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[verso-hebdo]
21-06-2018
La chronique
de Gérard-Georges Lemaire
Chronique d'un bibliomane mélancolique

Stéphane Mallarmé - Berthe Morisot, Correspondance 1876 - 1895, présentée par Olivier Daulte & Manuel Dupertius, La Bibliothèque des Arts, 168 p., 19 euro

La première lettre que Stéphane Mallarmé adresse à Berthe Morisot date du mois de décembre 1876, au moment où la jeune femme est frappée par le décès de sa mère (on ne saurait oublier le mielleux portrait qu'Edouard Manet a fait d'elle en robe de deuil). Ils ont tous les deux à peu près le même âge. Berthe Morisot, qui a d'abord étudié sous la férule de Camille Corot, a connu ensuite Henri Fantin-Latour, qui l'a sans doute présentée à son ami Manet. Une complicité s'installe entre les deux peintres : elle va alors devenir à la fois son élève et son modèle de prédilection pendant un temps. Puis elle a épousé en 1874 son frère, Eugène, dont elle a une fille, Julie. Elle organise des rencontres à son domicile le jeudi alors que le poète, à l'époque, invite ses amis le dimanche (plus tard, ce seront les célèbres mardis de la rue de Rome partir de 1883 autour d'une table Louis XVI). Il n'y a aucune intimité dans cette correspondance, mais l'on comprend qu'ils sont très attachés. La retenue est très accentuée dans leurs lettres qui sont toujours chaleureuses. Parfois, Mallarmé introduit une touche d'humour, qui prouve que leurs relations ne sont pas strictement formelles. Ils partagent des moments de leurs vie créatives, mais le plus souvent travers d'autres figures de leur connaissance : Whistler ou Jacques-Emile Blanche, ou ils discutent d'expositions. Depuis que le poète s'est installé à Valvins (en Seine-et-Marne), et que l'artiste a pris une maison de campagne à Mézy, leurs rencontres sont moins fréquentes. De plus, Mallarmé continue à enseigner l'anglais à Paris, ce qui ne rend pas sa vie facile Mais leurs missives sont plus étoffées. Et leurs liens semblent de plus en plus familiaux, même si c'est l'art qui les unit. Ces lettres sont souvent délicieuses et pleines de fantaisie et d'un humour léger. En somme, une telle amitié ne cesse de croître au fil des ans. En 1896, Mallarmé écrit la préface du catalogue de l'exposition de Berthe Morisot à la galerie Durand-Ruel. Ce recueil sert la connaissance de haut moment de la culture française de la fin du XIXe siècle, mais révèle comment Mallarmé envoyait des poèmes à sa « chère Dame ».




La Volupté sans recours, autour du Verrou de Fragonard, Lucien d'Azay, Klincksieck, 160 p., 19,50 euro

