ces ruines. On trouve aussi des conférences, des entretiens (rares) et une autobiographie. Personne ne peut oublier de lire ce recueil. C'est l'aventure intellectuelle d'un homme libre, qui a des intuitions saisissantes, et cela même si l'on ne partage ni sa foi ni ses propres convictions. C'est souvent admirable.




Qui es-tu Alaska ? John Green, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Catherine Gibert, Folio, 416 p., 8,20 euro.

On assiste en ce moment à une vague qu'on pourrait qualifier de régressive dans le domaine du roman, aussi bien en France qu'à l'étranger et en particulier aux Etats-Unis. Ces fictions nous apparaissent de plus en plus conventionnelles et sont marquées au fer du conformisme littéraire. Ce roman, qui est le premier écrit par John Green a connu, peut-on apprendre, un grand succès lors de sa parution en 2005. Ce n'est pas magnifiquement écrit, mais c'est plutôt d'une assez grande platitude, les dialogues sont sans consistance et l'histoire n'est pas exaltante. La seule audace est constituée par ces mouvements dans le temps, qui ressemble plus à ce que l'on peut voir dans certaines séries télévisuelles. La figure d'Alaska Young a tout du personnage du soap opéra. Et Miles Halter, qui devient son succube béat d'admiration quand il fait sa connaissance au pensionnat de Culver Creek en qui voit en elle sa grande initiatrice ne semble pas non plus d'une densité suffisante pour nous convaincre et nous toucher. L'auteur joue sur tous les poncifs de la mode et des inclinations d'une jeune génération finalement très sage et sans beaucoup d'aspirations profondes. Je rangerais ce roman parmi ces ouvrages qui ont été pensé et monter comme une horlogerie bien huilée dont les rouages seraient mus par des lieux communs. J'en viens à m'interroger sur l'avenir de l'art romanesque, qui s'oriente en direction d'un produit bien fait, mais qui n'apporte rien ni dans sa conception ni dans les idées qu'il devrait véhiculer.




Intérieur nuit, Marisha Pessl, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Clément Baude, Folio, 860 p.

Nous avons affaire à un roman policier d'une certaine ampleur. Je ne veux pas parler de son épaisseur, qui est notable, mais de la façon dont l'auteur l'a élaboré et mené. C'est l'histoire d'un meurtre qui a été perpétué pendant l'automne 2011: une jeune femme, Ashley Cordoba est retrouvée sans vie au bas d'une cage d'ascenseur à New York, en plein Lower East Side, dans un entrepôt désert. On pense bien entendu à un meurtre, bien que rien ne paraisse le prouver d'emblée. D'ailleurs, les enquêteurs concluent en premier lieu à un suicide. Ils avaient fondé leur théorie sur le fait qu'elle avait été enfermée dans un asile dont il venait à peine de s'enfuir. La victime est la fille d'un metteur en scène de cinéma, Stanislas Cordoba, qui s'est rendu célèbre pour ses films d'épouvante, dont on n'a plus entendu parlé depuis trois décennies. Un journaliste, Scott McGrath décide de mener une enquête sur l'affaire, aussi bien celle de la fille que celle du père. Le père est un homme assez énigmatique, qui aimait peu se montrer. Le journaliste avait déjà tenté de le retrouver dans le passé, ce qui ne lui avait pas porté chance. A l'époque, plusieurs de ses films avaient été interdits à cause de leur violence extrême. Il avait retrouvé la piste du réalisation fantomatique et avait écrit un article où il l'accusait de pédophilie. Cette mise en cause lui avait fait perdre sa place à L'Insider. Maintenant qu'il reprend ses investigations, il part du cas de la jeune femme, pianiste virtuose qui avait renoncé tout d'un coup à sa carrière, car, découvre-t-il, elle souffrait d'une maladie incurable. Il s'efforce de reconstruire les derniers mois de sa brève existence, apprenant par exemple, que la fille avait une haine pathologique de son père, et fait des rencontres étranges. Il est aidé par sa fidèle seconde, Inez Gallo. Il fait des rencontres importantes, dont celles d'une jeune actrice et d'un petit trafiquant de drogue. A eux tous, ils tentent de percer ce mystère assez inextricable. Et leurs recherches les entrainent dans une sorte de folie dangereuse, proche du cinéma de Cordoba. L'auteur a rendu son roman, somme toute assez classique dans le genre, mais a eu l'idée ingénieuse d'insérer des coupures de presse, des documents de toutes sortes, des pages web, etc., ce qui rend le livre plus singulier. Je dois l'admettre : sans être un ardent amateur du genre, ce livre a su me séduire. C'est tout dire !




