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[verso-hebdo]
08-06-2017
La chronique
de Pierre Corcos
Une profuse et savante confusion.
Le sommeil alourdit les paupières du lecteur qui résiste. Les phrases s'emmêlent, se brouillent, et se terminent par des images curieuses sans aucun rapport avec le texte, surgies peut-être de l'espace blanc entre les lignes. Plusieurs fois le lecteur reprend l'histoire, mais un sentiment délicieux de confusion l'envahit... Il pressent, et s'y abandonne, que peu à peu la cohérence du texte va imploser, et que le monde onirique va exploser doucement, l'entraîner dans le fatras étrange, l'étoffe décousue, le patchwork d'histoires indécises qui sont la substance même du songe...
Les critiques de cinéma qui n'ont pas aimé Les fantômes d'Ismaël, le dernier film d'Arnaud Desplechin, lui reprochent d'être « confus », « filandreux », « décousu » : ce qui est juste recherché et savamment composé par le réalisateur ! Il nous propose ici, comme dans le Huit et demi de Federico Fellini, ou bien le Providence d'Alain Resnais (réalisé il y a quarante ans), un type d'oeuvre profuse où l'ambiance et les mécanismes du rêve apportent à la fois délectation esthétique aux spectateurs qui consentent à lâcher prise, et réflexion substantielle sur la part inconsciente, onirique dans la création.

Très vite nous comprenons que nous n'allons pas longtemps pouvoir maîtriser la conduite de ce récit... Les séquences mystérieuses du début, qui se passent au Quai d'Orsay, ne s'avèrent en effet que des éléments du film hitchcockien qu'est en train de réaliser le héros, Ismaël (Mathieu Amalric, avec ses yeux écarquillés de visionnaire), et dans lequel il est question d'un certain... Dedalus (!), comme par hasard. Ce dédale filmique va être complexifié par une série de flashbacks, transformant la linéarité d'un récit en mosaïque de microfictions. En plus, on découvre que le réalisateur, insomniaque, abusant de whisky et d'amphétamines, travaille la nuit parce qu'il a peur de dormir, sujet à d'affreux cauchemars (« syndrome d'Elseneur »). La composition en abyme et les nombreux flashbacks du film, joints à cette ambiance nocturne dramatique, font que le scénario de base va être suffisamment enrichi et altéré pour que la forme - onirique, voire fantastique - imprègne durablement, comme les notes de fond d'un parfum, le spectateur.
L'histoire d'amour constituant ce scénario de base se résume ainsi : Ismaël avait épousé il y a vingt ans Carlotta (Marion Cotillard) qui, très jeune, perdue, dépressive, un peu folle, avait un jour disparu. L'ayant cherché en vain, longtemps, Ismaël s'était résolu à admettre la mort de Carlotta, et avait refait sa vie avec Sylvia (Charlotte Gainsbourg), une « scientifique » (astrophysicienne), sage et rationnelle. Mais, alors qu'Ismaël et Sylvia sont dans leur villa au bord de l'océan, réapparaît, comme surgie des flots ou des limbes, Carlotta... Elle vient reprendre son mari. Drame et confusion. Portant sur la thématique de l'apparition/disparition, du fantôme (titre du film) qui revient du monde des morts, le scénario converge avec la forme onirique du film. Les deux femmes symbolisent les pôles de la création : folie et rationalité. Ismaël finira par rester avec Sylvia, comme tout créateur, sauf à couler dans les abysses du rêve ou de la folie, doit retrouver les chemins de la réalité, peu ou prou, afin de réaliser son oeuvre.

Les fantômes d'Ismaël, présenté en ouverture du festival de Cannes, ravit ceux que la cuisine artisanale du film d'auteur régale bien mieux que les surgelés « culturellement corrects » du cinéma industriel. Artisan autodidacte, Arnaud Desplechin, avec ses petits défauts, frôle bien plus le grand art que certains réalisateurs virtuoses, ou simplement ingénieux, que le Festival de Cannes récompense... C'est vrai que (et ça peut agacer) bien des « façons », perceptibles ici et là, renvoient à tel ou tel réalisateur que Desplechin révère : les gros plans bergmaniens sur les visages, les suspens hitchcockiens d'espionnage ou bien la référence à Vertigo, l'inspiration du revenant chère à Assayas, ou les clins d'oeil à Fellini, Resnais, comme on l'a dit plus haut, etc. Par ailleurs, le personnage de Dedalus, celui de Bloom beau-père d'Ismaël (inspiré semble-t-il de Claude Lanzmann, ami du cinéaste) se réfèrent à James Joyce, dont l'oeuvre touffue, par ses différents niveaux de réalité entrecroisés, inspire sans aucun doute Arnaud Desplechin. Mais comment ne pas admirer ce talent méticuleux pour agencer l'hétérogène, lequel se manifeste notamment - les comptes-rendus ne le disent pas assez - par un choix varié de musiques de films (louons le travail de Grégoire Hetzel, compositeur) adaptées chaque fois à des ambiances cinématographiques et des registres disparates ? Comment ne pas mesurer que cette façon de modifier les rythmes habituels du montage, de ne pas s'installer dans des « scènes obligées » d'amour, de violence, de mélodrame, c'est chaque fois prendre un risque en face d'attentes formatées du producteur et/ou du public ?

Le spectateur peut en rester à des interrogations sur le retour des disparus, par le biais de la mémoire, de l'imagination, du délire, ou sur l'alchimie de la création qui a selon Freud à voir avec la grammaire du rêve : c'est déjà beaucoup. Mais, mieux encore, dans la profuse et savante confusion du film, il peut apprécier une invitation à retrouver cet état d'âme si précieux qui de quelques instants précède l'entrée dans le rêve nocturne.
Pierre Corcos
08-06-2017
 
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Verso n°106

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