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La chronique de Gérard-Georges Lemaire
Chronique d'un bibliomane mélancolique

La chronique
de Gérard-Georges Lemaire
Chronique d'un bibliomane mélancolique

Velàzquez, sous la direction de Guillaume Kientz, Editions de la RMN Grand Palais/musée du Louvre, 408 p., 50 euro.

Velàzquez, Véronique Gerard-Powell, Gallimard/Editions de la Rmn - Grand Palais, s. p., 8,90 euro.

Velàzquez, peintre hidalgo, Jeannine Baticle, « Découvertes », Gallimard, 160 p., 15,30 euro.


C'est sans aucun doute l'événement de l'année. Mais que fait la presse spécialisée ? Elle ne parle que de ce qui n'est pas présent dans les salles du Grand Palais : Les Ménines. Et pourquoi, tout simplement parce que tout le monde conserve à l'esprit les pages que Michel Foucault a consacrées à ce tableau qui ne peut plus désormais être déplacé. La philosophie s'est emparée de l'art, sous le prétexte de trouver une issue à l'esthétique, discipline ô combien stérile. Et tous les universitaires qui font profession de cette discipline se sont jetés sur cette proie et ont faire leurs certains peintres, anciens ou modernes : Jacques Derrida a pris possession de Van Gogh et Michel Onfray, de Monsù Desiderio. Le seul qui a su écrire un grand texte est Jean-Paul Sartre : le livre qu'il a consacré à Tintoret est un pur chef-d'oeuvre. Mais il était autant écrivain que philosophe. Pourtant, l'exposition nous convie à bien des festins pour l'oeil et pour l'esprit. Il nous fait apparaître la démarche du peintre de Séville, qui a révélé très tôt des dons peu communs. Mais il n'est pas tenté par le « grand genre » ; au contraire, ce sont les moments de la vie la plus commune qui l'attire, les petites gens et la nature morte aussi. Il a alors une certaine similitude d'esprit avec les peintres bolonais et surtout Carrache. Il a aussi privilégié des teintes sombres, les harmonies obscures, sans verser dans le ténébrisme, qui a déjà commencé à envahir le monde l'art italien et français. Les commandes de toiles religieuses l'obligent à une relative noblesse ; de plus, il n'a de toute façon pas le penchant réaliste aiguisé de Murillo. Quand il peint L'Immaculé Conception, où la Vierge est peinte en blanc, il se sert de cette couleur pour rehausser la tonalité de l'ensemble. Il fait de même avec son Saint Jean. Velàzquez est nommé peintre de la cour en 1623. Son rôle y est d'exécuter des portraits. Il n'a pas tardé à voir arriver, en qualité d'ambassadeur, Pierre Paul Rubens, qui a séjourné à Madrid de 1628 à 1629. Le peintre anversois a reçu une multitude de commandes royales et a contribué à la décoration de l'Escurial et d'autres résidences. Il peignait parfois les mêmes sujets que le jeune Sévillan, qui a dû apprendre beaucoup de lui. Au début du règne de Philippe IV, l'Espagne ne comptait pas de très grands peintres. Il est clair que Velàzquez s'est nourri de la peinture italienne (en particulier du Titien) et de la peinture flamande, grâce à la présence de Rubens. Comme ce dernier, il fait de grands portraits en pied, en particulier du souverain. Bien sûr il est aussi amené à faire peintures religieuses, qu'il a traitées avec la plus haute prudence et aussi la plus grande économie de moyens. Mais que ce fut dans ses portraits ou dans ses représentations d'église, quelque chose le distingua de Rubens ou de Van Dyck : son goût prononcé pour les tonalités sombres, plus proche du Caravage, mais ce qui ne fait pas de lui un de ses émules. Son Saint Pierre pénitent (1623) joue bien sur un fond obscur avec un minuscule paysage qui se détache à l'extrême gauche de l'oeuvre, mais c'est le bleu et l'orangé du vêtement du disciple qui l'emporte. De plus, il y a dans l'expression du visage une volonté d'extériorisation de l'esprit, qui n'existe ni chez Titien, ni chez les Flamands où c'est tout qui restitue et la pensée et le caractère du personnage. En somme, il a conservé son penchant pour la transcription du réel. Ce qui, au début, l'a entrainé à faire des faux pas par excès de mièvrerie ou d'un rendu caricatural d'une figure dans ses traits. Avec l'expérience, ces défaut se sont atténués, mais pas entièrement. Il a tenu à ce qu'on ait pu lire dans l'esprit de son modèle comme dans son Portrait de Gongora (1622). Il a aussi voulu rivaliser avec le Tintoret pour la vivacité de ses scènes avec l'usage d'une dynamique visuelle et une perspective de biais, comme on le voit dans La Cène (1629). La Tunique de Joseph, plus simple dans sa construction, insiste aussi sur le geste, jusqu'à l'atti1tude pittoresque du petit chien. En somme, il a aimé théâtraliser. Son plus tardif Saint Antoine abbé et saint Ermite (1633-1634) ou son Démocrite (1637-1638) sont allés trop loin dans cette veine qui a tendu à flatter le spectateur. Ses plus austères portraits sont explicites : le visage de l'homme trahit son esprit, son caractère. Et la gestuelle a parfois trop renforcé ce penchant. Ses deux voyages en Italie lui ont permis de compléter ses connaissances et de devenir un artiste expert. Mais, si sa peinture s'est révélée sans cesse plus raffinée dans son exécution, il a encore insisté sur la « transparence » de ses personnages, comme le Portrait de monseigneur Cristoforo Segni (1630) et ses papes désormais connus de tous, comme le Portrait d'Innocent X (vers 1652). Deux sujets ont échappé à cette compulsion : ses autoportraits et les femmes (rares), à condition que c'ait pas été un portrait de cour. J'ai voulu trouver la faille dans la cuirasse, mais pas avec la volonté de dénigrer ce peintre prodige (et prodigue), mais pour montrer une de ses limites. Cela ne réduit pas son immense talent à néant. Cela désigne seulement une faiblesse ou un état d'esprit étrange qui régnait à son époque en Espagne.




