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[verso-hebdo]
25-06-2015
La chronique
de Pierre Corcos
Engagement et modernité
Il est tout à fait possible que le visiteur de l'exposition sur Germaine Krull (jusqu'au 27 septembre au Jeu de Paume) ne soit emballé par aucune photographie en particulier, mais il serait étonnant qu'à la variété des situations et thèmes abordés, en lien avec une biographie aussi palpitante et touffue dans une période si mouvementée, il n'admire pas un tel « destin de photographe » (c'est le titre qu'a donné Michel Frizot, commissaire de l'exposition, à ce beau parcours s'étalant sur une soixantaine d'années), une pareille vie d'engagements...
Qu'on y songe un instant : Germaine Krull s'est engagée dans la révolution spartakiste à 22 ans, en 1919, ce qui va même la faire emprisonner à Moscou deux ans plus tard, puis elle s'est investie dans le reportage (c'est une pionnière du genre) sur les quartiers populaires, les clochards, la « zone », faisant découvrir en 1928 aux lecteurs du magazine VU cette misère qu'alors - tout comme aujourd'hui - on photographie si peu... Et puis il y a cet engagement féministe, qui la pousse à privilégier dans VU les reportages sociaux à sujets féminins, par exemple sur les ouvrières de Paris, aussi bien que des figures artistiques féminines (Colette, la chanteuse Damia, l'actrice Berthe Bovy). Puis Germaine Krull s'enrôle en 1940 au service de la France libre et, à Brazzaville, elle fonde et dirige un service photographique de propagande. Ensuite correspondante de guerre, elle participe au débarquement dans la baie de Salerne au sud de Naples. Et en 1944 la voici qui suit la campagne de France de la VIe armée américaine jusqu'en Alsace. Elle ira même en Allemagne et sera un témoin ahuri de la libération du camp de concentration de Vaihingen en 1945... Après être devenue bouddhiste, elle prit parti pour les Tibétains en exil, s'installa en Inde dans un ashram, avec des réfugiés tibétains, et mit en 1968 ses photos (Tibetans in India) à leur service, devenant également l'amie du Dalaï Lama... Germaine Krull s'est éteinte, malade, pauvre et ayant perdu la majorité de ses clichés, en 1985 à Wetzlar en Allemagne.
Cette vie d'engagements a éloigné Germaine Krull de la voie formaliste en art dans laquelle, on le sait, à partir des modèles et codes d'une esthétique donnée, il s'agit essentiellement de faire des « coups », comme dans un jeu, sans grand souci de thèmes à mettre en valeur ou de la signification sociale de sa création. On pourrait ainsi aisément différencier Germaine Krull de la photographe Florence Henri (1893-1982), ayant vécu durant la même période et qui fut exposée en ces mêmes lieux (exposition Florence Henri - Miroir des avant-gardes) il y a quelques mois. Tout l'incontestable talent de composition, géométrisation, expérimentation de la seconde ne peut susciter le même enthousiasme du visiteur à ce « destin de photographe » exceptionnel qui emporte la première. Au coeur de son engagement, Germaine Krull fut pleinement une « moderne ». Une moderne dans le sens de progressiste - que le progrès passe par la technique ou l'évolution des moeurs -, tournée vers l'émancipation, l'imprévu. Man Ray lui disait d'ailleurs : « Germaine, nous sommes les deux plus grands photographes de notre temps. Moi dans la veine classique, vous dans le moderne ».

Modernité d'attitude par rapport aux conventions de l'époque : de moeurs très libre, Germaine Krull n'hésita pas à faire des photos de nus féminins, dont la mise en scène connotait le saphisme. Modernité dans son goût pour la technique : ses photos (en 1928) de silos, de grues, de la Tour Eiffel par des points de vue inattendus. N'a-t-elle pas déclaré, trois ans plus tard : « L'objectif est un oeil mieux fait que l'oeil. Il mérite de voir le monde mieux fait que le monde, ou autrement fait, ce qui est déjà très bien. Chaque angle nouveau multiplie le monde par lui-même » ? Les 64 planches de son portfolio Métal impressionnèrent les milieux modernistes de la photographie... Germaine Krull est très à l'aise dans le monde industriel, l'automobile, la publicité : elle a travaillé pour Peugeot, Citroën. Elle adore la vitesse sur les routes, et n'hésite pas à photographier les sites aperçus derrière le pare-brise. Elle aime également la ville, la grande ville, ses magasins, ses immeubles, sa trépidante circulation qu'elle saisit avec son appareil photo audacieux en même temps que les lumières, ombres et reflets... Germaine Krull aurait pu reprendre cette phrase (dans Les Grands Cimetières sous la lune) de Bernanos : « J'ai connu le temps où le mot de moderne avait le sens de meilleur ». Puis sont venues les systémiques horreurs des dictatures, des totalitarismes qui ont sinistrement plombé les exaltations futuristes sur la modernité. Et il est significatif que, parmi les dernières photographies de Germaine Krull, devenue bouddhiste, on en trouve énormément sur le patrimoine religieux de Birmanie, de Thaïlande.

S'il fallait garder une seule photographie de cette émouvante exposition, sans doute retiendrait-on Autoportrait à l'Icarette (1925). Une cigarette entre deux doigts de la main gauche, l'appareil de photo Icarette dans la main droite, tenu verticalement, Germaine Krull n'a plus que les yeux de l'objectif et du viseur. Elle s'est tout au long de sa vie raccordée ainsi, moderne, progressiste, émancipée, à ce monde qui se métamorphosait si vite, en photographe engagée. Ce « destin de photographe » constitue, pour le visiteur, une invitation à réfléchir également sur les destins possibles de notre si chère modernité.
Pierre Corcos
25-06-2015
 
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Verso n°110

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