Le tableau de Jean-Honoré Fragonard (1732-1806) baptisé Le Verrou est sans nul doute l'une de ses oeuvres les plus célèbres, mais aussi le tableau qui exprime le mieux l'esprit su libertinage du XVIIIe siècle. L'auteur commence par faire l'histoire, toujours pleine de rebondissements, des différents propriétaires de cette pièce. En 1785, le marquis de Véri décède et l'on met en vente sa superbe collection. C'est Jean-Baptiste Le Brun (le mari de Mme Vigée-Le Brun) qui en fait l'acquisition. Il le vend au fermier général Grimod de la Reynière, dont la collection est démembrée est 1792. Le Brun l'a racheté une nouvelle fois et l'aurait vendu au comte de Forbin. Les acquéreurs se succèdent au cours des décennies suivantes et, en fin de compte, le tableau est racheté par le musée du Louvre (même si l'expert Georges Wildenstein ait affirma qu'il s'agissait d'un faux, alors qu'il avait simplement subi une mauvaise restauration). La première description de cette pièce a été faite dans le catalogue de la vente Véri. Puis, les frères Goncourt s'appliqueront à en vanter le charme. Et bien d'autres auteurs l'ont fait comme eux. L'estampe gravée par Blot en 1784 à peu près dix ans après l'exécution de la peinture, a beaucoup contribué à son succès auprès du public. L'auteur s'emploie ensuite à rappeler dans quel contexte a été réalisé ce Verrou. Il fait état du théâtre et aussi de la poésie de la peinture de cette période. Fragonard, comme l'a écrit le critique Paul de Saint-Victor, s'est beaucoup consacré aux «  frottis galants « qui étaient très à la mode. Que son style soit inspiré de la spezzatura « allègre » de Tiepolo comme l'affirme l'auteur est peut-être discutable. Il n'y a rien dans sa touche et dans son registre chromatique qui puisse rappeler le grand maître vénitien. Et ses sujets de prédilection n'ont rien à voir avec ceux de ce dernier. Mais peu importe. Le style est « enlevé «, on ne peut le contester et c'est dans le goût de cet âge dit baroque tort ou à raison.
Ensuite, Lucien d'Azay examine sa façon d'user de la lumière et des ombres, et ensuite de faire jouer les couleurs entre elles. Après quoi, dans un repérage iconologique, il expose les principes de la mise en scène adoptée par l'artiste. Il la perçoit comme une allégorie : cela pourrait être discuté mais n'est pas tout à fait absurde. Pour en terminer, il digresse longuement et avec pertinence sur le rapport de Fragonard avec les femmes et la place qui leur attribue dans son imaginaire. Quelques soient les réserves que nous pourrions faire, c'est une très bonne étude qui peut aider le lecteur mieux comprendre ce peintre et son ouvrage, mais aussi toute une période qui précède la Révolution. C'est intelligent et aussi un mélange équilibré de connaissances réelles et d'empathie pour les travaux de Fragonard.




Les Mirages de l'art contemporain, Christine Sourgins, La Table Ronde, 320 p., 21,50 euro

A ses débuts, Christine Sourgins faisait de très amusantes et insolentes chroniques pour Radio Courtoisie. Depuis lors, l'humour et l'esprit ont disparu et elle s'est mise en tête d'être la Jeanne d'Arc du combat contre l'art contemporain (qu'elle appelle globalement AC, empruntant ce terme à quelqu'un d'autre, qu'elle se garde bien de citer). Le problème est bien là : toutes les productions artistiques actuelles (et même depuis les années 1970) sont mises dans le même sac. Il y a des oeuvres qui sont d'une affligeante pauvreté, et d'autres d'une grande valeur. Elle met sur le même plan Gérard Garouste, un de nos plus grands artistes vivants, sans doute le plus grand peintre de sa génération et Murakami ou Séchas. On est en droit de se demander : au nom de quoi ? D'un art réaliste, qui n'a plus cours que dans les salles du Salon d'Automne, musée Grévin des artistes de second ou de troisième ordre, qui s'accrochent désespérément à des valeurs révolus ? D'un art pompier qui est un radeau delà Méduse des illusions définitivement perdues ? Il aurait été utile de préciser quelle serait la véritable contrepartie de cet art contemporain. La question que soulève cet ouvrage c'est qu'il a pris une tournure caricaturale. La question est bien plus complexe, et les problématiques qu'elle peut engendrer s'enchevêtrent et se contredisent. Verser toutes les formes de création récente dans le même sac est une absurdité. Il n'existe en réalité qu'une partie de l'art actuel qui puisse répondre à cette dénomination critique. Trop sommaire, trop simpliste, la thèse de l'auteur ne reflète pas la situation et, surtout, ne permet pas d'en comprendre les mécanismes assez compliqués. La partie la plus intéressante de cet ouvrage est la seconde, la Brève histoire de l'Art financier. Mais là encore, par le manque d'informations précises et irréfutables, par l'absence d'une enquête sérieuse et approfondie sur la question (ce qui manque cruellement), on se retrouve devant des approximations et des présupposés. Dommage, car le sujet est passionnant et est sans nul doute le soubassement de cette métamorphose esthétique qui est liée à un changement de comportements dans le domaine de la collection : certains collectionneurs fortunés ont transformé le marché de l'art en une sorte de bourse qui est soutenue par les salles des ventes, certaines galeries impliquées dans ce commerce très spécifique et par des musées parmi les plus importants. Cela aurait mérité un livre nécessitant une analyse en profondeur d'un système qui ressemble celui de la bourse avec un avantage substantiel : rien n'est imposé. L'art est donc le meilleur investissement possible par les temps qui courent. Mais encore aurait-il fallu l'expliquer et pas seulement le dénoncer sans la moindre nuance.




