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[verso-hebdo]
03-09-2015
La chronique
de Gérard-Georges Lemaire
Chronique d'un bibliomane mélancolique

Munch - Van Gogh, Actes Sud, 256 p., 39,95 euro.

Cette exposition, vous le la verrez pas à moins que vous voyagiez dans les pays du Nord de l'Europe : elle ne sera visible qu'à Oslo et à Amsterdam par la suite. C'est d'autant plus regrettable qu'elle permettrait de remettre certaines pendules de l'histoire à l'heure. Je pense à la grande exposition des « Fauves » qui avait été présentée au musée d'Art Moderne de la ville de Paris il y a quelques années et qui donnait la prééminence aux artistes français (Matisse, Vlaminck, Derain) alors qu'Edvard Munch se trouvait dans la section étrangère en compagnie de Kubista et d'autres créateurs d'Allemagne ou d'Europe centrale. J'avais souligné alors que si l'exposition était riche et bien documentée, cette erreur de perspective était fâcheuse car Munch avait été la mèche qui avait mis le feu aux poudres de l'art du début du XXe siècle. Edvard Munch a dix de différence avec Van Gogh. Mais l'art évoluant alors très vite, c'est quasiment une génération qui les sépare. Et il fait sa première exposition personnelle en 1889, un an avec la mort de Van Gogh à Auvers-sur-Oise, une mort qui n'est peut-être pas un suicide, mais un accident. La relation qui unit est manifeste : Munch s'est emparé de sa manière de peindre et de représenter le monde. Des parallèles sont faits dans ce volume et ils sont souvent très parlants. Mais cela ne fait pas de Munch un disciple de l'auteur des Tournesols. Loin s'en faut. Il serait plus juste de dire qu'il a ouverts en grand les portes qu'il avait entrouvertes. Mais il s'est aussi inspiré d'autres maîtres qui l'ont précédés, Manet les impressionnistes. Munch apporte une note plus sombre, plus dramatique, qui était quasiment absente de la peinture française, même chez Gauguin ou Van Gogh. Des esprits éclairés comme Thadée Nathanson et Julius Meier Graefe remarque à la fin du XIXe siècle la parenté entre Munch et ce dernier. Munch est revenu à Paris après long séjour qu'il avait pu faire grâce à une bourse et a même exposé au Salon des Indépendants en 1896. Deux galeries allemandes s'emploient désormais à défendre son oeuvre, Cassirer à Berlin et Commeter à Hambourg. Son aura est déjà considérable en Europe. Ses expositions berlinoises de 1892 et 1893 en on fait l'un des pionniers scandaleux d'un art novateur. En 1902, il expose à Prague et inspire les jeunes artistes qui ont créé le groupe Osma. Il avait inventé la peinture qui deviendra expressionniste chez les uns et fauve chez les autres. Et Van Gogh a été l'une des clefs de voûte de son entreprise audacieuse, fait crucial que cet ouvrage indispensable qui met bien en relief une filiation prodigue.




Jan Voss, Anne Tronche, Hazan, 320 p., 39 euro.

D'origine allemande (il est né en 1936 à Hambourg), Jan Voss a commencé son histoire (comme artiste) au début des années soixante. On l'a alors associé à la figuration narrative. Il fait cependant déjà preuve d'une originalité foncière qui le distingue de tous les auteurs de cette mouvance. Il participe en 1964 à l'exposition des « Mythologies » au Musée d'Art moderne de la ville de Paris en 1964 et à celle de « La Figuration narrative » l'année suivante. Il possède déjà un monde bien à lui, comme l'explique fort bien Anne Tronche. C'est un monde onirique, ludique, plein d'humour et de curiosités plastiques et ne semble pas attiré par l'orientation politique et sociale de certains de ses collègues. Les objets arrachés à la réalité et soumis à toutes sortes de métamorphoses sont d'abord des instruments pour agencer sur la surface de la toile des histoires » qui ne peuvent se dire que par le moyen du dessin et la peinture. Il aime utiliser des couleurs des couleurs très vives, contrastées, qui ont quelque chose de volontairement infantile. Les objets représentés paraissent flotter dans l'espace, de plus en plus disjoints, mais toujours liés par des analogies et des correspondances. Au cours des années soixante-dix, les formes qui naviguent dans ce liquide amniotique de l'imaginaire sont souvent plus abstraites, parfois impossible à reconnaître. Mais leur dimension objectale n'est pas tout à fait niée. Par ailleurs, Voss abolit un temps la couleur pour ne plus s'intéresser qu'au noir et blanc. Ses peintures évoluent vers des régions qui se dispensent presque entièrement de toute référence au monde sensible. Après quoi, il renoue avec la couleurs, les choses resurgissent parfois (mais pas toujours), les dispositifs se diversifient sans cesse, mais on un dénominateur commun : la saturation de la superficie fantasque du tableau. En somme, par l'image et grâce aux commentaires judicieux d'Anne Tronche, nous découvrons en détail cet artiste qui ne veut pas qu'on parle de lui (il suffit de voir sa biographie qui tient en quatre lignes), mais qui aime à ce que l'on rêve sur sa peinture. C'est un beau catalogue, très complet et très bien fait.




