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[verso-hebdo]
19-04-2018
La chronique
de Gérard-Georges Lemaire
Chronique d'un bibliomane mélancolique

Picasso a Napoli, une « Montmartre arabe », Massimo Bignardi, Liguori editore, 8o p., 12,99 euro.

Autoritratto urbano, Massimo Bignardi, Mimesis / Eteropie, 17o p., 22 euro.


A-t-on tout dit sur Pablo Picasso ? Malgré les milliers de publications consacrées à cet artiste, le sujet paraît sans fond. Massimo Bignardi, déjà auteur des Stanze del Minautoro (2oo8-2o11), où il a exploré des liens familiaux et amoureux ont pu s'introduire dans la mythologie picturale qu'il était en train de construire dès son arrivée à Paris, avec ses mutations incessantes, de la période bleu et de la période rose jusqu'au cubisme, pour passer ensuite à un style néoclassique qu'il a abandonné ensuite. Massimo Bignardi nous parle du séjour que Picasso a fait Naples après celui effectué à Rome et il part visiter la cité parthénopéenne en compagnie de Serge Diaghilev, de Léonide Massine, d'Igor Stravinsky et de Jean Cocteau. Si le séjour à Rome a été amplement documenté, celui Naples a été un peu occulté. Et pourtant, il a été riche d'enseignements. Massimo Bignardi a trouvé un lien singulier entre une des peintures murales de Hans von Marées (1837-1887) réalisée pour la bibliothèque de la Stazione zoologica de Naples en 1873. Hans von Marées était un peintre allemand passionné par l'Italie, comme Arnold Böcklin dont est devenu l'ami. Cette étrange influence n'est pas tout de suite visible dans le rideau que Picasso a exécuté pour Parade d'Erik Satie, car le regard se concentre sur le sujet au premier plan : la ballerine vêtue de blanc juchée sur un cheval ailé blanc qui se trouve devant un gros ballon bleu et un petit poulain. On prête moins attention aux personnages réunis autour d'une table placée sur une estrade : deux figures de la Commedia dell'arte, deux jolies femmes dont une porte un grand chapeau de paille et un toréador en costume de lumière en train de jouer de la guitare, sans compter un grand Noir debout, musculeux, le torse nu, avec un turban blanc. Massimo Bignardi relate les principales étapes de ce voyage en Italie en pleine guerre mondiale, ce qui s'est passé à Rome (l'éviction du futuriste Fortunato Depero, qui devait faire le décor de Parade), la représentation au théâtre Costanzi, qui était accompagnée d'une exposition dans le foyer de la présentation d'oeuvres de la collection de Massine (Derain, Gleizes, Carrà, De Chirico, Giacomo Balla, Fortunato Depero, Goncharova, Michel Larionov, Fernand Léger, entre autres). Curieusement, dans le livret du ballet présenté Paris, on peut lire que la scène se déroule à Paris. Chose curieuse car on voit un large golfe qui ressemble celui de Naples ! Apollinaire y a vu un spectacle « réaliste ». Cocteau a également a mis l'accent sur le caractère parisien du rideau. En 192o, quand il commence à penser aux décors de Pulcinella de Stravinsky (écrit en 1919 et représenté en 1920), Picasso, dans ses esquisses, place au fond le Vésuve. Celui-ci n'a pas disparu dans la vision finale, qui déploie un décor urbain sur la scène d'un théâtre dont on voit les loges et un grand soleil stylisé au plafond. Mais le contexte napolitain a lui disparu. Dans son Autoritratto urbano, Massimo Bignardi poursuit deux fins : la première est celle d'une autobiographie, mais qui ne concerne que sa vie professionnelle, et plus particulièrement celle de son rôle de critique d'art et d'organisateur d'expositions ; la seconde, corrélative la précédente, est d'étudier les oeuvres différents artistes italiens (il a, dès le début, indiqué qu'il avait souhaité ne pas parler des grands auteurs étrangers). L'ouvrage s'éloigne donc des essais critiques que nous avons l'habitude de lire. On devine la passion qui l'a animée dans ce travail, même s'il n'exprime pas de manière directe les relations personnelles qu'il a pu avoir avec bon nombre de ces créateurs qui ont utilisé la photographie comme médium ou qui ont créé des installations dans un espace public. Aussi peu respectueux des règles des genres, Bignardi est parvenu à composer un livre vraiment intéressant et écrit avec liberté. Ses observations demeurent sérieuses, mais n'ont jamais recours au langage sibyllin (et souvent abscons et creux) de la critique italienne récente. Il nous fournit l'occasion rêvée de découvrir ces hommes et ces femmes qui ont tenté de saisir le temps de nos villes - un temps suspendu ou déterminé per le choix de détails révélateurs dans la photographie -, ou encore mis en relief de manière critique ou mythologique dans les ouvrages en trois dimensions. Ces pages se lisent avec un plaisir constant. Un peu comme un roman. Mais toujours avec le souci de la précision de la description des démarches esthétiques. L'auteur a su trouver son équilibre dans un exercice d'équilibre périlleux ! Ceux de nos lecteurs qui savent lire l'italien y trouveront la possibilité de comprendre quel a été la recherche de l'auteur et de faire connaissance avec tous ces créateurs qu'il a défendus et commentés.