Idées directrices pour une phénoménologie pure et une philosophie phénoménologique, Edmund Husserl, traduit de l'allemand par Jean-François Lavigne, « Bibliothèque de philosophie », Gallimard, 72o p., 35 euro

Edmund Husserl (1859-1938) est née en Moravie. Il a suffit les cours de Franz Brentano (qui a eu une influence importante Prague et bien au-delà bien sûr). Ce Juif d'origine s'est converti au luthéranisme en 1886. IL a commencé par enseigner à l'université Martin Luther de Halle-Wittenberg. Son premier ouvrage a paru en 1896 : il s'agit de la Philosophie de l'arithmétique. Grand admirateur de saint Thomas d'Aquin, il s'est d'abord intéressé au sens de la science de la philosophie et a tenté de rassembler les connaissances scientifiques dans un ensemble qu'il a dénommé « sa science rigoureuse ». Dans ses Recherches logiques, en partie inspirées par Brentano, il critique dans le premier tome la posture psychologiste (sans doute les principes énoncés par Brentano). Comme le titre le laisse supposer, il est alors devenu logiste avant d'affirmer peu à peu sa théorie de la phénoménologie. Devenu professeur à Göttingen, puis à Fribourg, il a publié Ideen !, le premier tome des ses Idées directrices en 1913. Il a eu Martin Heidegger comme élève. Cela ne l'a pas empêché d'être radié des cadres universitaires en 1936. Il est alors allé enseigner Vienne et Prague. Mathématicien de haut vol, il a bientôt eu le souci de pousser plus avant la pensée cartésienne et, comme lui, propose une refonte globale de l'approche de la sphère des sciences. Il veut partir d'une expérience qui ne peut être invalidée (apodictique), pour aller jusqu'à un subjectivisme transcendantal (ce qui, à mon sens, le rapproche des conceptions de Leibnitz, lui-même grand mathématicien et catholique fervent). Il faut reposer la cause du cogito (qui possède selon lui une dimension transcendantale, ce qu'il emprunte à Descartes, mais aussi à Brentano) pour construire sa notion d'intentionnalité. Pour dire les choses simplement, la conscience ne fait pas qu'enregistrer, elle a aussi sa propre volition. Donc l'homme perçoit l'univers dans un acte de réciprocité. Il appelle les différentes perceptions que l'on a d'une même chose des esquisses. Sa méthode consiste alors à retourner à l'essence des choses. Mais cela du domaine de l'hypothétique, car peut-on saisir pleinement la pure objectivité (la subjectivité peut s'avérer un obstacle). Il se demande même s'il existe une véritable abstraction comme l'avait désiré Platon. C'est pourquoi il a avancé l'idée d'époché (réduction), terme employé par les sceptiques dans l'optique d'une suspension du jugement. Il veut ainsi mettre en oeuvre un moi pur. A ses yeux le cogito se révèle le fondement de tout expérience (il est universel). D'aucuns disent que, ce faisant, Husserl conserve un vieux fond scolastique. En revanche, il dépasse René Descartes en ne reconnaissant pas la mathématique comme l'axiome fondamental de tout. Il se réfère aussi à Platon, puisqu'il croit que l'authentique connaissance est celle des idées. En somme, sa pensée, très moderne et très radicale, est aussi sous-tendue par des préceptes anciens auxquels il tient absolument. De plus (Jacques Derrida l'avait noté) son « objet intentionnel «  n'appartient ni au monde ni au vécu, mais dans un entre-deux singulier. L'influence d'Husserl a été considérable et ce livre peut être regardé comme un des piliers majeurs de la philosophie du XXe siècle. Il n'en reste pas moins que ces Idées directrices posent une multitude de question qui demeurent encore des sujets brûlants de discussions.




