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[verso-hebdo]
18-10-2018
La chronique
de Gérard-Georges Lemaire
Chronique d'un bibliomane mélancolique

Faussaires illustres, Harry Bellet, Actes Sud, 15o p., 18 euros

Avant de commenter le livre tout fait passionnant d'Harry Bellet, je crois utile de faire quelques précisions sur la question des faux. Michel-Ange s'est forgé sa réputation dans sa jeunesse en sculptant de fausses statues antiques. Son travail a été admiré l'époque. En ce qui concerne la peinture, l'organisation des botteghe pendant la Renaissance et par la suite faisait que la réalisation des tableaux était un travail collectif, même si le maître avait la dernière main sur leur conception et donc sur leur composition. Pierre Paul Rubens avait une escouade d'assistants, mais aussi d'illustres artistes qui travaillaient avec lui à Anvers : Van Dyck, Franz Snyders, Jan Breughel de Velours sont parmi ceux qui l'ont secondé dans une production qui a pris la dimension d'une manufacture ! Toute la question telle qu'elle se pose aujourd'hui repose sur la notion de « génie », qui veut que le créateur travaillait seul, comme d'ailleurs l'affirmait Michel-Ange dans un poème célèbre où il prétendait avoir réalisé les fresques de la chapelle Sixtine seul -, ce qui est absolument impossible d'un simple point de vue technique. La question des attributions -, question qui a occupé les historiens d'art de puis la seconde moitié du XIXe siècle, avec l'introduction d'une terminologie indiquant le doute de ces spécialistes (attribué à, atelier de, etc.) n'a fait que rendre la question toujours plus opaque. Les tableaux réputés étaient souvent copiés (dans sa biographie du Caravage, Gérard-Julien Salvy avait retrouvé la trace de la copie d'une copie à Venise où le peintre n'est jamais allé) et parfois par leurs auteurs même (l'auteur indique d'ailleurs que Le Greco faisait cinq à six toiles identiques en fonction de la demande) ; Et cela se pratiquait encore au XIXe siècle : Dante Gabriel Rossetti avait fait une copie d'une oeuvre qu'un collectionneur avait vu dans son atelier et qu'il avait déjà vendu. Et puis il y a des exemples plus récents : Giorgio De Chirico a multiplié les faux de lui-même - l'affaire Jacques Doucet, dénoncée par André Breton en est le témoignage. Quand ont paru les premiers volumes de son catalogue raisonné, un faussaire a écrit un article dans un journal romain pour dire qu'il était l'auteur d'au moins dix pièces de la période métaphysique reconnues par le peintre ! En somme, les problèmes sont nombreux et complexes. L'histoire des grands faussaires contemporains telle que nous la raconte Harry Bellet est très instructive. Il ne se contente pas de relater les méfaits de ces champions de la contrefaçon, mais aussi leurs nombreuses implications. En prenant pour point de départ la célèbre affaire Vermeer où Hans Van Meegeren avait imaginé toute une période de la vie de l'artiste de Delft avec des compositions religieuses. Toute la supercherie reposait sur la qualité de son travail, mais aussi sur l'attente des directeurs de musée et des spécialistes qui n'ont en tête que d'être le premier à retrouver un chef-d'oeuvre. En fait, tout le monde se rend complice de la fabrication des faux, l'appât du gain étant le principal moteur de l'affaire. Bellet évoque différente figures des plus singulière de cet univers qui n'a jamais cessé de défrayer la chronique : Beltracchi est sans doute le plus curieux de tous car non seulement il est parvenu à écouler un nombre de faux assez conséquent, mais a fini par se fabriquer une réputation d'artiste qui a connu un succès réel. L'histoire de ces personnages (Algur Hurtle Meadows, Legros, Eric Hebborn, John Myatt, Greenhalgh, etc.) est très instructive car elle démontre que les salles des ventes, les musées, les experts, les spécialistes contribuent à alimenter ce marché souvent sur des présomptions peu crédibles à partir du moment où cela peut rapporter des sommes considérables. En dépit de certaines erreurs historiques (par exemple, le blanc de titane existait déjà avant la Grande guerre, inventé en 1909 et diffusé par une société norvégienne, ou de dire que Vermeer ne vendait pas ses tableaux, ce qui a été réfuté par les meilleurs historiens depuis un certain temps) ce livre est bien fait, plaisant à lire et truffé d'anecdotes savoureuses et révélatrices. Tout amateur d'art y trouvera son plaisir et quelques leçons !