Livre de la vie, Thérèse d'Avila, traduit et édité par Jean Canavaggio, Folio « classique », 544 p., 8,00 euro.

Ce grand ouvrage, écrit entre 1561 et 1565, est une autobiographie ou, plus exactement, l'histoire d'un cheminement, qui au gré des faits de son existence et d'une prise de conscience de son destin religieux, Thérèse, la « nouvelle chrétienne » sans doute d'origine juive, en arrive à réformer profondément le Carmel selon les instructions du Concile de Trente. Cette volonté de respecter à la lettre la doctrine de l'Eglise n'est qu'une apparence car elle a choisi une voie originale, qui va d'ailleurs l'entraîner aux confins de l'excommunication, tout comme Jean de la Croix. Son histoire personnelle est celle d'une femme qui se déclare sans instruction, qui ne parvient à se faire une culture théologique qu'après une grave maladie exigeant une convalescence longue. Elle ne se raconte que pour mettre en relief une démarche spirituelle. Rien ne dit que cette progression soit vraiment celle qui a été la sienne. C'est une manière de comprendre la longue marche que le croyant doit effectuer pour parvenir à l'expérience du divin. Tout est fait pour que l'auteur de ces pages affronte toutes les tentations, accomplissent des péchés que le Christ lui pardonne, soit aux prises avec les démons les plus pernicieux. Ses progrès sont semés d'embûches et ses tentatives sont contrariées sans cesse. Elle n'est qu'une faible femme, qui doit apprendre à lutter pour parvenir à ses fins. Derrière la fable individuelle se trouve une doctrine qui met l'accent sur la quête hasardeuse de la perfection, insistant plus sur la quête que sur la perfection. Ce cheminement, c'est ce que doit vivre avec intensité qui veut entrer dans cet ordre à peine créé. Pour une personne qui se déclare inculte, elle se révèle un des plus grands auteurs du XVIe siècle car son oeuvre ne s'arrête pas là, et de loin.




Voyage en Italie, Chateaubriand, préface de Thierry Clermont, Rivages poches, 192 p., 6,80 euro.

En tout, Chateaubriand est allé six fois en Italie. Les Français, avec lui commencent à faire le Grand Tour de Goethe. Il part la première fois en 1803. Ce texte n'a pas paru dans son intégralité qu'en 1827 et ont été éclipsé par ce que l'auteur écrit plus tard de l'Italie dans les Mémoires d'outre-tombe. Ce qui est frappant dans ce texte, c'est qu'il s'est limité à coucher sur le papier ce qui est essentiel : des lieux, des paysages, des impressions, en les restituant souvent par quelques mots, au plus quelques lignes. Ce sont les paroles clefs de ce qu'il ne veut à aucun prix oublier. Il y a bien quelques textes développés, comme ses considérations sur les fouilles de Pompéi. Mais ils sont rares. Mais il ne s'agit pas de notations purement mnémotechniques : il a déjà rédigé l'essentiel de ce qui doit être retenu de ce périple qui lui fait découvrir tant de lieux et de merveilles. Ce livre est précieux car il fait le lien entre les voyages effectués au XVIIe siècle, à l'époque où Poussin s'est installé dans la capitale des Etats Pontificaux et tout cette littérature qui A fleuri en France, de Nodier aux Goncourt, en passant évidemment par Stendhal. De plus, ce sont là des pages superbes de Chateaubriand, si intenses malgré leur concision extrême.




Seul dans Berlin, Hans Fallada, traduit de l'allemand par Laurence Courtois, Folio, 768 p., 9,50 euro.