L'auberge du pèlerin, Elizabeth Goudge, traduit de l'anglais par Yvonne Girault, Mercure de France, 4oo p., 23,5o euro

Les lecteurs français ont un peu oublié la grande romancière britannique Elizabeth Goudge (19oo-1984), fille d'un doyen du collège de théologie de Wells (dans le Devon). Elle a pourtant connu un grand succès dans notre pays et la quasi totalité de son oeuvre a été traduite à partir de 1934. L'Auberge du pèlerin (The Herb of Grace ou Pilgrim's Inn) fait partie d'une trilogie, celle des Eliot de Damerosehay. Ce roman a paru chez nous en 1948. Ce qui frappe dans ses livres c'est sa faculté de traiter des sujets de façons très différentes, passant sans difficulté du réalisme au fantastique, en utilisant toutes les ressources de l'art romanesque. Et elle a aussi excellé dans le livre d'enfants. Profondément chrétienne, elle n'a jamais transformé sa prose en une sorte d'apologétique. Seuls ses essais (dont une vie une vie de Jésus et une vie de saint François d'Assise) révèlent pleinement sa foi profonde. Son univers est complexe. Dans le cas de L'Auberge du pèlerin, on est immédiatement frappé par le caractère intemporel de son histoire. C'est une saga familiale qui rappelle les grands auteurs féminins du XIXe siècle, en particulier les soeurs Brontë et Jane Austen. Dans une vieille demeure chargée d'histoire, qui a été successivement une Maison Dieu et une auberge de pèlerins au Moyen-Âge, et qui est désormais la demeure d'une grande famille. Elle a résolu de faire commencer son récit par la description d'un de ses personnage, peut-être pas le plus important, Sally, fille d'un peintre, qui n'a aucune intention de faire des études. Mais l'écrivain a su en brosser le portrait avec une finesse peu commune. Celle-ci est tombée amoureuse de David le neveu de Georg et Nadine Eliott. D'autres artistes appartiennent ce vaste cercle de famille, Malony et Ann-Laurie, qui mène une existence douloureuse. Plus on avance dans cette intrigue et plus on se rend compte que tous ces personnages sont malheureux. Ce monde divisé et même déchiré est tenu d'une main de fer par le patriarche de la famille, Lucilla. Cette femme aux apparences douces et bienveillantes est en réalité une forte personnalité et mène son petit agité monde d'une main de fer. Ce foisonnement de relations amoureuses ou haineuses, toujours sur le point de se changer en tragédie, est conduit par Elizabeth Goudge avec une incroyable dextérité. Elle sait donner une vie intense et une profondeur aux êtres et aux liens qui les unissent ou qui les séparent. Et la complexité croissante des intrigues, comme chez Charles Dickens, n'est pas pléthorique et confuse. Nous suivons les divers fils d'Ariane que nous procure son talent narratif. C'est une oeuvre découvrir car elle a été conçue par un grand maître de la littérature, capable de conjuguer l'ancien et le moderne, ou plutôt en faisant éprouver la modernité par des moyens qu'on croyait vraiment surannés. C'est un grand livre.




