avec le soutien éclat ou éclat
hotel de beaute
ID : 150
N°Verso : 102
L'artiste du mois :
Ernest Pignon-Ernest

Titre : Transformer notre conscience du réel
Auteur(s) : par Jean-Luc Chalumeau
Date : 07/05/2017



Url : www.pignon-ernest.com
 

Dans le superbe livre intitulé Pour l’amour de l’amour, consacré aux grandes saintes « figures de l’extase » par Ernest Pignon-Ernest (textes d’André Velter), les éditions Gallimard présentaient ainsi l’artiste : « Ernest Pignon-Ernest est né à Nice en 1942. Depuis 1966 il fait de la rue le lieu d’un art éphémère qui en exalte la mémoire, les événements et les mythes.
Il a ainsi préfiguré nombre d’expériences artistiques sollicitant l’espace du dehors. Par la facture puissante, comme intemporelle, de ses images et l’acuité de leur inscription dans le réel (choix signifiant des sites et du moment), les interventions d’Ernest Pignon-Ernest éveillent, révèlent, exacerbent les murs et leurs perspectives, les métamorphosant en espaces plastiques, poétiques, fictionnels, réminiscents, jusqu’à faire de ces lieux et du temps l’œuvre elle-même.
Du Chili à Soweto, d’Alger à Naples, de Charleville à Calais, de Paris à Ramallah, la confrontation des drames de notre temps comme l’exploration de destins individuels en rupture de norme ou de mythe à raviver font prendre à l’artiste un risque chaque fois inédit, celui-là qui précisément hantait Rimbaud quand il s’acharnait à trouver le lieu et la formule. »

Transformer notre conscience du réel
par Jean-Luc Chalumeau

J’ai salué dans une récente lettre hebdomadaire la parution du dernier livre d’Ernest Pignon-Ernest et André Velter : Ceux de la poésie vécue (mars 2017). Je n’y reviens donc pas. Mais le moment m’a paru venu de présenter aujourd’hui un ensemble d’images retraçant l’essentiel de l’œuvre, maintenant considérable, d’Ernest Pignon-Ernest. Pour tenter d’en prendre la mesure il y a déjà quelques années, je m’appuyais sur un sujet de philosophie au bac : « L’art transforme-t-il notre conscience du réel ? ». La question me paraissait particulièrement bien adaptée à l’œuvre de Pignon-Ernest qui proposait une réponse.

Si le réel c’est Arthur Rimbaud, un homme anonyme solitaire dans une cabine téléphonique, Antonin Artaud, le sida à Soweto, Jean Genet, les extases de Catherine de Sienne ou de Thérèse d’Avila… Alors oui, franchement, je peux dire que l’art, en l’occurrence celui de Pignon-Ernest, transforme puissamment ma conscience du réel. Mieux : il peut me révéler un réel que je ne soupçonnais même pas.

Mais tout d’abord, pour ceux qui ne sauraient pas bien qui est Ernest Pignon-Ernest, quelques précisions. Né à Nice en 1942, il n’est pas peintre, ni sculpteur : il dessine exclusivement. Je prétends même qu’il est un des plus grands dessinateurs de toute l’histoire de l’art (Les 200 plus beaux dessins du monde, Chêne-Hachette, 2008). Ses dessins – en général de grands fusains – ne sont pas destinée à être exposés dans les galeries et les musées (cela leur arrive tout de même de temps en temps, notamment à la galerie Lelong) : ce sont des matrices pour des sérigraphies qui seront collées sur les murs des villes. En 1978 par exemple, il a voulu rendre hommage à Rimbaud et il a inventé son portrait à partir de rares photographies de lui qui nous sont parvenues. Mais il l’a débarrassé de sa lavallière et revêtu d’un jean car le poète des Illuminations est notre contemporain. Le dessin est d’inspiration classique dans la forme ( Ernest a atteint un niveau de maîtrise équivalent à celui du Caravage en peinture, une de ses références de prédilection, or le maître napolitain n’a pratiquement pas dessiné : il invente donc un dessin tel que le Caravage aurait pu le pratiquer !). Le dessin représentant Rimbaud a ému, comme nous a bouleversé le portrait de Pasolini ou celui, collé sur les murs d’Alger, de Maurice Audin, français martyr de la cause algérienne. Au fait, pourquoi Rimbaud ? Sans doute parce que le fanatique de l’indépendance individuelle, le passionné de liberté, ne saurait être mis au service d’aucune lutte, sinon celle qui annonce « l’éternité sur le champ ». Or l’art est susceptible de nous la donner, parce que seul il peut transformer notre conscience du réel : l’art de Pignon-Ernest en tout cas.

 



 
 
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