C'est un roman remarquable. Paru peu après la mort de l'écrivain, survenue en 1947 ce roman fleuve a été écrit dans un esprit réaliste qui aurait dû me faire fuir à grandes enjambées. Il n'en n'est rien. De quoi s'agit-il ? De la vie dans la capitale du IIIe Reich en 1940, au moment où Hitler célèbre son triomphe. Il a choisit de décrire dans le plus menu détail al vie dans un immeuble de la Jablonskistrasse, un immeuble petit bourgeois, comme tant d'autres, avec des habitants sans qualités extraordinaires. Mais chaque famille, chaque individu a une vision bien particulière des événements et du régime. Les uns sont des inconditionnels du nazisme et sont inscrits au parti ou dans des organisations d'élite comme le SS. Le couple Quangel est moins enthousiaste : ils ont perdu leur fils au front et demeurent inconsolables. Herr Quangel s'insurge comme ce système et décide de distribuer des tracts dans les rues avec une ruse consommée. Longtemps la Gestapo a tenté de l'arrêter. Mais il a réussi à échapper à ses griffes jusqu'au jour où il est arrêté et emprisonné, connaissant le terrible destin des opposants internés. Il y a aussi une vieille dame juive, Frau Rosenthal, qui est une brave femme, appréciée de ses voisins. Son mari a déjà disparu et elle n'a plus aucune nouvelle de lui. On la vole, la brutalise. Un jour, elle est défenestrée. Les autres s'arrangent, suivent le flux de l'histoire qui les emporte comme des fétus de paille. Il pense tirer leur épingle du jeu sans trop de dommage. En somme, l'immeuble est un condensé de la société allemande de l'époque. De jour en jour, nous suivons les va-et-vient des uns et des autres, écoutons leur propos, ceux qui se disent ouvertement, et ceux qui se disent en confidence. On se passionne pour leur petite vie qui a fait une grande Allemagne qui allait se précipiter dans la plus phénoménale des apocalypses. C'est justement ce réalisme pur et dur qui rend le roman si excitant car Hans Fallada a désiré nous montrer dans sa banalité comment ont vécu les Berlinois toujours menacé d'avoir affaire avec la police ou la Gestapo. C'est un véritable chef-d'oeuvre qui nous oblige à voir cette période sous une autre perspective : celle d'un peuple mis au pas, surveillé et vivant dans la menace d'une interpellation, d'un emprisonnement, d'un séjour dans les camps de concentration. Le mythe de l'Allemagne unanime derrière Hitler s'effondre au fil de ses histoires en apparence si communes. C'est précisément cette vie quotidienne qui permet de comprendre comment ce régime totalitaire s'est maintenu sans beaucoup de résistance. Unique en son genre, Seul dans Berlin n'est pas uniquement un monument de la littérature européenne, c'est une page d'histoire, tout comme le Questionnaire de Ernst von Salomon.




Une vie pornographique, Mathieu Lindon, Folio, 274 p., 7,50 euro.

Ce livre paru initialement chez POL en 2013, est d'abord une méditation sur la dépendance - au sexe, à la drogue, et, en fin de compte, à tout ce qui est humain en notre temps. Quand on lit l'histoire de son personnage clef, Perrin, et de tous ceux qui l'accompagnent, on ne peut s'empêcher de songer à ce que W. S. Burroughs a pu écrire sur l'«algèbre du besoin », à cette seule différence près qu'il ne considère pas le langage comme l'un des moyens d'intoxication le plus sophistiqué. Mais, comme chez le grand auteur américain, la sexualité et l'héroïne (ou toutes sortes d'opiacés) sont intiment liés pour river l'individu à des nécessités impérieuses. Ce ne sont pas vraiment des « paradis artificiels », mais d'insidieuses et perverses prises de contrôle de l'être, dans sa chair et dans sa pensée. Alors l'individu cherche une porte de sortie, et celle-ci est une sorte d'imaginaire, en tout cas la négation du réel, plus ou moins assumée. Il en participe encore, bien sûr, mais de façon tout a fait relative. Il la recrée et la fantasme. Il ne cesse de s'interroger sur sa situation et ne trouve que des réponses provisoires et souvent illusoires. Sans doute ce roman aurait-il eu un impact plus fort si l'auteur ne s'était pas laissé aller à tant de digressions. Le remarquable chroniqueur qu'est Mathieu Lindon n'a pas la même retenue et la même densité dans ses ouvrages de fiction. Et pourtant, les qualités journalistiques dont il fait preuve depuis assez longtemps auraient pu l'aider à trouver la juste mesure d'un roman dont les prémisses sont passionnantes, mais qui perd au fil des pages de sa force.