Someone, Alice McDermott, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Cécile Arnaud, Folio, 320 p., 7,70 euro.

De nouveau un roman bien ficelé, écrit correctement et simplement, d'une longueur de best-seller, avec une absence absolue d'originalité. L'auteur remonte dans le temps et nous fait voir la réalité de la vie des gens modeste à Brooklyn pendant les années trente. Ce retour massif à la littérature réaliste de l'ère de John Steinbeck. Dans ses entretiens, Alice McDermott insiste sur ce réalisme, ce qui est curieux car il est rétroactif. Un réalisme réinventé ! Walker Evans montrait la réalité de son temps. Elle, elle montre la réalité de cette grande métropole d'il y a plus d'un demi-siècle ! C'est donc une sorte de théâtre de reconstitution historique avec les malheurs infinis et les joies simples de ces braves gens de ce quartier alors déshérité de New York. Elle sait y faire, je le souligne, mais où est la dimension romanesque ? De faire du Charles Dickens à l'américaine en plein drame de la Grande Dépression. Non, là, je ne suis pas un instant !




L'Idiotie, Jean-Yves Jouannais, « Champs art », Flammarion, 304 p., 12 euro.

C'est un sujet en or et que l'auteur a traité avec pas mal d'intelligence même s'il n'a pas suivi un plan des plus cartésiens. Son discours oscille entre la littérature et les arts plastiques, aussi bien ceux du passé que ceux plus proches de nous. Ce qu'il faut bien comprendre quand on ouvre cet ouvrage, c'est que ce n'est pas une thèse, ni une démonstration. C'est une méditation qu'il a conduite au gré des associations qu'il a pu faire au gré de son parcours. On passe de la folie, des monomanes de Géricault, jusqu'à Dada et au surréalisme, de l'art des fous à des exemples tirés de la littérature. Bien entendu, Gustave Flaubert, avec son ouvrage célèbre, Bouvard et Pécuchet, donne le la de cette aventure qui se révèle très savante puisque l'on passe d'Hubert Robert à Alain Séchas, de Robert Filliou aux actionnistes viennois, en passant par le groupe des Incohérents et par Cervantès ! Il y est question aussi bien de la bêtise que de la sottise, autres catégories assez voisines de l 'idiotie, et, qu'au bout du compte, Jean-Yves Jouannais a surtout voulu comprendre ce qui pouvait motiver la plupart des artistes à faire les idiots. Il cite d'ailleurs l'inénarrable Raymond Hains dès le début de son essai et cela me réjouis car cet artiste à la faconde merveilleuse avec le don de tout transformer en fable comique. Il ne fait curieusement pas allusion à Ben, grand spécialiste du discours « idiot » qui a fini par le devenir vraiment avec ses lettres où il étrillait ses collègues et les critiques, sur un ton qui n'était pas loin de la délation. Bien sûr, beaucoup d'artistes ont joué la cartes de la bêtises, comme Séchas, déjà cité, Jeff Koons et bien d'autres devenus plus ou moins célèbre dans un univers artistique en pleine dérive. Marcel Duchamp a commencé par des farces idiotes, comme celle de l'urinoir, qu'on a ensuite élevé stupidement au rang d'oeuvre d'art : il voulait tout simplement se moquer des membres du jury de l'Armory Show dont il faisait partie. Mais, cela étant posé, il a beaucoup tablé sur des ambiguïtés qui mettaient le concept d'art en péril par la dérision. C'est peut-être là que le bât blesse un peu : tous ces vocables peuvent cousiner, mais ils ont des sens et des finalités assez différentes. L'humour de Dada n'est pas celui de Fluxus, mais ce groupe a pu se revendiquer de son héritage. Et les soi-disant créations des artistes actuels ne peuvent vraiment pas, dans leur grande majorité, revendiquer l'héritage de Duchamp ni d'aucuns des artistes de cette période. Mais ce qui importe pour moi, c'est que nous auteur permet au lecteur de faire des recoupements, de s'interroger sur la portée de certaines créations récentes, de comprendre comment cela a pu se jouer dans le passé. Bref, c'est un livre qui apporte beaucoup de grain à notre moulin intellectuel. Je dois néanmoins lui faire une petite remarque d'ordre historique : Mussolini, ma maîtresse, Clara Petacci et les hiérarques fascistes n'ont pas été pendu par les pieds pour une quelconque volonté symbolique. En fait, quand les résistants italiens ont déposé leur corps piazzale Loretto à Milan, c'était pour honorer la mémoire de résistants qui avait été exhibés au même endroit. Mais comme la foule énorme leur crachait dessus, leur donner des coups de pieds, on a alors décidé de les suspendre à la structure d'un station service qui se trouvait là pour échapper à cette profanation indigne. Il n'y avait aucune intention dans cette pendaison sinon de protéger les cadavres.