Milano al Caffè, Riccardo Di Vicenzo, Hoepli, 234 p., 49 euro.

Je dois dire sans attendre que Riccardo Di Vicenzo a fait un travail absolument exceptionnel de recherche, tant pour découvrir l'histoire des cafés de Milan que pour ce qui est de l'iconographie. Son livre est une merveille qui nous permet de remonter le temps, jusqu'au XVIIIe siècle, afin de découvrir tous ces lieux dont certains sont chargés d'un passé littéraire, artistique, musical, politique, et d'autres, qui sont les témoins presque tous disparus des us et coutumes de la Lombardie d'autrefois. Il fait commencer son récit quand l'impératrice Marie-Thérèse a octroyé la permission aux cafetiers de servir aussi des boissons alcoolisées. Pour la Lombardie, qui était alors sous la domination autrichienne, nul ne sait s'il y eut un décret semblable. En tout cas, l'auteur a relevé dans les écrits du poète dialectal Carlo Porta des vers où il évoque avec une certaine ironie le grand nombre d'établissements ouverts à Milan (ils étaient appelés brasere). Au début, le café était bouilli et s'appelait torbolin. Pietro Verri, l'une des grandes figures des Lumières en Italie parle en 1764 d'un café tenu par un Grec nommé Demetrio. Il est évident travers son témoignage que le café avait déjà pris une place importante dans la vie intellectuelle et sociale. Et quand avec ses amis de la Società dei Pugni, il a créé une revue, elle a été baptisé Il caffè, qui a paru entre 1764 et 1766, et a fini par être interdit par les autorités autrichiennes. Et Mais on ne commence comprendre la géographie de ces lieux publics qu'au XIXe siècle. L'auteur peut alors établir une topographie, qui début au centre de la cité, auteur du Dôme. Le nombre des établissements était déjà considérable et, parmi eux, se distinguait l'élégant Café Mazza, fréquenté par Cesare Beccaria et Verri et, plus tard, par Bonaparte. Plus tard, le Caffè de' Servi, qu'il est possible de voir dans un petit tableau exécuté en 1832 de Bernardino Bison, a été l'un des luxueux établissements de Milan, dont parle Stendhal au début de la Chartreuse de Parme. Sur le Corso (dénommé bien plus tard Vittorio Emanuele) est alors apparu le Caffè San Carlo, qui a eu une grande réputation. Le Corso a été surnommé ensuite le « corso des cafés ». Ensuite, nous parcourons la ville pour découvrir tous ces endroits fréquentés par la bonne société et ceux fréquentés par la moins bonne société. Nous voyons aussi de beaux pavillons situés dans des zones verdoyantes, comme autant de petits pavillons de plaisance. Avec les transformations de l'urbanisme, les cafés changent et de lieux et d'aspect. Par exemple, la construction de la galerie Vittorio-Emanuele II en 1877, ou celle de la plus ancienne galerie San Cristoforo a permis l'installation de cafés assez luxueux. Le Caffè Gnocchi, construit dans cette dernière, a été la centrale névralgique du groupe littéraire de la Scapigliatura, dont faisaient partie Emilio Praga, pour ne citer que l'écrivain le plus connu. La nouvelle et somptueuse galerie a abrité des cafés illustres, comme le Campari, le Biffi, le Savini (où F. T. Marinetti s'est illustré en provoquant des échauffourées), la Birreria Gambrinus, etc. Sans pouvoir évoquer tous les cafés de cette ville industrieuse, il ne fait aucun doute que ce livre est un inestimable vadémécum pour découvrir l'univers des cafés et de leur rôle éminent dans la vie des Milanais.