La Petite communiste qui ne souriait jamais, Lola Lafon, Babel, 318 p., 8,70 euro.

Les biographies romancées ne me plaisent qu'assez rarement. Celle-ci a heureusement quelque chose de spécial. Lola Lafon a eu l'idée de raconter l'existence de Nadia Comencini, cette jeune athlète roumaine, qui a obtenu plusieurs médailles aux Jeux olympiques de Montréal en 1976. Elle n'a pas tardé à devenir une figure légendaire, cause de son extrême jeunesse (elle n'a alors que quatorze ans) et de ses succès incroyables. Elle a incarné le sport des pays communistes telle une icône. L'auteur reconstitue, entre les faits réellement advenus et la fiction, la carrière exceptionnelle de cette toute jeune fille. Elle met l'accent sur les rigueurs de l'entraînement, physique, mais aussi psychologique, sur tous les renoncements sur les souffrances de l'enfant devenue une déesse du stade. Elle a aussi tenté de montrer ce qu'a été pour l'Union soviétique et les pays de l'Est l'importance d'avoir des champions de premier ordre. Comme les autres, elle n'était qu'un pion dans le jeu d'échecs dangereux de la Guerre froide. A la fin, elle cherchera refuge aux Etats-Unis en 1989. Date haute symbolique, car le régime de Ceausescu allait sombrer comme tous les satellites de l'U.R.S.S. Il faut reconnaître que le roman de Lola Lafon est prenant, crédible et émouvant. A travers ses yeux, on parvient à voir ce qu'on n'a pu voir de la vie de l'enfant qui rapportait tant de trophées au dictateur impitoyable de la Roumanie.




La Princesse de Montpensier, Madame de Lafayette, présentation par Marjolaine Forest, Folio Classiques, 128 p., 3,50 euro.

Un certain président de la République a pu déclarer publiquement qu'il était inutile de lire Madame de Lafayette. Il s'est représenté aux élections et a perdu. Ce n'est que justice. Une telle imbécillité mérite les pires châtiments et celui-ci fut encore trop doux ! La Princesse de Montpensier est une nouvelle magnifique, qui se lit encore aujourd'hui avec délectation. L'auteur nous invite à retourner à l'époque de Charles IX et à la vie de la cour de cette période (toutes les figures dépeintes ont existé sauf une). Dans l'excellent dossier constituer par M. Forest, on peut penser que l'écrivain a fait allusion à une personne contemporaine, comme la Grande Mademoiselle (la soeur du roi) par exemple, qui avait été exilée sur ses terres pour avoir participer à la Fronde. Mais en fin de compte, ce n'est pas le plus important. C'est la relation ambiguë de la littérature à l'histoire qui est ici fondamentale. Ce n'est pas un hasard si l'auteur a choisi les guerres civiles (ce que nous appelons les guerres de religion) comme toile de fond. L'amour que porte la jeune et belle épouse du duc de Montpensier au duc de Guise est bien sûr une invention, comme bien d'autres choses, mais ces pages se lisent selon une clef moderne : ce ne sont pas les grands noms de l'aristocratie du XVIe siècle qui importe, mais une vision des moeurs de son temps. Cette nouvelle n'est sans doute pas codée comme les autres ouvrages de Madame de Lafayette, mais elle met en scène la passion amoureuse comme le véritable moteur de l'histoire.




La Foi qui guérit, J.-M. Charcot, avec un essai de G. de la Tourette et une préface de Philippe Galanpoulos, Rivages poche, 128 p., 5,10 euro.

Charcot, en plus d'être un savant hors pair, a été un excellent pédagogue. Ce court texte le prouve avec éclat. Charcot s'intéresse de manière particulière aux guérissons miraculeuses qui ne cessent d'augmenter et qui surtout avec Lourdes (l'apparition et ses suite sont magnifiées dans Lourdes d'Emile Zola et, plus tard, dans les Foules de Lourdes de J. K. Huysmans). Charcot s'intéresse surtout à un cas célèbre du XVIIIe siècle, celui de la demoiselle Coirin, qu'expose Carré de Montgeron. Le développement de la maladie aboutit à des maux physiques épouvantables. Cette jeune femme a finalement guéri et on a pu croire à un miracle. Charcot explique que ces maux bien réels sont le fruit concret d'une suggestion psychique puissante, celle-ci ayant touché un objet sacré. Cette exposition est d'une limpidité exceptionnelle. Son disciple Georges Gilles de la Tourette a résumé de quelques pages sa carrière avec discernement et lucidité ». Ce livre est une belle introduction aux théories de Charcot et aussi à la compréhension à la théâtralité de l'hystérie.




