Bonnes feuilles
Jean-Luc Chalumeau publie ces jours-ci un nouveau livre, COMPRENDRE L’ART CONTEMPORAIN (éditions du Chêne), dont nous publions l’introduction en bonnes feuilles

Qu’en est-il de « l’art abject » ?

Mais que faire lorsqu’on est le contemporain de Wim Delvoye, par exemple, et de sa machine dite Cloaca, qui ouvrit le XXIe siècle ? Catherine Millet nous dit que « correctement alimentée elle produit, après traitement dans ses cuves et circulation dans ses tuyaux, des étrons en série ». La directrice d’Art Press ne s’en offusque nullement, expliquant que Delvoye veut nous rappeler, « dans une époque qui engrange les œuvres d’art dans les musées, fait monter les enchères et thésaurise que rien, pourtant, n’empêchera la corrosion ni la décomposition » Il s’agirait donc d’une Vanité (L’Art contemporain, histoire et géographie, Flammarion, 2006). Mais une très large partie du public rejette généralement les propositions de Delvoye, spécialiste des images dérisoires tatouées sur la peau de porcs qu’il fait élever en Chine (par exemple un Mickey crucifié) et nombre d’auteurs se fâchent, refusant de voir en lui un moraliste, tels Pierre Sterckx rédigeant Le Devenir-Cochon de Wim Delvoye (Bruxelles, La Lettre Volée, 2007) ou Christine Sourgins qui entend disqualifier tout l’Art contemporain en rapprochant Duchamp, son lointain fondateur, de Delvoye, son supposé continuateur : dans une section de son livre Les Mirages de l’Art Contemporain (La Table Ronde, 2005) intitulée L’art abject, elle écrit : « Le ton a été donné par Duchamp soi-même avec sa pissotière devenue fontaine (…) Il est limpide qu’une partie des moyens de l’AC va se jouer au-dessous de la ceinture (…) La machine à déféquer de Delvoye constitue certainement un sommet du genre » Et elle conclut : « Le discours de l’AC sur ce qui a pu être appelé « l’art abject » masque certainement l’illusion de tout maîtriser par le concept et relève d’un infantilisme pédant. »

Est-ce vraiment si simple ? Les propositions de Delvoye, ouvertement provocatrices et pas forcément novatrices (déjà, en 1961, Piero Manzoni, précurseur de l’Arte Povera, imagina les boîtes de merda d’artista ) enseignent que l’art, le bon goût, ne sont que les indices de la déchéance de notre civilisation. Il entend la secouer par tous les moyens, y compris en faisant rire ou grincer des dents.

L’observateur de ce qui est désigné aujourd’hui par « art contemporain » doit donc être prudent. Il n’oublie pas que ce qui n’est pas compris est toujours déclaré laid ou offensant (cf Tintoret). Il sait que des artistes parmi les plus importants, décriés en leur temps, n’ont pas eux-mêmes discerné ce qui ferait la valeur de leurs œuvres aux yeux de la postérité (cf Manet). Il retient que d’autres artistes, fort conscients au contraire de ce qu’ils apportaient de nouveau à l’Histoire, en ont dissimulé les clefs avec soin, comme Picasso et surtout Marcel Duchamp, celui par qui l’art des XXe et XXIe siècles peut être étudié et compris.

mis en ligne le 11/05/2010
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