L'Estran, Marie Maurel de Maillé, s.p.

Les artistes de notre temps ont souvent tendance à s'orienter de plus en plus vers la photographie. Sous mille formes. Mais ils s'en servent encore comme autrefois il avait recours la peinture. Dans le cas de Marie Maturel de Maillé, point de réalisme ou d'esprit sociologique : c'est l'imaginaire pur qui domine. Elle fait feu de tous bois : la rencontre d'un objet ou d'un animal (comme le poisson mort sur une rive), une composition où elle se cache sous le tiroir d'une bibliothèque ancienne (c'est un sujet récurrent, toujours avec quelque chose qui vient mettre le beau meuble qui a bien vécu dans une optique un peu surréaliste, par sa seule présence), une robe de marié posée sur un support indéfinissable, des chaussures devant le bord de la mer et personne côté, laissant la scène en suspens, des strates minérales qui forment une composition abstraite, un nid vide posé sur une robe. En somme, elle n'opère pas selon un principe continu et systématique. Elle a ses obsessions, ses lubies, un regard surtout qui recherche l'insolite. Elle utilise la prise de vue normale ou le photomontage (elle ne s'impose aucun tabou technique ou thématique), surtout dans la perspective de développer la visibilité ce qu'elle cache dans son esprit. C'est une plongée dans les abysses, là où la conscience et l'inconscient voisine et s'interpénètrent. C'est là une quête qui prend parfois un tour autobiographique, mais qui révèle surtout ce qui peut l'attirer - d'obscurs objets du désir et de la répulsion, dans un échange constant des sens. Il y a d'ailleurs un point qui intrigue : pas de grands élans sensuels, mais des allusions ambiguës, comme dans le cas du tableau d'Ingres (une belle jeune femme nue, presque de dos, qui cache sa poitrine de ses bras) mis à côté d'un autre tableau, plus petit, qui montre une main sur laquelle se pose l'autre à la hauteur du poignet. Toutes ses oeuvres sont en couleurs. Et elle en joue avec beaucoup de maestria, mais sans effets grandiloquents. Au contraire : une sorte de calme semble régner alors que ses sujets peuvent être désagréables a priori. C'est un travail artistique de grande valeur à découvrir. Sans faute.




Le Ministère du bonheur suprême, Arundhati Roy, traduit de l'anglais (Inde) par Irène Margit, Gallimard, « Du monde entier », 544 p., 24 euro.