Olympe de Gouges, Michel Faucheux, «Folio  biographies », 268 p., 8,9o euro

On ignore les véritables origines de celle qui s'est fait appeler Olympe de Gouges (1748-1793). On raconte Montauban qu'elle aurait été la fille illégitime du marquis de Pompignan. Son père était maître boucher et sa mère fille d'avocat. Mais rien ne le prouve. Et le marquis ne s'est guère occupé de cette fille secrète, ce qui n'était pas dans l'esprit de l'époque. A peine eut-elle dépassé l'âge de dix-sept ans qu'on la marie à un certain Aubry, officier de bouche de la généralité de Montauban. En fait, elle en avait été la maîtresse et elle accoucha quelques mois plus tard d'un garçon. Son mari étant mort de mort accidentelle en 1766, elle s'est retrouvée libre. Et elle décida de se rendre à Paris. Elle s'installa rue des Fossoyeurs (aujourd'hui rue Servandoni) et adopta le nom d'Olympe de Gouges. Elle créa sa propre troupe de théâtre. En 1784, elle écrivit une pièce intitulée L'Esclavage des noirs, qu'elle porta à la Comédie française, qui prit alors le titre de Zamore et Mirza. Le sujet était délicat et les comédiens n'étaient pas enthousiastes de la jouer. Elle n'a été représentée qu'en 1789 et le spectacle n'a été joué que trois fois à cause des protestations des négociants des colonies. Elle publia la pièce en 1792. Cette affaire a failli l'envoyer à la Bastille. Elle écrivit un essai sur ce thème, Réflexions sur les hommes nègres, en 1788. Elle produisit une autre pièce sur le même thème, le Marché des Noirs en 179o. La Révolution offrit à cette femme aux idées avancées et au caractère bien trempé. Elle publia des articles sur la monarchie constitutionnelle, assortie de grandes réformes sociales. Elle se rapprocha des Girondins en 1792. Elle défendit surtout une grande cause : celle des femmes. Et publia sa Déclaration des droits de la femme et de citoyenne. Elle exigea le droit au divorce et voulut qu'on remplaçât le mariage par un contrat civil. Enfin elle voulut obtenir le droit à la protection maternelle. Elle attaqua par ailleurs Marat et Robespierre et critiqua le principe du Comité de salut public. Elle fut arrêtée en juillet 1793. Elle a été jugée deux jours après les dirigeants girondins et exécutée le 3 novembre. Le portrait que fait de cette femme d'exception Michel Faucheux est assez mitigée : il fait d'elle une quasi analphabète et une figure velléitaire et virulente, souvent obsessionnelle, obstinée, vindicative et au mauvais caractère. Le portrait qu'elle fait d'elle ne semble pas sonner juste. Mais il a eu au moins le mérite de nous faire mieux connaître cette grande figure de la Révolution dont on commence seulement à mesurer la valeur politique.




Ania Malina, Lawrence Osborne, « L'Imaginaire », Gallimard, 288 p., 8,9o euro

Cet écrivain britannique énigmatique qui ne révèle pas sa date de naissance a publié chez ouvrage Londres en 1986. On ne voit de lui que des photographies mettant son avantage, comme une sorte de playboy mondain. Assez curieusement, cette oeuvre semble un peu datée et assez conventionnelle. Son style et son charme le sauve de la vindicte du lecteur que je suis ! Il y raconte l'histoire d'un soldat anglais, Jamie, débarqué en Normandie, qui a participé à la percée de Falaise et qui a ensuite été blessée à l'oeil. Il ne joue presque aucun rôle dans la chute du IIIe Reich. A l'hôpital de Laon, il rencontre une jeune Polonaise, qui avait été gravement blessée aux jambes. Une étrange et profonde relation naît entre les deux jeunes gens. Tout devient singulier dans une existence nomade travers l'Europe. Le rythme du récit est lent et l'auteur s'attache des épisodes de l'enfance des protagonistes et des considérations assez alambiquées sur leur histoire d'amour, introduisant, on ne sait trop pourquoi un certain docteur Kessler. Il faut reconnaître de belles qualités d'écriture, même si le tout est vraiment désuet malgré les interprétations psychologiques un peu chaotiques d'une facture moderne. En vérité, il est difficile de porter un jugement sur cette fiction qui d'un côté de manque pas de charme et qui, de l'autre, souffre de nombreux défauts et d'une pesanteur indéniable et d'une lenteur parfois excessive dans la narration. Mais je laisse les lecteurs apprécier cet ouvrage à face de Janus, indéniablement prenant et indéniablement vieillot sous bien des aspects.




Un jour du monde, 1e partie : 1938, la crise de Munich, présenté par François Eychard, Les Annales des amis de Louis Aragon et d'Elsa Triolet, n° 19, Editions Delga, 472 p., 22 euro