Contes, Hermann Hesse, traduit de l'allemand et présenté par Nicolas Waquet, Rivages Poche, 192 p., 9 euro.

Hesse a écrit un nombre important de nouvelles qui ne sont guères lues en France. C'était donc une bonne idée que de publier ce choix des écrits de jeunesse (mais, parallèlement, l'écrivain avait déjà produit des romans importants comme Knulp) puisque ces textes ont été écrits entre 1903 et 1928). Pour la plupart des lecteurs de ma génération, c'est l'homme qui a écrit le Loup des steppes et Siddartha. Pour les plus cultivés, le Jeu des perles de verre (1943), son dernier livre de fiction (un monstre !) a été un viatique contre l'ésotérisme national socialiste. Quoi qu'il en soit, on prend la mesure des qualités de l'auteur allemand dans l'art de la nouvelle. La première surtout, « Le Nain », qui se déroule à Venise, est remarquable, même si l'histoire est assez prévisible et la psychologie de son personnage un peu rudimentaire. On sent déjà son attrait pour l'Orient qui va vite l'entraîner à une vision du monde à rebours de son temps avec « Le Poète » (1913). Sans doute manque-t-il de ce génie de l'invention qui alliait le talent de Balzac ou de Gautier dans ce registre. Mais on ne se plaindra pas de découvrir ces petits contes, souvent allégoriques (comme « Les Trois tilleuls »). En somme, on découvre les aspects forts et les aspects faibles de sa prose dans ces récits qui méritent d'être connus.




La Confrérie des chasseurs de livres, Raphaël Jerusalmy, Babel, 320 p., 8,70 euro.

J'avais lu ce roman lorsqu'il a paru chez Actes Sud en 2013. J'en avais conservé un très bon souvenir. L'idée de l'auteur était belle et suggestives : Jacques Villon, arrêté, torturé et condamné doit mourir sur l'échafaud. Mais un envoyé de Louis XI le charge d'une mission de la plus haute importance, qui consisterait à rechercher et a s'approprier un livre considéré comme étant des plus nuisibles à l'Eglise. Villon ne peut qu'accepter et, accompagné de son ami Colin, un autre membre de la compagnie des Coquillards, il part en quête de la ResPublica de Chartiers. Il connaissait déjà cet ouvrage et se garde bien d'en parler à l'évêque de Paris. De fil en aiguille, les deux hommes voyages dans des conditions difficiles, sinon parfois abracadabrantes, à la recherche du fameux livre. Mis sur la piste par un libraire venu de Mayence (ville où Gutenberg a inventé l'imprimerie), ils parcourent le monde. C'est ainsi que, fascinés, nous les suivons jusqu'à la Jérusalem terrestre, et même dans les tréfonds de la Terre, dans ces aventures picaresques en diable, qui révèlent le monde de la Renaissance, qui n'a pas la même valeur selon les pays traversés. Ils se retrouveront dans le bureau de Marsile Ficin et puis au Vatican, face au pape Paul II., qui donne des instructions pour durcir le ton avec les « hérétiques » et les Juifs. Il connaît les dernières paroles de Jésus qui annonçait l'effondrement du Temple. Villon, lui disparaît une bonne foi pour toute, sans avoir remis au roi de France le livre tant recherché.




La Symphonie de Leningrad, Sarah Quingley, traduit de l'anglais (Nouvelle-Zélande) par Sylvie Cohen, Folio, 496 p., 8,00 euro.