Bien que ce roman soit très loin des ouvrages du prix Nobel de littérature (1996) Naguib Mahfouz (1911-2oo6), on ne peut s'empêcher de rapprocher ces deux écrivains. En effet, si ces deux auteurs parlent deux univers complètement différents, Mahfouz racontant surtout la vie des habitants du Caire, du petit peuple essentiellement, entre autres dans sa fameuse trilogie (L'Impasse des deux palais, le Palais du désir, le Jardin du passé, ouvrages publiés entre 1987 et 1989) dans un foisonnement labyrinthique de personnages, de rues, de situations, Arundhati Roy a recours à des procédés assez similaires pour dépeindre le petit peuple musulman du subcontinent indien, avec ses coutumes, ses moeurs, mais aussi ses préjugés. Et l'un de ces préjugés, comme dans l'univers hindouiste est le drame de la naissance d'une fille. Autrefois, le nouveau-né était souvent tué. Aujourd'hui, l'enfant est plutôt abandonné. Jahanara Begum, qui vit dans un vieux quartier de New Delhi, donne naissance de nouveau à une fille, et elle ne veut pas l'accepter. Et surtout, elle ne veut pas l'annoncer son mari. Alors elle fait semblant que la petite fille soit un garçon. Elle la nomme Aftab. Mais bientôt ses petits camarades se rendent compte qu'elle n'appartient pas la catégorie supérieure des garçons. Elle prend alors des cours de chant, car Aftab s'est vite révélée très douée. Mais elle ne veut plus aller l'école et exige qu'on lui donne des cours privés. A un certain point, le père se décide consulter un spécialiste. Celui lui révèle que l'enfant est un hijira, un hermaphrodite. Aftab fut élevée tout de même comme un garçon, mais devait ne pas sortir de la demeure familiale. Et les choses se gâtent encore plus quand il atteint l'âge de la puberté : il découvre qu'il a des poils, en somme que son corps présente tous le signes de la masculinité sauf un, évidemment, le plus important ! A l'arrière-plan de cette histoire délicate, des émeutes surviennent, des accidents se produisent, des guerres ont lieu : c'est l'histoire de la Mère Inde qui se déroule avec son lots de drames. Rebaptisé Anjum, l'adolescent quitte ses parents et commence une vie errante, qui le fait échouer dans un cimetière. Mais sa solitude dans cette Citadelle du Désespoir ne dure pas : elle y fait des rencontres, y noue des amitiés, des anciennes connaissances viennent le voir. A son histoire viennent s'ajouter un grand nombre d'autres histoires, certaines errant galantes et merveilleuses. De plus, l'auteur ajoute à tous ces récits compliqués et enchevêtres d'autres récits, qui concernent la politique, la vie sociale, la religieux, la question des intouchables, en somme tous les problèmes en tous genres qui ont traversé l'Union indienne depuis sa fondation en 1947. A côté de ce roman fleuve, le Mahabharata paraît une légende ancienne des plus simplistes et la Vie et les opinions de Tristram Shandy de Laurence Stern donne l'impression d'être un livre destiné aux enfants. L'ambition de l'auteur a été immense. Mais le résultat est là : ce roman est superbe et même s'il on se perd souvent dans ses dédales, c'est une oeuvre mémorable qu'il faut lire à un rythme lent, appliqué, même si les événements y sont trépidants et souvent emmêlés.




Pourquoi lire les classiques, Italo Calvino, traduit de l'italien par Jean-Paul Manganaro & Christophe Milaschi, Folio, 416 p., 7,8o euro.

Ce recueil d'articles ou de préfaces d'Italo Calvino (1923-1985) a été publié posthume (1991). Italo Calvino, il ne faut pas l'oublier, a été un écrivain aux différentes facettes. Il a commencé par écrire des romans néoréalistes (assez ennuyeux, il faut bien l'avouer) dans l'immédiate après-guerre pour ensuite, sur le conseil de son éditeur (dit-on) se consacrer aux contes fantastiques, qui lui ont valu une réputation internationale, comme le Baron perché, le Vicomte pourfendu, le Chevalier inexistant, les Villes invisibles, sans oublier les nouvelles de Cosmicosmics. Calvino a dirigé une superbe collection de textes anciens, souvent rares et introuvables alors chez Einaudi, « La Piccola Biblioteca ». Et il a été aussi un ardent défenseur de la littérature ancienne, devenue difficile lire pour ses contemporains. C'est ainsi qu'il a fait paraître en 197o un choix du grand poème de l'Arioste, le Roland furieux en le commentant d'une manière savante, mais tout fait accessible et surtout magnifique dans pénétration de ces aventures intriquées, sublimées et désuètes (à dessein). Il faut dure que ce livre porte un titre erroné car il ne s'agit pas de se demander pourquoi mais plutôt de pouvoir pénétrer dans l'univers d'Homère, dans d'Ovide (les Métamorphoses), dans celui de Pline l'Ancien et de son inestimable Histoire naturelle, celui de l'Arioste et de ses fantaisies chevaleresques. Mais Calvino s'est aussi intéressé à l'ère des Lumières avec une étude sur le Candide de Voltaire et Jacques le fataliste de Diderot. Et bien entendu, il aborde le formidable XIXe siècle avec Balzac, Stendhal, Dickens, Tolstoï, Henry James. Il ne retient du siècle précédent que Conrad, Montale, Carlo Emilio Gadda (avec une brillante lecture de l'Affreux pastis de la rue des Merles), Pasternak (là, on est un peu dubitatif devant son décryptage de ce roman fleuve qu'est le Docteur Jivago), Francis Ponge (absolument remarquable), Raymond Queneau et Jorge Luis Borges. Cette anthologie montre que Calvino a été un homme de culture hors pair et que ces articles et essais demeurent d'une fraicheur de pensée et d'écriture remarquables. Il n'a pas pris une ride.




Une partie d'échecs avec mon grand-père, Ariel Magnus, traduit de l'espagnol (Argentine) par Serge Mestre, Rivages, 32o p., 22,5o euro.

