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[verso-hebdo]
13-12-2018
La chronique
de Pierre Corcos
Tradition, modernité, excellence.
Ukiyo : « monde éphémère et mouvant » ou « monde flottant ». Ce terme japonais, typiquement bouddhique, signifiait à l'origine « monde misérable dont on se lasse ». Et l'on en fit, au XVIIème, un courant de peinture, l'ukiyo-e ! Les peintures du monde éphémère. Cette vie frivole, colorée, brillante de Tokugawa : fixons-la, car tout un jour disparaîtra... Restriction occidentale abusive, ce terme désigne seulement pour nous l'estampe japonaise, à laquelle bien entendu l'on associe les noms d'Hokusaï, Utamaro, Hiroshige. Il est vrai qu'elle joua un rôle non négligeable dans le développement de l'impressionnisme français, dans certains de ses courants esthétiques. À l'inverse, quand l'estampe connut au XXe siècle un renouveau au Japon, quand, sous l'impulsion de l'imprimeur Watanabe Shozaburo (1885-1962), se développa le mouvement du shin banga ou « nouvelle estampe », les graveurs japonais purent s'inspirer à leur tour de l'impressionnisme. Mais pas tant que ça, comme en témoigne, à travers plus de 200 oeuvres d'une cinquantaine d'artistes, provenant du musée Nihon no hanga d'Amsterdam, la brillante exposition (jusqu'au 6 janvier 2019 à la Fondation Custodia) Vagues de renouveau - Estampes japonaises modernes 1900-1960. D'une part, les thèmes traditionnels (les portraits de femmes, d'acteurs, les paysages, etc.) ne furent qu'assez peu modifiés, et d'autre part même les partisans du sosaku banga ou « estampe créative », qui s'émancipèrent du graveur et de l'imprimeur, de leurs traditions artisanales, gardèrent dans leur majorité l'esprit d'origine de l'ukiyo-e. Dans la dialectique tradition/antithèse modernité, ce qui est conservé, en synthèse qui élève l'ensemble (Aufhebung d'Hegel), c'est l'excellence d'un savoir-faire, exprimant l'Être à travers l'éphémère, le Vide à travers le plein.
Approchons-nous de quelques estampes, ces gravures sur bois diaprées, merveilleuses, dont la légèreté, la grâce des lignes installent le public dans un état d'apesanteur.

L'éblouissante Femme se noircissant les sourcils d'Ito Shinsui (1898-1972) oppose un fond cramoisi à la pâleur suave d'une chair émergeant d'un tissu bleu cobalt décoré. Une actrice de kabuki est ici représentée dans le geste délicat du fard. Ses cheveux attachés, la commode et un élément vestimentaire jettent trois taches noires, tandis que l'instrument utilisé, d'un rouge vermillon, détermine l'une des deux obliques structurant l'oeuvre. Le format horizontal de cette estampe, dont le succès mérité fut immense, est inhabituel ; tout comme cette autre composition de l'artiste, Miroir à main, qui, à une figure féminine aux contours légers, saisie de profil, fait se contraster de larges aplats colorés aux formes géométriques, composition abstraite étant juste un kimono rutilant... Shinsui, très à l'aise dans le genre des bijinga (belles femmes), a commencé comme peintre nihonga (peinture de style) pour aller vers les estampes shin hanga. Komura Settai (1887-1940), dans Matin sous la neige, réalise une oeuvre d'abstraction géométrique en représentant (point de vue à vol d'oiseau) les structures architecturales des demeures japonaises, mais le gris pâle de la neige, une tache grise plus foncée et un jaune lumineux viennent de leur délicatesse équilibrer les orthogonales de l'oeuvre. Lorsqu'on regarde le Portrait d'Hagiwara Sakutaro d'Onchi Koshiro (1890-1955), on se dit d'abord qu'il ne reste plus rien de la manière japonaise dans le visage tourmenté de ce poète, ami du graveur : effectivement l'artiste, très ouvert sur l'Occident, sa pensée, son art, fut influencé par l'expressionnisme allemand. Cependant, les boucles des cheveux noirs, le dessin des ombres sur le visage conservent la stylisation raffinée de l'art traditionnel. Comme souvent, ce qui frappe le visiteur dans la majorité de ces oeuvres, c'est à la fois une délicatesse et une maîtrise du geste qu'aucune influence extérieure ne vient troubler... Que dire de Kobayakawa Kiyoshi (1899-1948), de sa Danseuse ? Certes, la danseuse est habillée à la mode occidentale des années 30, sa pose emphatique, rejetée en arrière, n'a plus rien de la retenue japonaise, et ce petit orteil gauche sorti de la chaussure rouge est une provocation ; mais le fond noir est là pour mettre en valeur la silhouette gracile et ses fluides contours, rappelant la dimension éthérée, subtile, de l'estampe japonaise.
Bien sûr, la partie intitulée « dialogues post-impressionnistes », dans une salle du sous-sol, semble consacrer l'influence de Matisse, Pluie d'Azechi Umetaro (1902-1999) est une oeuvre d'affichiste, sans doute interchangeable, Matin au pont Nijubashi de Kawase Hasui (1883-1957) reste surtout une magnifique illustration, comme ce qu'ont réalisé en général les « artistes voyageurs »... Mais tous ces graveurs, témoins, acteurs de l'ouverture à la modernité du Japon au XXe siècle, s'ils ont jeté aux orties l'épopée des samouraïs, le quartier des plaisirs d'Yoshiwara, des thèmes épuisés, s'ils ont secoué certains codes de représentation et d'attitudes, trop statiques, ont conservé pour la plupart le meilleur de la tradition : le savoir-faire méticuleux et la précision du geste qui rendent ce charme infini propre à la fragilité, à l'éphémère. Cette perfection renouvelée explique sans doute pourquoi les estampes de ces artistes, vendues aux enchères (surtout à New York), obtinrent tout de suite un énorme succès, et qu'elles furent même vendues plus chères que celles des maîtres. Ces sages bouddhistes et immenses artistes qui s'appelaient Hokusaï, Hiroshige, Utamaro.
Pierre Corcos
corcos16@gmail.com
13-12-2018
 
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Verso n°114

L'artiste du mois : Sergio Birga

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