Le Guide Hazan de l'art contemporain, Roxana Azimi, Hazan, 392 p., 25 euros

Il faut reconnaître que cet ouvrage est bine fait et qu'il peut se révéler utile pour les jeunes collectionneurs. Il est évident que le rose des noms proposés a de quoi surprendre : nombre d'entre eux me sont inconnus, Certains des plus célèbres ont été omis (pour quelle raison ? Je l'ignore. Par exemple Anish Kapoor et Miquel Barcelò n'y figurent pas. Jeff Koons n'est même pas cité ! Ou bien, je n'ai pas compris le système qui est pourtant simple. En revanche, j'ai eu le plaisir de voir réapparaître des noms souvent absents, comme celui de Brion Gysin ou celui de Françoise Janicot. Ce qui est intéressant ici, c'est que les galeries et les grands événements internationaux sont classés par villes européennes. Ce n'est pas complet et pas toujours objectif, mais disons que l'essentiel est là. Plus qu'un guide sur le monde de l'art actuel, c'est un instrument pour en comprendre le fonctionnement général. Je pense que ce genre de guide s'adresse à un nouveau genre de collectionneurs, qui doit apprendre à aborder les codes de ce nouvel univers de l'art, de sa promotion et de son commerce. En somme, ce n'est pas fait pour les initiés, mais pour tous ceux qui éprouvent l'envie de collectionner leurs contemporains. Ce que j'ai trouvé de fondamentalement nouveau, c'est que l'auteur n'est pas aller jusqu'aux sources avérées ou imaginaires de l'art actuel, tel Marcel Duchamp. Je suis même étonné de voir apparaître des noms comme ceux d'Aillaud ou de Fromanger, qui appartiennent désormais à une mouvance révolue ! Mais on peut perdre son temps à chercher la petite bête ! Le guide donne la possibilité aux néophytes de trouver leurs marques dans un système assez éloigné du précédent. Après quoi, il faut se faire son propre jugement et compléter tout ce qui n'est pas inscrit dans ces pages.




Art et histoire du judaïsme, un abécédaire, sous la direction de Paul Salmona, MAHJ / Flammarion, 256 p., 29,9o euros

Le sous-titre est essentiel : il ne s'agit pas d'une encyclopédie en bonne et due forme, mais d'une série d'article classés par ordre alphabétique qui ont pour objet de mettre en évidence différents aspects du judaïsme : de la religion à l'art, de la tradition à toutes ses expressions dans l'histoire et dans la vie sociale, ce livre d'initiation est merveilleusement réalisé et son iconographie a été choisie avec le plus grand soin. Il y est question aussi bien de l'antisémitisme (comme la campagne menée par le dessinateur et caricaturiste Adolphe Willette pour les élections législatives de 1889 à Paris, l'affaire Dreyfus, pour ne parler que des question qui ont laissé une trace profonde), le sionisme, les grands événements de la communauté juive, les différents courants artistiques comme l'Ecole de Paris pendant l'entre-deux-guerres, les objets rituels, le mythe du Golem ou celui du Juif errant, les grands artistes, la Shoah, le Livre et les livres, les arts décoratifs, le cinéma, en somme tout est lors pour recomposer le puzzle assez complexe du monde juif. Il me semble que l'ouvrage a plus été créé pour ceux qui l'ignore que pour ceux qui en participe, et c'est une très bonne chose, car on sait combien de préjugés et d'idées préconçues ont survécu malgré tous les efforts pour les dissiper. C'est vraiment un travail propédeutique et aussi pédagogique : dans toute sa complexité, s diversité, et toutes ses nuances qui commence par la division entre deux grands groupes, les séfarades (venus d'Espagne) et les ashkénazes (originaires des bords du Rhin), entres les Juifs orthodoxes et les Juifs non religieux, il permet de se faire une autre conception de ce qu'est le judaïsme. Bien des juifs y trouveront d'ailleurs matière à méditation, mais ceux qu'on appelle les goyim, qui ont remplacé les gentils du Moyen Age (non Juifs) pourront y apprendre une foule de choses. Et cela en ayant le plaisir de voir chacune des questions abordées traitées avec soin et intelligence. C'est un sujet épineux et je dois reconnaître que tout a été fait pour évite les controverses ou de passer sous silence le moindre noeud gordien. Pour ne parler que de l'intégration des Juifs dans la société française, tout est expliqué et mis plat avec précision, le Concordat édicté par Napoléon Ier, après la citoyenneté reconnue par l'Assemblé constituante pendant la Révolution, étant le point culminant d'un processus d'intégration dans la société française.