Ce beau roman a un fondement familial : le héros en est le grand-père de l'auteur, Heinz Magnus, qui avait fui le régime nazi en 1937 pour aller s'installer en Argentine. Son petit-fils (l'auteur) ne l'a jamais connu. Il dit se servir du journal que son parent avait tenu. Mais s'agit-il d'une réalité ou d'une invention ? Nul ne saurait l'affirmer, car Ariel Magnus aime jouer avec toutes sortes d'ambiguïtés, qui contribuent pour beaucoup au charme de son histoire. D'autres personnages sont réels. Mais ils les traitent tous comme des êtres de fiction. Son grand-père est un passionné d'échecs. L'histoire commence d'ailleurs par une citation de la fameuse nouvelle de Stefan Zweig. Un grand tournoi international se prépare à Buenos Aires. Une femme, pas très belle, mais plaisante et appréciée des individus du sexe opposé, Sonja Graf, qui a étonné ce petit monde de maîtres de ce jeu est parvenue par ses qualités, est parvenu à faire des parties de haut niveau contre des hommes. Elle est arrivée dans la capitale et surprend tout le monde par ses audaces et sa force de caractère. Le récit est sans cesse entrecoupé par des extraits du journal du grand-père, qui se prénomme désormais Enrique. Il évoque sa vie en Allemagne, surtout à Hambourg, où il a travaillé avant de partir, et puis les problèmes qu'il rencontre dans ce nouveau pays. Il ne parvient pas s'intégrer et le fait d'être juif ne l'aide pas beaucoup à faire partie de cette société qui est très cloisonnée. Et il écrit une jeune femme de sa connaissance qui vit à Vienne pour qu'elle vienne le rejoindre. Plus on avance dans le temps du livre, de nouvelles figures apparaissent, comme celle de ce jeune journaliste qui a l'idée d'écrire un article sur les boxeurs juifs. On comprend qu'Heine Magnus a toutes les peines du monde à trouver sa place dans ce monde, même parler correctement espagnol. Il continue, jusqu'à la fin de ses jours, à rédiger son journal en allemand. Plus que la compétions de ces célébrités des échecs, c'est le véritable sujet du livre. Tous les divers événements qui nous sont contés alimentent cette incapacité entrer dans un monde qui, de toute façon, lui est hostile. Tout ce qui se passe en Europe ne fait qu'augmenter l'angoisse de cet homme qui semble sur le point de renoncer se créer une vie nouvelle. Mais il cherche se convaincre de faire de nouveau « carrière ». Cependant, il se réfugie dans la lecture de la Torah, de Martin Buber, mais aussi de Zweig. A partir de septembre 1939, c'est la guerre sur le Vieux Continent qui ponctue la vie de Heinz et de ses coreligionnaires. Le Tournoi des Nations n'est en réalité pour l'écrivain qu'une métaphore car il a tendance à voir l'existence (ou plutôt toutes ces existences qui s'entrecroisent et interfèrent les unes sur les autres) comme un gigantesque jeu d'échecs. Le roman se termine d'une drôle de manière après nous avoir fait connaître tant de monde et tant de situations. On l'a accusé anonymement d'abuser de notes en bas de pages et de citations. Cette parenthèse montre la distance qu'il a entendu prendre avec l'art romanesque (c'est alors qu'il a introduit un autre auteur parmi ses préférés, Italo Calvino). Puis il conclut toutes ces questions de différents ordre et résume en quelques phrases la dernière phase de la vie de son grand-père, pourtant essentiel pour lui, puisqu'il a rencontré sa grand-mère et l'a épousée, devenant les heureux parents de trois enfants...




L'institution de l'esclavage, une approche mondiale, Alain Testart, « Bibliothèque des sciences humaines », Gallimard, 374 p. + cartes, 27 euro.