. François Eychard, qui a depuis longtemps tenu cette revue à bout de bras, a décidé de constituer une anthologie des articles que Louis Aragon a écrit dans le journal, Ce soir, qu'il dirige depuis 1937. Il veut montrer qu'à côté de la poésie et du roman, Aragon s'est révélé un grand journaliste ; et au-delà, un homme d'une lucidité extraordinaire face aux événements, capable d'exposer son point de vue avec clarté, concision et style. Ce volume ne concerne que l'année 1938, année fondamentale plusieurs points de vue car le Japon s'empare de Canton et les troupes franquistes attaquent Barcelone. C'est aussi l'année de la nuit de cristal, quand les nazis font brûler les synagogues d'Allemagne et persécutent avec violence ses ressortissants indésirables, des non-aryens. L'évènement qui est pris en considération est d'abord la crise des Sudètes et l'accord de Munich. Les Occidentaux (les Anglais et les Français) acceptent les exigences d'Hitler en ce qui concernent les territoires peuplés par des Allemands dans le nord de la Tchécoslovaquie. Chamberlain et Daladier rentrent dans leurs pays respectifs en proclamant qu'ils ont sauvé la paix. Il faut dire que la France avait décrété peu avant une mobilisation partielle. Les pacifistes de tous bords se réjouissent. Peu de journalistes, à part Geneviève Tabouis, comprennent que cette abdication devant le dictateur n'a rien sauvé, et surtout pas la paix. Au contraire. Et cela Louis Aragon le comprend parfaitement. C'est absolument passionnant de le voir commenter et déchiffrer le cours de cette année catastrophique. Il mène campagne pour qu'on attribue le prix Nobel littérature à Karel Capek (qui va se suicider la fin de cette année), entrainant dans son sillage de nombreux écrivains, mais pas Montherlant qui lui adresse une réponse tout à fait honteuse (et stupide car prouve son ignorance, ne sachant pas qui est Capek !) et propose aussi qu'on donne le prix Nobel de la paix au président tchécoslovaque Benès, qui ne tardera pas prendre le chemin de l'exil. Racontée par Aragon, cette année 1937 prend un relief passionnant, d'une incroyable clarté, car il a bien compris où ces accords vont conduire le monde. Merveilleux et perspicace observateur des questions politiques internationales, l'auteur des Voyageurs de l'impériale a un regard d'une incroyable lucidité sur ce qui se passe alors. La lecture de ces pages de quotidien sont absolument passionnantes et démontrent la faculté de l'écrivain de mettre sa plume au service de l'actualité tout en ayant la lucidité indispensable pour en comprendre les tenants et les aboutissants.




Traversée, une histoire d'amour, Anna Seghers, traduit de l'allemand par Bruno Meur & Claire Mercier, postface de d'Hélène Roussel, Le Temps des cerises, 170 p., 15 euro

. L'action se déroule au début des années cinquante, quand le rideau de fer est tombé sur l'Europe. Mais, en réalité, l'histoire d'Ernst Triebel commence avant la guerre mondiale, quand il doit quitter l'Allemagne avec ses parents quand les persécutions nazies commencent à être trop brutales. Alors c'est encore un gamin. Il part pour le Brésil. Là, il retrouve d'autres compatriotes et découvre un autre monde très loin du conflit épouvantable qui déchire une grande partie du globe. Il fait la connaissance d'une adolescente, Maria Luisa. Ils deviennent inséparables et l'amour ne tarde pas à naître entre eux. Ils songent demeurer ensemble pour toute la vie. Mais la guerre s'achève finalement et le père d'Ernst pense qu'il faut rentrer en Allemagne (et dans son cas l'Allemagne de l'Est) pour contribuer à la reconstruction du pays et à sa métamorphose politique. Ernst promet à Maria Luisa de lui envoyer l'argent nécessaire pour se payer le voyage pour rejoindre l'Europe. Mais ses gains sont modestes et il prie sa fiancée d'attendre sans perdre espoir. Mais celle-ci ne lui écrit presque plus. Puis elle se marie par dépit avec un certain Rodolfo. Enfin, elle meurt dans un accident quand elle est allée se baigner dans la mer. Ernest a refait le voyage vers l'Amérique latine pour tenter de la retrouver. Il doit affronter l'amère réalité, la fin de ses rêves et aussi celle de sa jeunesse. Si cette histoire est rendue de manière très réaliste, Anna Seghers (1900-1983) n'a pas cette sécheresse naturaliste dont on l'accuse en général. Son écriture est d'une grande finesse et si ses récits sont assez linéaires, elle ne manque ni d'imagination ni de subtilité dans son style. L'histoire qu'elle raconte dans ce livre a des traits communs avec sa propre histoire. Après avoir été arrêté par la Gestapo et puis, libérée, elle décide de fuir en Suisse pour enfin s'installer à Paris. En 1941 sa famille décide de partir au Mexique. Elle est retournée à Berlin en 1947. Mais jamais elle n'a adhéré à l'idéologie étroite de la R.D.A. Elle a d'ailleurs tenté de jouer un rôle dans l'orientation du régime et a échoué. Dans son excellente postface, Hélène Roussel, nous explique très bien le parcours de cet écrivain qu'on a trop mal jugé parce qu'elle était communiste et qu'elle a continué de vivre du côté du Pacte de Varsovie. Ce livre paru en 1971 est un questionnement sur tout ce qui s'est déroulé au cours de cette période et sur ce que l'Allemagne de l'Est est devenue. Avec les précautions d'usage.