Au coeur de la création photographique, entretiens avec Muriel Berthou Crestey, Ides et Calendes, 216 p., 29 euros

Il me semble inutile de chercher à comprendre les motivations exactes qui sous-tendent le choix de cette rose de noms. Les uns sont de purs photographes, comme Lucien Clergue, d'autres sont des artistes comme Christian Bolstanski, qui ne pratiquent pas la photographie à proprement parler, mais utilise dans une optique bien particulière, comme celle de documents historique pour la constitution de ses archives, au coeur de sa problématique dans la première partie de sa carrière. Mais la majorité des figures qu'on voit apparaître dans ces pages sont des artistes qui utilisent la photographie comme médium artistique. C'est le cas de Pierre & Gilles ou de Patrick Tosani. D'autres ont une pratique polymorphe comme Alain Fleischer et d'autres encore emploient des techniques déjà largement exploitées, comme le photomontage. Sarah Moon est sans doute le photographe célèbre qui a initié le retour à la technique argentique abandonné au profit du numérique à outrance avec un indéniable succès. Ce qui est dommage dans ce livre, c'est qu'on ne voit pas une seule oeuvre des personnalités choisies : certaines sont très connues, d'autres le sont beaucoup moins. Mais les entretiens sont très intéressants ; je mettrai l'accent sur un artiste qui est aussi un écrivain de valeur, Eric Rondepierre. Sa démarche est singulière car elle se tourne vers l'image cinématographique (pour l'essentiel) et cherche donner lire ce qui n'est pas immédiatement lisible (ou ne n'est même pas du tout et n'apparaît qu'à la faveur d'un incident). Même si l'entretien n'est pas pléthorique, il est assez long et dense pour nous donner une idée de la démarche de ce créateur qui mériterait une reconnaissance bien plus ample que celle qu'on lui accorde. En tout cas, ces discussions sont enrichissantes et dévoilent la personnalité de ces créations qui sont allés explorer les possibilités parfois les plus curieuses, les plus hypothétiques et extravagantes que la technique photographique a à offrir.




Dictionnaire du cubisme, sous la direction de Brigitte Leal, « Bouquins », Robert Laffont/ Centre Pompidou, 896 p., 32 euros