Cette nouvelle édition revue de l'étude d'Alain Testart trouve de nos jours une nouvelle actualité tragique, avec les traites des hommes et de femmes qui tentent de migrer en quête de la terre promise (l'Occident) et de nouvelles formes d'esclavagisme. Il est d'ailleurs à noter à ce sujet que les formes d'esclavage ont pris des formes souvent inédites et odieuses, que nous n'aurions pas imaginé de nos jours comme, par exemple, ces diplomates qui séquestrent leurs employés. Cette généralisation de l'esclavage dans le travail, parce que les réfugiés n'ont pas de papiers de résidence ou parce qu'on leur retire leurs passeports, rejoint la « traite des blanches «  dans sa version moderne et néanmoins encore plus odieuse. L'auteur nous parle de ce qu'a été l'esclavage pendant l'Antiquité. Les Grecs anciens le pratiquait, mais peu entre Grecs (Aristote condamnait d'ailleurs cette pratique) : il s'agissait surtout de barbares (c'est—dire : d'étrangers). Les Latins avaient fondé une société reposant sur cette pratique. Mais les propriétaires pouvaient affranchir leurs esclaves, ce qu'ils faisaient souvent et même les gladiateurs, s'ils étaient vaillants, pouvaient eux aussi devenir citoyens romains. En revanche, les Egyptiens n'avaient pas d'esclaves : ce que la Bible nous raconte n'a donc aucun fondement historique. Les Vikings, eux, en avaient, ce qui explique leur faculté de mener la fois une existence d'éleveurs et d'agriculteurs et de mener des expéditions de pillage et même de colonisation. Ce que souligne l'auteur, c'est que la découverte de nouvelles terres après le Moyen Age a relancé l'esclavage, sous une forme ouverte ou implicite. La traite de Noirs est une affaire compliquée car elle a impliqué d'abord des Noirs, des Arabes et puis des entrepreneurs blancs, comme ceux des ports protestants de l'Atlantique, de Nantes à Bordeaux. Ce trafic odieux s'est prolongé jusqu'au XIXe siècle et la Guerre de Sécession en Amérique en a été le point culminant. Mais l'abolition de l'esclavage n'a pas été la fin de la discrimination aux Etats-Unis, qui a commencé s'estomper (mais pas à disparaître complètement) partir des années 196o. Ce livre est essentiel pour comprendre cette histoire, qui est aussi une histoire la fois économique et politique. Le racisme a été la clause idéologique donnant une légitimité à cette pratique ou de l'asservissement des peuples soumis. Le code noir de Colbert, ce ministre pourtant intègre et épris de justice, est une formalisation juridique de ce commerce infâme. Le protestantisme a d'ailleurs joué un rôle primordial dans ce trafic brutal d'êtres humains... L'érudition d'Alain Testart lui permet d'embraser toutes ces situations assez différentes et souvent complexes selon les lieux et les époques. C'est un livre essentiel.




Papiers, n°24, la revue de France Culture, 15,9o euro.

Quand je lis cette revue gouvernée avec diligence par Philippe Thureau-Dangin, je ne peux que constater, avec un peu de nostalgie, la distance que sépare la chaine nationale France Culture de celle où j'ai eu la chance de travailler à partir de la fin des années 1970. Je me rend compte que la géopolitique (avec ici un dossier très intéressant sur la Birmanie et ses conflits), les faits de société (encore et toujours Mai 68 avec Daniel Cohn-Bendit, dans une sorte de célébration ubuesque d'un événement historique -, ce qui aux yeux de qui a vécu cette période de très près peut sembler proche de l'absurde ou du ridicule), une partie consistante consacrée sur la question des femmes (incontournable par les temps qui courent, avec en sus dans ces pages, la question épineuse du consentement en matière de sexualité, une question plus qu'ambiguë et pleine de question restant en suspens) et un dossier des plus pertinents sur le monde animal et sur les relations que nous entretenons avec nos amis les bêtes. La psychanalyse ne pouvait manquer au rendez-vous avec une curieuse exploration dans l'univers des rêves en relation avec le problème de la violence. La culture, proprement dite, dans l'acception classique du terme, a la part congrue : il y a un dialogue avec Paul Auster et surtout une magnifique discussion sur le cinéma de Carl Theodor Dreyer, le metteur en scène danois qui a réalisé, entre autre fils, de Vampyr, Ordet, Gertud et du magnifique Dies Irae (1943). Je dois mettre mes considérations un rien mélancoliques de côté de dire que cette revue mérite d'être suivie par des lecteurs curieux du monde qui les entourent, dans le carcan de nos frontières et bien au-delà. La présentation est séduisante et les articles ou les entretiens, intelligents le plus souvent et bien faits.
Gérard-Georges Lemaire
19-04-2018
 
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Verso n°112

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