Ce roman a pour ambition de nous faire découvrir deux événement s qui sont intimement liés : d'une part, le siège de Leningrad qui commence en 1941 et va durer presque trois ans, et l'existence du compositeur Dimitri Chostakovitch, qui vient de commencer sa Septième symphonie. C'est ainsi que nous vivons ces jours effroyables des bombardements constants, de la pénurie, du froid, de la faim, de la résistance acharnée des habitants à travers des personnages de toutes origines, mais aussi à travers les yeux du musicien. L'auteur est parvenu à restituer l'atmosphère qui a pu régner dans la ville de Pierre le Grand dans ces circonstances abominables et aussi a faire un portrait tout à faire crédible du génial musicien. L'histoire prend un tour nouveau pour Chostakovitch quand il apprend que Joseph Staline tient à l'exécution de cette oeuvre quelles que soient les circonstances, mais aussi de la diffuser en direct sur la ligne de front pour que les Allemands sachent que jamais ils ne briseront les Russes en dépit de leurs immenses souffrances. Le roman est brillant, d'une grande richesse et reconstitue cet épisode célèbre de la dernière guerre avec beaucoup de vraisemblance. Sans doute aurait-on aimé qu'elle entre un peu plus dans l'imaginaire de la création musicale, car cette symphonie est une incroyable émanation de l'angoisse vécue dans l'ancienne capitale des tsars. Mais, pour le reste, c'est une réussite indéniable, qui démontrer que la littérature en Nouvelle-Zélande est désormais majeure.




Au bord de la mer violette, Alain Jaubert, Folio, 320 p., 7,50 euro.

Ce roman se déroule après la défaite de la France face aux armées prussiennes, après la Commune de Paris et la naissance de la IIIe République. Ce contexte n'est pas tout à fait indifférent à l'histoire qui nous est proposées avec une belle indifférence pour l'histoire. Deux jeunes hommes rêves en se promenant dans le vieux port de Marseille. L'un est polonais et se prénomme Konrad. Il rêve de voyages au long cours. Il naviguera en effet, mais deviendra surtout l'un des plus grands écrivains de langue anglaise, sous le nom de Joseph Conrad. L'autre se prénomme Arthur. Il rêve lui d'horizons lointains et imaginaires. Il est venu rendre visite à sa soeur, mais est originaire du Nord de la France. Avec ses vertus aiguisées de conteur, Alain Jaubert nous relate ces deux destins hors du commun , qui sont ceux de deux aventuriers de l'esprit, même si leur vie fut un temps tourmentée. Malgré l'improbabilité de cette rencontre, l'auteur réussit à nous convaincre car il sait redonner à ce Vieux Port son aspect ancien qui reste légendaire, et nous emporte dans une sorte de grande rêveries sur les mythes que ces écrivains de génie ont pu produire. Cette amitié fictive est née de deux univers qui n'ont que peu de points communs et qui appartiennent à deux cultures bien différentes. Jaubert nous a étonné de parvenir à rendre acceptable ce qui, pour n'importe quel lecteur un tant soit peu lettré, ne le serait pas !




Mr Gwyn, Alessandro Baricco, traduit de l'italien par Lise Caillat, Folio, 224 p., 7,00 euro.

Mr Jasper Gwyn st un écrivain connu. Il a beaucoup publié et connaît un grand succès. Un beau jour, il décide de ne plus écrire. Petit à petit, se fait jour dans son esprit l'idée de se consacrer à la peinture. Mais peindre quoi ? Il choisit de faire des portraits. Il cherche un modèle et le trouve : il s'agit d'une jeune femme, Rebecca, avec qui il entretient des relations singulières. Un beau jour, paraît un petit livre signé par une femme. Ceux qui le connaissent comprennent qu'ils 's'agit de lui. Il s'était remis à la littérature sous ce pseudonyme. L'histoire est intéressante, mais un peu maigre pour un roman. Alessandro Baricco m'avait émerveillé avec son premier livre, le Château de la colère, qui a reçu le prix Médicis étranger en 1995. Puis il a été pris par le démon du succès et s'est mis à produire des fictions « grand public » Ma déception a été grande, comme elle est grande pour ce dernier ouvrage. On sent bien qu'il a une certaine maîtrise dans l'architecture de son récit. Mais celui-ci est pauvre et même si son personnage est extravagant, il n'est pas assez profond pour émouvoir et toucher le coeur du lecteur. Baricco a été perdu pour la littérature depuis Soie. C'est vraiment regrettable car il m'était apparu comme le meilleur écrivain de sa génération.




Les Adieux à l'Empereur, Olivier Barde Cabuçon, « Babel », 752 p., 12 euro.