Le cubisme fait désormais partie de l'histoire, au même tire que le maniérisme, le baroque, le réalisme ou l'impressionnisme. Tout d'un coup, il n'est plus le symbole emblématique de la modernité : il appartient irrémédiablement au passé. De nombreux ouvrages ont paru sur la question ; mais il manquait un ouvrage de référence permettant de prendre connaissance d'un de ses aspects, et aussi sur tout ce qu'il a représenter à l'époque de sa création, mais aussi par la suite. Et il faut dire que c'est extrêmement bien fait. Bien sûr, reste la question toujours exaspérante de l'« historiocentrisme » français (incurable), qui fait, par exemple, qu'on a omis le nom de Bohumil Kubista, le grand artiste tchèque mort en 1918, qui a été le fondateur du cubisme tchèque (en revanche, on retrouve le nom de Frantisek Kupka, qui a été bien peu cubisme, mais qui a fait l'essentiel de sa carrière en France, et celui de Vicenc Kramàr, grand collectionneur du cubisme à Prague). Dommage. Mais, pour le reste, c'est très complet et chaque article a été élaboré et écrit avec précision. On y retrouve les grands critiques qui se sont intéressés au cubisme, à commencer par Guillaume Apollinaire, mais ceux qui l'ont suivi, comme Wilhelm Uhde ou Carl Einstein, les galeries qui ont joué un rôle dans cette affaire, les collectionneurs aussi, comme Léo et Gertrude Stein, par exemple. C'est un vadémécum qui n'est pas négligeable car il permet d'éviter de devoir passer des heures dans des livres pour retrouver un nom, une date, un lieu, un événement, une revue. Il est utile aussi bien l'étudiant qui découvre cette forme d'art qu'au connaisseur plus avisé qui a besoin d'une précision. On ne peut que saluer, malgré les omissions gênantes, d'une telle somme qui est malgré tout composer avec intelligence. Il faudrait un dictionnaire de ce genre pour chaque grand mouvement artistique : il existe une grande quantité d'ouvrages de vulgarisation en plus des études savantes, mais pas grand chose qui puisse remplir cette fonction indispensable : montrer de manière simple d'accès, mais bien documentée, toutes les facettes d'un mouvements artistiques. Saluons donc ce Dictionnaire du cubisme comme un ouvrage dont personne s'intéressant à l'art moderne ne pourra se dispenser. Tout amateur d'art digne de ce nom se doit de se procurer ce volume, qui est un instrument de travail indispensable.




L'Autre George, A la rencontre de George Eliot, Mona Ozouf, « nrf », Gallimard, 256 p., 2o euros

Le titre n'est pas encourageant, puisqu'il a besoin d'un sous-titre. Et les premières pages de caractère autobiographique ne semblent préluder à rien de bon. Mais dès que Mona Ozouf commence à parler de George Eliot (1819-1880), de son vrai nom Mary Ann Evans, a conçu une passion pour la littéraire dès son plus jeune âge en ayant accès à la bibliothèque du château d'Arbury Hall, son père en étant le régisseur. Elle découvre Shakespeare et aussi Walter Scott ; plus tard, quand elle a appris le français, elle s'est passionnée pour Pascal. La mort prématurée de sa mère l'oblige à renoncer à ses études dans une école baptiste. Mais son père lui donne un précepteur. Elle traduit en 1846 La Vie de Jésus de David Strauss. Son père décède à son tour, et elle voyage alors en Suisse. De retour à londrès, elle devient en 1851 l'assistante de John Chapman, qui vient de créer la Westminster Review. Elle rencontre alors le philosophe George Henry Lewes, qui était marié et avant trois enfants, avec lequel elle vit à partir de 1854 sans être mariée. Ils font un voyage en Allemagne. Elle traduit L'essence du christianisme de Ludwig Feuerbach et, en partie, L'Ethique de Spinoza. En 1857, elle publie la première partie de Scenes of Clerical Life sous le pseudonyme de George Eliot. Son premier roman, Adam Bede, paru deux ans plus tard, connaît un vrai succès. Mona Ozouf n'a pas souhaité faire une biographie de cet écrivain, ni même faire l'analyse de l'ensemble de son oeuvre. Elle s'est plutôt concentrée sur certains ouvrages, sur son héroïne principale et sur le monde qui était le sien à l'époque. Elle s'intéresse d'abord au Moulin sur la _Floss (1860). L'auteur décrit avec conviction les relations qui unissent le frère la soeur, Tom et Maggie. L'enfance de Maggie est à a fois magique et dramatique, son frère prenant sans cesse plus un ascendant sur elle. Elle connaît des amis de son frère, surtout Philip avec qui elle a des affinités. Mais c'est un autre jeune homme, Stephen, qui lui révèle sa sensualité. A. C. Swinburne dit avoir été choqué par la scène où le garçon couvre son bras de baisers fiévreux ! Mais la jeune fille ne suit pas l'être amie en Ecosse : elle ne croit pas que l'amour exige l'obéissance et l'abnégation. George Eliot se différencie des Brontë et de Jane Austen dans le fait qu'elle ne met pas en scène le conflit des sentiments et du devoir, déterminé par la hiérarchie sociale impérative ; elle s'interroge plutôt sur ce que les sentiments peuvent impliquer pour une femme. Pour elle, il est clair que la fracture qu'impliquent l'amour et puis le mariage est une trahison de sa propre histoire, de son passé et des souvenirs, donc de tout ce qui l'a forgée. Dans Middlemarch (1871-1872) on se retrouve dans les Midlands. L'histoire se déroule dans les années 1830. Là encore, nous trouvons une héroïne, Dorothea Brooke, qui se trouve confronté à un choix et elle a choisi de suivre l'élan de ses sentiments en épousant le révérend Casaubon. Mais elle se rend vite compte, pendant un voyage à Rome, qu'il s'intéresse peu à la vie intellectuelle de celle-ci. Rentrés en Angleterre, elle éprouve une profonde affection pour un des cousins de son époux, Will Ladislaw. Mais il en prend ombrage lui interdit de le voir - même après sa mort ! Elle rencontre aussi un jeune médecin qui vient s'installer dans la région, Tertius Lydgate, qui semble être un tant soit peu son double masculin. L'histoire que l'écrivain a narrée dans les huit volumes de cette oeuvre considérable, où plusieurs récits s'entrecroisent et où elle parle en détail et avec intelligence des transformations sociales et politique de son pays. L'échec de ses deux principaux héros n'est pas d'ordre sentimental ou même social, même plutôt d'ordre moral. George Bernard Shaw trouvait le livre trop pessimiste. Et cela est vrai : les personnages finissent par renoncer - leurs rêves, mais aussi ce qui serait leur destin. Mona Ozouf analyse très bien et avec beaucoup de discernement et de clarté les principales clefs de l'art romanesque de George Eliot. Et elle a aussi très bien su faire valoir l'originalité de ses fictions dans un contexte littéraire où les conventions de la société priment sur tout (cela vaut encore pour Thomas Hardy et même, en partie, pour Henry James). C'est un bel hommage, mais aussi un précieux guide pour entrer dans cet univers d'un autre temps.




