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[verso-hebdo]
21-04-2016
La lettre hebdomadaire
de Jean-Luc Chalumeau
Mate, le peintre de l'insomnie
Le centre culturel de Serbie à Paris (123 rue Saint-Martin, juste en face du Centre Pompidou) joue un rôle important dans la connaissance de l'art vivant en Serbie et de ses liens avec la France qui sont anciens, mais aussi très actuels. Pour s'en tenir au XXe siècle, je ne fais pas du tout allusion à l'influence d'André Lhote, qui s'érigea en maître et continuateur du cubisme alors que Braque et Picasso étaient passés à autre chose depuis longtemps et qui n'eut pas moins de 24 disciples yougoslaves, comme lui adeptes d'un cubisme « modéré » ! Non, je me réfère à une tradition spécifiquement serbe que l'on peut qualifier d'expressionniste et onirique, à laquelle appartiennent aussi bien le grand solitaire Gabriel Stupica (1913-1990) que les peintres qui formèrent le groupe Mediala à Belgrade vers 1960, dont certains des plus remarquables, Dado, Ljuba et Velickovic sont par la suite venus se fixer à Paris sans rompre leurs liens avec la Serbie, bien au contraire pour ce qui concerne ce dernier.

Actuellement, le centre culturel de Serbie nous invite à découvrir un jeune peintre né en 1983 à Belgrade, Mate Djordjevic, dit Mate, et c'est un choc. L'exposition a pour titre Nyctophilia : l'artiste dit aimer la nuit, mais ses peintures apparaissent comme les terrifiantes visions nocturnes d'un artiste en proie à une profonde angoisse existentielle. Peut-être est-ce en référence à l'Antoine Roquentin de Jean-Paul Sartre que Mate nomme « Nausée » son autoportrait, une huile sur toile de 2015, où l'on ne discerne guère que des orifices noirs béants traversant un bloc de chairs indistinctes. L'artiste se place explicitement sous le signe de Cioran, et c'est une piste utile pour essayer de comprendre cet art totalement dépourvu de concessions, qui impose sa vision sans chercher le moins du monde à plaire. Cioran a en effet notamment écrit ceci : « Pendant l'insomnie, je me dis en guise de consolation, que ces heures dont je prends conscience, je les arrache au néant, et que si je les dormais, elles ne m'auraient jamais appartenu, elles n'auraient jamais existé. » Un autre tableau s'intitule Kafka et c'est assez pour que nous comprenions que Mate, en proie à ce que l'on devine un grave mal-être, guérit ses tourments en arrachant au néant des images venues du fond de ses nuits sans sommeil.

Peintre, Mate est également un dessinateur, et l'on ne s'étonne pas qu'il ait été le premier lauréat, en 2009 (il avait vingt-six ans) du prix de dessin fondé par Vladimir Velickovic pour encourager la pratique graphique de haute qualité dans son pays. On peut même dire que Mate s'est consciemment placé dans le sillage précis de ce maître avec la série Psoriasis hantée par des rats. On sait qu'avec les chiens, les rats ont une importance capitale dans l'oeuvre de Velickovic. C'était un thème obsessionnel dans les années 1960-70, dont témoignent par exemple les Expériences/Rat (techniques mixtes sur papier 1973-74). Le rat témoigne d'une situation bien analysée par Anton Ehrenzweig qui constatait la propension universelle de l'art de notre temps à développer des thèmes d'agression et de mort : L'amour ne figure presque jamais dans l'art moderne, et la pitié rarement écrivait le psychanalyste, « au profit de la mort, de la dévastation, de la haine de la vie et de la condition humaine » (L'Ordre caché de l'art). Il semble bien que le rat supplicié de Mate, suspendu tête en bas (Psoriatis, 70 x 100 cm, encre sur papier 2014), réponde directement au Rat supplicié tête en haut (encre de Chine sur papier, 100 x 60 cm, 1962) par Velickovic. Il lui répond, certes, mais ce n'est pas le même : chaque artiste a sa manière personnelle et virtuose de dessiner. Simplement, nous découvrons avec cette exposition qu'il y a bien une identité spécifiquement serbe des arts visuels à la fois du point de vue du style et du point de vue du fond. Le style : nerveux, acéré, définitif. Le fond : proche de la pensée de Cioran (De l'inconvénient d'être né) et de Beckett évoquant « le péché d'être né ». Tout se passe comme si Mate et son maître Velickovic travaillaient l'un et l'autre pour expier le simple fait de ne pas être morts. Mais l'alchimie de l'art, quand elle est assumée par ces artistes héritiers de la tradition serbe, transforme leurs oeuvres en cris pour la vie. Au bout du cauchemar il y a l'éveil. Eveil (insomnie) est précisément le titre d'un des derniers tableaux de Mate (huile sur toile, 140 x 200 cm, 2016). Il faut aller le voir.

www.ccserbie.com
J.-L. C.
verso.sarl@wanadoo.fr
21-04-2016
 
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Verso n°112

L'artiste du mois : Eric Théret

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