Ce roman gigantesque est d'abord l'évocation du Premier Empire. L'action commence avec la bataille d'Eylau en 1807 et se termine avec celle de Waterloo, huit ans plus tard. Mais le récit d'un des principaux personnages de cette saga avec le narrateur, De Ronans, et le jeune Italien Della Rocca, surnommé Beau Geste, nous fait remonter encore le temps, jusqu'à l'expédition d'Egypte, qu'il dépeint avec force détails. Il faut reconnaître à l'auteur de sérieuses connaissances historiques car il évoque ces moments historiques avec un luxe de détails qui ne sont pas anecdotiques. A propos de ce livre, des chroniqueurs ont évoqué la figure mythique d'un géant dans ce genre, Alexandre Dumas, et ils n'ont pas tout à fait tort. Mais Dumas prenait des libertés considérables avec la vérité des faits. Pour lui comptaient plus l'atmosphère d'une époque et les sombres complots qui ont été colportés au fil des siècles. Barbe Cabuçon est plus respectueux, même si sa volonté a bien été d'écrire un roman d'aventure que les guerres napoléoniennes et leurs à-côtés ne manquent pas de procurer à foison. A côté de ces hommes de valeur qu'il dépeint de manière convaincante, il y a celle de Chloé, qui veut soigner les malheureux tombés au combat. Cette figure est un peu anachronique et semble quelque peu irréelle. En dépit d'un retour volontaire à une manière de construire un roman en prenant pour contexte de grands événements qui ont marqué la France et toute l'Europe, l'auteur fait preuve d'originalité et son style est aussi vif que véloce. Bien sûr, les histoires d'amour paraissent assez secondaire au milieu de cette épopée glorieuse et de la chute de Napoléon au cours de son ultime bataille en Belgique. De plus, ses héros ne sont pas monolithiques et ne sont pas invincibles. Ils doutent. Ils sont modernes. Ils rapportent ce qu'ils ont vécu avec nos yeux et notre forme de réflexion. Ce qui fait des Adieux à l'Empire un livre à la fois distrayant, mais aussi une méditation sur cette page de l'histoire de France, à la fois extraordinaire et tragique.




Compartiment n° 6, Rosa Liksom, traduit du finnois par Anne Colin du Terrail, Folio, 256 p., 7,50 euro.

La narratrice est une jeune Finlandaise qui aurait dû faire le grand voyage du Transsibérien avec son ami Mitka, mais celui-ci décide de ne plus partir. Elle se retrouve seule dans un compartiment en compagnie d'un homme russe, Vadim Nikolaïevitch Ivanov, une brute épaisse qui, au cours du voyage, lui raconte toute sa vie et sa « philosophie » de l'existence. A travers le récit de cet homme vulgaire et qui lui fait peur, elle découvre l' « âme russe » dans sa vérité crue. Ce huis clos est très bien raconté même si le réalisme que l'auteur a choisi comme mètre de son histoire est un peu suranné. Au bavardage du Russe mal éduqué se mêlent les réminiscences de la jeune femme et la vision de ce paysage qui se déroule à l'infini comme si la Terre n'avait plus de commencement ni de fin, mais avec une multitude de paysages, de villes, de visages qui ne cessent de changer. Cette promiscuité finit par se changer en une sorte de complicité bizarre et de respect tacite après bien des difficultés dans leurs relations. Ce roman est assez réussi car il ne détruit pas un mythe, mais lui donne sa véritable dimension.




Le Regard de Gordon Brown, Barthélémy Théobald-Brosseau, Editions Joëlle Losfeld, 262 p., 19,50 euro.

La découverte d'une tapisserie au dessin étrange dans une église irlandaise bouleverse totalement la vie du héros, André Milcar. La référence à la nouvelle d'Henry James n'est que trop évidence. Mais on est loin, très loin du grand écrivain américain ! Ce roman est écrit un peu comme un gentil feuilleton qui tourne autour de ces signes à déchiffrer sur cette oeuvre d'un auteur inconnu. L'histoire qui fait surgir les amitiés et les amours de ce jeune homme et de ses amis ne constitue pas vraiment une éducation sentimental ni un roman d'initiation, mais une affaire delà déception. Le monde actuel est analysé et dépeint avec une dose profonde d'amertume et d'ironie. C'est peut-être là le meilleur aspect de cet ouvrage qui reste décevant autant dans son écriture (peu tendue, aussi incertaines que les récits qu'il contient) que pour l'intrigue, qui est maigre, diaphane même. On a l'impression que du début à la fin que l'auteur a voulu produire un texte qui pourrait être aisément adapté au cinéma. Il s'adresse à un grand public, trop grand sans doute, et il manque son but.