Science et tradition hermétique, Frances A. Yates, traduit de l'anglais par Boris donné, Allia, 96 p., 6,50 euros

Frances A. Yates (1899-1981) a été l'auteur du remarquable Art de la mémoire (1966). Son sujet de prédilection a été la relation entre la pensée de la Renaissance et les traditions anciennes, d'origine antique ou médiévale. Dans ce petit essai, elle veut montrer que la Renaissance n'a pas été toujours en conformité pleine et entière avec les sciences nouvelles. Elle démontre que le cénacle néoplatonicien de Marsile Ficin à Florence était attaché à la pensée d'Hermès Trismégiste (auteur qui n'a sans doute jamais existé). Pic de la Mirandole se passionnait pour la cabbale. En somme, les arts magiques étaient encore prédominants dans la pensée de ces hommes qui semblaient les plus modernes de leur époque. Magie et mécanique faisaient encore bon ménage alors. Paolini explique que l'invention des horloges est due à l'intervention de l'anima mundi. Même Léonard de Vinci, pourtant attaché à l'expérimentation, se serait inscrit dans la tradition hermétique. Le cas de John Dee, traducteur des Eléments d'Euclide (1575), qui a été un authentique savant, a eu une réputation de sorcier jusqu' une date récente. Il avait pourtant préfacé L'Avancement de la science de Francis Bacon. Cela ne l'avait pas empêché de se référer aux Conclusions de Pic de la Mirandole. L'orientation de la doctrine rosicrucienne a vite évolué et Francis Bacon semble être le personnage qui incarne ce tournant fondamental. Ce que veut démontrer Yates dans ces pages, c'est que l'esprit scientifique moderne sait partir du moment où il se sépare de la tradition hermétique. Mais elle veut aussi souligner que le fait que l'une et l'autre démarche ont eu partie liée, et cela peut encore se voir par la suite. Par exemple, Copernic, dans son grand livre d'astronomie, qui veut triompher l'héliocentrisme, fait encore référence à Trimegistos (associé au dieu égyptien Thot), supposé avoir été le premier défendre cette idée dans Hermetica. Même Isaac Newton croyait avoir retrouver des principes édictés par Pythagore dans sa loi de la gravité universelle. Newton s'est intéressé aussi l'alchimie ! C'est un essai vraiment passionnant, qui oblige à repenser l'épistémologie et, plus généralement, l'histoire des idées, dans une optique qui a des mécanismes plus complexes.