Déchirements, entre faucille et marteau, Denis Buican, Exils Editeurs, 112 p., 15 euro

Ce texte est autobiographique. L'auteur y raconte ses mésaventures dans les geôles de la Securitate. Et cela a tout l'air d'un bien mauvais rêve, tant ce qu'y a vécu paraît irréel. Mais, hélas, les régimes totalitaires ont beaucoup de points communs. Ces sont les subtilités de leurs différences qui font le plus peur. Le régime de Nicolae Ceausescu a été encore plus féroce que la dictature d'Ion Antonescu - si ce genre de comparaison a un sens. Cet homme qui est parvenu à fuir en Occident en 1969 (après avoir été réhabilité lors d'un procès) pour y devenir professeur, raconte ce que peut être l'expérience de ce genre d'emprisonnement politique, régulièrement ponctué d'interrogatoires violents et de tortures surréalistes. Il n'a d'autre issue que la poésie, qu'il griffonne sur les murs fautes de pouvoir les coucher sur le papier. Il a su restituer cette atmosphère irréelle avec beaucoup de force et sans jamais faire vibrer la corde sensible.Sa faculté de raconter les événements avec concision et sans discours parallèles est sans doute ce qui rend son livre si fort et si attachant. Il ne faut pas introduire le sentiment. Le sentiment doit naître de la relation qui, elle, est presque neutre. C'est fascinant à force d'être effroyable. Dans un ultime chapitre, l'auteur parle de ses origines, de son destin au fil des années de la fin de la monarchie, de la dictature fasciste (ou, plus exactement de l'Etat légionnaire), de la guerre aux côtés de l'Armée allemande, de la Libération et ensuite au cours des différentes phases agités du pouvoir communiste. Un document à faire froid dans le dos, mais qui fait découvrir de l'intérieur la réalité d'un régime odieux et qui, de communiste, n'avait que le nom.




Le Fond du problème, Graham Green, traduit de l'anglais par Marcelle Sibon, «Pavillon Poche », Robert Laffont, 4oo p., 1o euro

Ce roman de Graham Greene, The Heart of the Matter a paru en 1948 et a été traduit en français en 195o. L'écrivain anglais nous ramène au Sierra Leone en 1942. Il raconte l'histoire d'Henry Scobie, qui est officier dans la police. Il sent l'âge de la retraite se rapprocher, est rendu amer par le refus d'une promotion et ne trouve plus de joie auprès de son épouse, Louise. Il faut dire que son entourage n'est pas encourageant : tous ces militaires britanniques dans ce pays ingrat n'ont pas de grandes largeurs d'esprit. L'arrivée d'un nouveau venu ? Edmund Wilson, un comptable dans une maison privée (en réalité un agent charger de mettre en échec la contrebande de diamants). Mais il est hanté par l'ennui et la mort de sa petite fille avant qu'il ne parte pour les colonies d'Afrique. De son côté, Louise n'en peut plus de ce climat épouvantable et décide de partir pour l'Afrique du Sud. Il s'éprend d'une jeune femme, Helen, mais une de ses lettres d'amour s'est retrouvée aux mains d'un certain Yusef, qui pourrait le faire chanter. L'histoire se fait de plus en plus compliquée : notre héros obtient finalement la fameuse promotion tant attendue, mais tombe alors malade.
Gérard-Georges Lemaire
21-06-2018
 
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Verso n°112

L'artiste du mois : Eric Théret

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