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[verso-hebdo]
09-05-2019
La chronique
de Pierre Corcos
Narquoises études de moeurs
D'abord avoir le goût des autres, sans être trop offusqué par ceci ou cela dont humblement l'on se sait capable, soi-même, en certaines circonstances ; ensuite les observer, ses chers contemporains, en épinglant des scènes, des phrases significatives de certains travers et vices ; enfin mettre en scène ce grand théâtre de la société dans le petit théâtre pour y faire rire, éventuellement réfléchir. Ces trois conditions, un Labiche, un Tchekhov les avaient en eux réunies pour faire jouer personnages et situations emblématiques de leur temps.

Eugène Labiche écrivait : «Je me suis adonné presque exclusivement à l'étude du bourgeois, du « philistin » ; cet animal offre des ressources sans nombre à qui sait le voir, il est inépuisable ». Dans la célèbre comédie-vaudeville intitulée La Cagnotte (jusqu'au 16 juin au Lucernaire), l'inadaptation d'un groupe de petits-bourgeois provinciaux, venus à Paris depuis La Ferté-sous-Jouarre, aux réalités d'une grande ville, les erreurs d'appréciation des uns, les paniques des autres, les vanités dérisoires sont observées par Labiche, qui s'amuse à jeter embûches et quiproquos dans les pattes de ses personnages pour moquer leurs réactions. Voilà qu'on veut dignement dépenser dans la capitale cette cagnotte accumulée durant les nombreuses parties de jeux de cartes, mais que l'on se retrouve dans des situations tordues, bistournées, et jusqu'au commissariat même, où l'on passe pour des voleurs ?!... Comment dénoncer l'erreur judiciaire infernale et recouvrer son honneur ? Ne faut-il pas s'échapper du fourgon qui transfère la petite bande à la prison, tout comme les pires des brigands naguère  honnis ? L'étude de moeurs narquoise vire au cauchemar burlesque, comme c'est souvent le cas chez Labiche. Le « bon sens » bourgeois est pris en défaut, et les bonnes images de soi se trouvent dégradées, flétries. Mais la mise en scène et les musiques bonhommes de Thierry Jahn dédramatisent l'affaire, et l'on s'imagine parfois chez Offenbach. Les comédiens jouent d'autant mieux leurs rôles que déjà leurs personnages se définissent en bonne partie par... leur rôle social. En secouant par sa mécanique vaudevillesque l'édifice social de son temps, Labiche dérègle temporairement les codes auxquels ses protagonistes sont rivés. Malicieuse expérimentation qui a le don de nous faire rire. On sait bien sûr que tout se termine bien !

La demande en mariage et L'Ours, de Tchekhov (au Théâtre Poche Montparnasse jusqu'au 14 juillet), dans la mise en scène joyeuse et tonique de Jean-Louis Benoît, offrent une leçon de théâtre. Le théâtre pris comme une loupe scrutant les moeurs d'une époque donnée. Comme Molière, comme Goldoni, Tchekhov observe (sa fonction de médecin l'y aide) ses contemporains en situation. Il croque vivement des femmes et des hommes pris entre les élans de leurs pulsions et les déterminismes sociaux. Il repère quelques dysfonctions et, quand il écrit une comédie, celles en particulier qui, générant du comique, ont des chances de « corriger les moeurs » par le biais du rire. On retrouve la fameuse devise de la comédie, conçue par le poète Santeul : castigat ridendo mores... Avant d'être le génial auteur de drames doux-amers ou désespérés, Tchekhov, très à l'aise dans l'ironie et la verve caustique, collabora à plusieurs publications humoristiques, écrivit des nouvelles satiriques. L'échec d'Ivanov en 1887 le fit revenir à sa veine comique, qui lui réussit puisque L'Ours fut un gros succès. Dans ces deux pièces courtes-là, que Tchekhov qualifiait modestement de « plaisanteries » mais qui restent des chefs-d'oeuvre de psychologie sociale, le spectateur mesure combien les litiges de voisinages pouvaient vite s'envenimer dans une Russie où le cadastre restait approximatif, combien les questions de dettes risquaient un dérapage dans la violence, combien le sort des femmes qui ne trouvaient pas de mari était alors douloureux, difficile, et enfin combien la misogynie se portait haut ! Alors non, ce ne sont pas des pièces « toujours actuelles », comme une publicité (ou une critique) paresseuse le dit machinalement. La problématique de l'officielle « demande en mariage » n'existe pas plus aujourd'hui que les tendres sobriquets dont se parent les protagonistes masculins en Russie ne se retrouvent en France. Les deux pièces n'en ont que plus de valeur, témoignages saisissants d'une époque et d'une culture, et non théâtre d'une humanité abstraite, intemporelle. Dans cette mise en scène d'ailleurs, « la Russie est sans cesse citée. Dans les costumes, dans l'atmosphère. Chez Tchekhov revient toujours la notion de la terre, de la propriété », rappelle avec justesse Jean-Louis Benoît. Les personnages sont saisis dans leur rôle, les situations restent véridiques, même si une touche personnelle, absurde et tragique, laisse entrevoir le Tchekhov ultérieur. Les comédiens (Emeline Bayart, Jean-Paul Farré, Manuel Le Lièvre) font ici dans l'expressivité maximale, et jusqu'à la clownerie ; ce qui ne gêne pas, tant l'ancrage des deux pièces dans le sol du réel est solide, profond. Réalité sociale, psychologique. Réalité humaine des personnages : hypochondrie de l'un, tendances suicidaires de l'autre, quelques répliques et quelques émotions bien senties pour que les protagonistes continuent, plus d'un siècle après, à vivre en nous. Point d'artifice ni de posture. Bref, un vrai théâtre, un théâtre vrai.
Pierre Corcos
corcos16@gmail.com
09-05-2019
 
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Verso n°118

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