Un amour de Mille-Ans, Akira Mizubayashi, Folio, 304 p., 7,80 euros

Le héros de ce roman s'appelle Sen-nen, ce qui signifie en japonais Mille ans. Son histoire est d'abord celle d'une double rencontre, celle avec la musique, qui devient pour lui une passion et surtout de l'art lyrique, et celle d'une jeune femme, Clémence, qu'il entend avec émotion chanter le rôle de Suzanne dans Les Noces de Figaro. Mais le destin sépare bientôt ces deux étudiants ; Sen-nen étudie le français et va aller enseigner cette langue dans son pays natal. Il rencontre Mathilde, qu'il épouse et qui l'accompagne au Japon. Il n'entend plus parler de clémence. Parvenu à l'âge de la retraite, il décide de vivre en France. Mathilde tombe sérieusement malade ; C'est alors qu'il apprend que Clémence va interpréter le même rôle dans l'opéra de Mozart l'opéra de Paris ; il va l'écouter pendant toutes les représentations. Il prend son courage à deux mains et lui écrit ; celle-ci finit par lui répondre et ils se rencontrent. Elle lui raconte pourquoi elle avait disparu des grandes scènes : elle s'est mariée et a élevé ses enfants. Elle a décidé ensuite de reprendre sa carrière. Pendant ce temps, les conditions de Clémence s'aggravent et celle-ci meurt. Cette histoire est celle d'une vie qui a été sacrifiée : Sen-nen n'a pas réalisé son rêve et sa vie a une fin tragique ; c'est donc plein de nostalgie qu'il entre dans l'ère crépusculaire du grand âge. L'auteur a raconté avec beaucoup de délicatesse ces destins croisés, mais la trame est un peu diaphane et les grands airs de Mozart viennent souvent en combler les vides, même s'ils ont leur raison d'être. D'une belle facture, ce roman déçoit un peu car sa longueur est excessive par rapport aux éléments de l'intrigue.




Marlène, Philippe Djian, Folio, 224 p., 6,60 euros

Je dois avouer que ce n'est pas tant la construction assez singulière du livre qui m'a déconcerté, mais plutôt le déroulé de l'intrigue. Ces deux anciens combattants des guerres modernes (on ne sait trop le pourquoi ou le comment de leur engagement). Dan veut se refaire une vie sans histoire. Richard retrouve son épouse, Nath, et sa fille Mona, qui a maintenant atteint ses dix-huit ans. Il s'efforce de retrouver un équilibre et une existence à peu près normale. Mais la venue de la soeur de Nath, Marlène, rompt le fragile équilibre auquel il tendait. Le problème est qu'on éprouve toutes les peines du monde à suivre les relations qui se nouent entre tous ces personnages ni à comprendre l'anarchie qui naît de la présence de cette femme peu conformiste. Le traumatisme des années de combat hante les deux hommes et cela ne les aide pas à affronter ces crises sentimentales. Le caractère elliptique du roman, surtout dans la première partie, n'aide pas vraiment à comprendre tous ces nouements de la passion et du désir. Bref, on a l'impression de marcher sur des oeufs en passant d'un chapitre à l'autre et ne jamais être sûr de conserver son équilibre ! L'on peut et l'on doit saluer le courage de l'auteur de vouloir produire un roman qui sorte de l'ordinaire, mais encore aurait-il fallu qu'il possède une logique bien à lui. Or, cette logique nous échappe trop souvent. L'ouvrage est décousu comme les intrigues qu'il contient.