Malebranche, Ferdinand Alquié, « la petite vermillon », La Table Ronde, 34 p., 8,70 euro.

Avec son sens prononcé de la concision et la précision, avec sa faculté de rendre les questions les plus ardues assez limpides et accessibles, Ferdinand Alquié a souhaité faire ouvrage qui présente la pensée d'un philosophe qu'on étudie relativement peu de nos jours, Nicolas Malebranche (1630-1715). Il nous explique que celui-ci a commencé à se passionner pour la philosophie en lisant très jeune le Traité de l'âme de Descartes. Mais il va s'orienter dans une toute autre direction pour devenir un des plus grands métaphysiciens français, dans une optique bien éloignée de celle indiquée par Descartes. Après avoir enseigné à la Sorbonne, il est devenu le secrétaire du roi en 1658 et a décidé d'entrer à l'Oratoire en 1660, l'année où il a publié son premier grand livre, le Traité de la nature et de la grâce. On comprend très vite qu'il a choisi une posture de théologien. En fait, toute pensée est la pensée de l'essence divine, qui se réalise selon un ordre (avec des degrés de perfection) et dans l'action. Il fait donc reposer la connaissance sur des relations de causalité et non sur des idées immuables. Mais la fin de cette recherche reste néanmoins est perfection de l'ordre qui peut être perçu dans la nature. Il est hostile à la théorie de l'émanation et aux thèses de Spinoza : pour lui le monde aurait pu ne pas être (en gros : Dieu n'a nul besoin de nous et de la création). Il a conçu un Dieu qui ne fait rien par bonté, mais seulement pour sa gloire -, un Dieu narcissique en somme ! Une telle rupture entre les desseins divins et le monde se trouve déjà dans des théories mystiques juives qui vont jusqu'à séparer le monde des hommes et Dieu, qui ne sont rattaché que par un simple point. Quoi qu'il en soit, Malebranche réfute toute idée particulière face à Dieu. L'être doit se soumettre à son universalité (une sorte de conception de la monarchie absolue !). C'est absolument passionnant, c'est assez complet et permet tout un chacun de mieux comprendre les débats qui ont eu lieu pendant le Grand Siècle.




Sup de cons, le livre noir des écoles de commerce, Zeil, La Différence, 48 p., 15 euro.

C'est là un pamphlet virulent contre les écoles de commerces en France. Mais c'est aussi une bande dessinée au plein sens du terme. C'est pour l'auteur (un ancien professeur !) une façon très efficace de faire passer ses idées et e dénoncer la supercheries des Sup de com. Il prend l'exemple d'une école imaginaire, pour passer au crible les méthodes d'enseignement, de recrutement de professeurs, de leur promotion, de leurs résultats effectifs. Il faut dire qu'un étudiant désireux de choisir cette filière sera beaucoup plus attentif à tout ce qu'on aura pu lui promettre avec avoir lu Sup de cons : tous les pièges et toutes les publicités mensongères que font ces écoles sont dénoncées dans cet album sans aucun ménagement. C'est incisif, mais c'est drôle aussi et cela donne une idée assez bonne de nos « grandes écoles ». A recommander aux futurs élèves comme aux anciens et à tous ceux qui savent conserver un oeil critique sur la société contemporaine et qui ont aussi le sens de l'humour.
Gérard-Georges Lemaire
25-05-2017
 
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Verso n°105

L'artiste du mois : Edith Longuet-Allerme

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Christophe Cartier au Musée Paul Delouvrier
du 6 au 28 Octobre 2012
Peintures 2007 - 2012
Auteurs: Estelle Pagès et Jean-Luc Chalumeau


Christophe Cartier / Gisèle Didi
D'une main peindre...
Préface de Jean-Pierre Maurel


Christophe Cartier

"Rêves, ou c'est la mort qui vient"
édité aux éditions du manuscrit.com