L'Eveil du Léviathan, The Expanse I, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Thierry Arson, Babel, 704 p., 10 euro.

Je ne suis un lecteur fervent de science-fiction et même la Guerre des mondes de H. G. Wells a du mal à me séduire ! Mais il est vrai que ce genre a démontré qu'il avait été capable d'anticiper nombre de choses qui, aujourd'hui, nous paraissent normales ou tout du moins envisageables. Mais c'est un peu comme les sagas pseudo historiques ou les chevaliers de la Table Ronde du roi Arthur est associée à toutes sortes de périodes passées, présentes et surtout futures dans un souverain mépris de la réalité. Les Américains ont introduit cet étrange mélange des époques et des genres parce qu'ils n'ont presque pas d'histoire. Ce livre colossal doit sa singularité au fait que le roman intersidérale (nous sommes en un temps où la Terre a colonisé le système solaire) se conjugue à un roman policier. Il y a donc deux héros, le premier s'appelle Jim Holden et est livreur de glace (cela ne s'invente pas) entre les anneaux de Saturne et le ceinture d'astéroïdes, l'autre, Miller, est un policier qui doit retrouver une jeune héritière. Ces deux questions n'ont aucune relation jusqu'au moment où l'inspecteur découvre à son tour un vaisseau abandonné, le Scopuli, qui renferme un secret indicible. Il y a des choses amusantes dans ce péplum de l'espace futur, par exemple la transformation progressive (physique, bien sûr, mais aussi linguistique) des colonisateurs selon la gravité qu'ils subissent. Le caractère des personnages est taillé à la hache, tout ce qui se passe est un peu prévisible, et les ficelles du drame sont assez grosses. Mais il ya des moments où l'intrigue devient intéressante et prenante. C'est écrit d'une manière un peu enfantine et ne soutiendrait pas la comparaison avec le plus modeste morceau de littérature. Reconnaissons toutefois que l'invention dont font preuve les deux auteurs qui se cachent sous ce pseudonyme pourraient très bien tirer de leur énorme univers une production cinématographique impressionnante.




La Constellation du chien, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Céline Lery, Babel, 416 p., 9,70 euro.

Peter Heller est un écrivain américain à succès qui a déjà écrit quatre livres sur l'écologie, la nature, ses voyages lointains, ses courses en Kayak dans les torrents tantriques du Tibet. Mais c'est ici son premier roman. Et pas n'importe quel roman ! Il s'agit ici d'un monde encore sauvage qu'il se plaît à décrire dans ses moindres détails. Mais cette nature presque vierge ne lui suffit pas : il faut qu'il imagine un désastre. Mieux encore : cette Apocalypse est nommée « la Fin de toute chose » (c'est en réalité, une épidémie de grippe bien pire que celle de 1918) Notre héros, Hig, est chargé d'une mission de surveillance dans le Colorado. Il l'accomplit sur un vieux coucou des années 50. Il est aidé par un complice, Bangley, qui est un fin tireur et un aventurier à toute épreuve comme lui. L'histoire est assez abracadabrante, dans le style des films « catastrophe », mais aussi du genre de littérature qui s'est imposée aux Etats-Unis depuis trente ans environ (qui s'appelle l' « Ecole du Montana », justement là d'où vient l'auteur) et de roman Western. Le cocktail donne lieu à des scènes assez drôles et assez improbables aussi. C'est un pur divertissement, bien monté, mais écrit de manière plutôt gauche. A travers ces deux personnages au caractère bien trempé qui incarnent l'Américain authentique chacun à sa manière, et leurs aventures révèlent ce monde qui reste attaché à ses origines -, celle des pionniers. Le premier est un amoureux de la nature (entre Thoreau et Jim Harrison), un expert en matière de poésie chinoise, le seconde, un individualiste pur et dur, qui n'a pour compagnon fidèle que son chien Jasper. Leurs destins se séparent et Hig doit affronter de nouvelles épreuves. Toute cette affaire est pittoresque, un peu dramatique, mais plus souvent comique. Il y a quelque chose de profondément infantile dans ce gros livre où le ridicule ne tue pas !
Gérard-Georges Lemaire
03-09-2015
 
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