Martereau, Nathalie Sarraute, « L'Imaginaire », Gallimard, 224 p., 9, 2o euros

De tous les auteurs du Nouveau Roman, Nathalie Sarraute (19oo-1999) est sans doute celle que j'ai le moins pratiqué. Ne me demandez pas pourquoi, je l'ignore. Mais je dois dire que je la lis désormais de loin en loin et avec un certain plaisir. Ce livre suit de quelques années sa première parution le Portrait d'un inconnu, publié en 1948. Elle s'était faite une opinion bien trempée de la littérature dans un essai qui est sortie en 1939, Tropismes. Mais tout est remis en cause par la guerre et par les lois raciales de notre charmant gouvernement de Vichy. Elle doit abandonner le barreau. Mais elle parvient malgré tout à rester dans la région parisienne et elle héberge même Samuel Beckett, qui est recherché comme résistant. Cette longue parenthèse passée, qui lui a permis de se consacrer à son oeuvre littéraire elle connaît le succès avec le présent ouvrage en 1953. Il faut dire qu'il a été conçu avec un art indéniable. D'une part, c'est l'histoire d'un adolescent et ses relations avec son oncle et sa tante chez lesquels il vit. Le récit, qui est celui de leur vie domestique est déjà magistral, même s'il semble se réduire une intimité familiale dépeinte avec un art peu commun. Mais, d'autre part, il se double d'une autre fiction (une fiction dans la fiction pourrions-nous dire), qui semble avoir été écrite en palimpseste, et qui dévoile les pensées plus secrètes, moins acceptables, comme si la pure conscience des choses et des êtres finissait par être contaminée par les figures inattendues de l'inconscient aux mécanismes maléfiques. Tout l'univers qui entoure ce jeune garçon mal dans sa peau paraît avoir pénétrer son esprit et se retrouve dans sa narration, qui n'est plus unique, mais plurielle, comme si toute la réalité du monde logeait dans son cerveau, comme dans les théories de Berkeley. Ce livre est une pure merveille car il parvient faire le grand écart entre le roman « classique « et une forme romanesque inédite, sans que le lecteur ait s'en plaindre. C'est une grande réussite que le temps n'a pas abîmée.




Gomorra, Roberto Saviano, traduit de l'italien par Vincent Raynaud, Folio, 48o p., 9, 4o euros

Quand ce livre a paru en Italie en 2oo6, il a fait l'effet d'une bombe. Il a connu un succès énorme, qui n'a pas tardé se propagé dans bien d'autres pays. Pour la camorra dans ses moindres détails, en enquêtant sur les « familles » qui la composent, en la première fois, un homme a voulu décrire chaque mécanisme de ce système à la fois sophistiqué et brutal et en rendant compte des événements qui ont défrayé la chronique à Naples et dans sa région. C'est une enquête approfondie, jamais réalisée jusqu'alors, et qui dévoile la vérité de la criminalité organisée en Campanie. Il l'a fait une époque cruciale : les maxi procès de Palerme ont fortement amoindri la puissance de la mafia. Mais pendant ce temps, la camorra en avait profité pour se renforcer car toute l'attention de la police et de la justice était concentrée sur la Sicile. Roberto Saviano ne brode pas sur la question : il montre la réalité de cette organisation impitoyable dans sa réalité au terme de recherches très approfondies. Et il a su aussi narrer avec talent ses rouages complexes, d'une rue des Quartieri spagnoli jusqu'aux grands réseaux internationaux et la haute finance. Ce livre est plus qu'un document. C'est un acte d'accusation en bonne et due forme. Il se lit comme un roman policier même si les faits sont authentiques. Le film de Marco Garrone, en 2oo8, a donné accès au public à cette tragédie qui se vit au quotidien en Campanie. Mais s'il a bien rendu l'esprit des choses, il n'a pu produire ce qu'a entrepris l'auteur : une mise plat d'un système vicieux de corruption et de terreur. C'est un voyage en Enfer, mais c'est aussi la révélation d'une réalité qui demeure celle de l'Italie moderne.
Gérard-Georges Lemaire
18-10-2018
 
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Verso n°112

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