L'Expérience esthétique, Jean-Marie Schaeffer, « nrf essais », Gallimard, 380 p., 20 euro.

Avec les innombrables problèmes qu'il soulève, cet ouvrage a pour premier avantage de nous forcer à nous interroger sur les fondements de l'esthétique moderne, et même de s'interroger sur le passé de cette discipline philosophique, enfin, sur sa pertinence. L'auteur a raison de souligner le fait que l'esthétique est avant tout une invention allemande. Alors que la critique d'art s'affirmait en France avec Denis Diderot, dans les terres allemandes, les penseurs s'orientent vers une réflexion sur l'esthétique. Ce qui fait que l'Allemagne ne commencera à avoir une véritable critique d'art qu'à la fin du XIXe siècle. L'auteur examine ce problème, évoque la figure centrale d'Emmanuel Kant dans cette aventure intellectuelle, montre comment ses théories ont été battues en brèche, mais n'explique pas une chose fondamentale qui est l'essence de son livre, Crique de la faculté de juger : il n'y est pas question d'art, mais du rapport de l'homme avec la nature ! Hegel, lui, au contraire, échafaude une doctrine de la hiérarchie des arts, qui culmine avec la poésie, qui allie la musique et le langage. La peinture occupe chez lui une position relativement modeste et donc adhère à une conception de l'art déjà dépassée dans les faits. Cette élimination est déterminante pour tout ce qui suit car l'esthétique est perçue comme une conception relative aux arts. L'introduction est fondamentale, car l'auteur finit par conclure qu'on ignore au fond ce que recouvre le terme d'esthétique (il parle alors de « forte singularité »). La suite, en particulier la première partie consacrée à l'expérience esthétique, s'appuie sur des auteurs anglo-saxons plutôt que germanique. Mais il ne peut pas faire l'impasse sur le petit texte (fondamental) de Martin Heidegger, qui remet en question le lien entre l'esthétique et l'oeuvre d'art. Ce qui est le plus frappant dans ce livre, en dehors de ses références étranges à des auteurs qui ne sont pas pris en considération dans les débats sur l'esthétique en France, ou fait appelle à d'autres, qui parlent de littérature, comme Gérard Genette ou Roland Barthes qui a différencié le "texte" et le "Texte", idées assez peu crédible, qui a plu à l'époque où elle a été avancée), on finit par nager dans un jargon dont on ne parvient pas toujours à percevoir le sens. Sans doute suis-je sot, mais je n'arrive pas à saisir complètement le concept d' «activation attentionnelle », ni d'ailleurs celui de « sensations évaluantes de base ». Tout se mélange, de l'appréhension direct des objets jusqu'à la composition poétique. Ce texte est profondément désarmant : d'une part, une forme de réflexion qui repose sur une théorie peu compréhensible influencée par les philosophies anglo-saxonnes et par la psychologie (expérimentale ou non), de l'autres, des moments de bonheur (intuition, intelligence de la relation artistique) avec l'épiphanie esthétique (comment le projet d'une oeuvre peut-être à la suite d'une expérience préalable) ou la lecture des tableaux (surtout la distinction entre le sujet choisi par Bonnard et la quasi autonomie de la couleur, qui reste liée au sujet, mais qui le dépasse). En somme, si vous voulez savoir où nous en sommes en France quant à l'esthétique actuelle, achetez ce livre. Vous serez édifié. Pour le reste, vous plongerez dans un abîme sans fond d'interrogations sans réponse claire.




Sur le bonheur, la patience, la liberté, Fontenelle, préface de Maxime Rovere, Rivages poche, 110 p., 7,90 €.

On a voulu faire de Bernard Le Bovier de Fontenelle l'homme des synthèses consensuelles. Or rien n'est moins exact. C'est d'abord un excellent pédagogue. Un péripatéticien à l'aube de l'ère des Lumières. Son petit essai baptisé Sur le bonheur, rédigé à la toute fin de sa vie, en est l'exemple le plus parfait. Il montre quel est le problème qui sous-tend l'idée de bonheur, mais ne cherche pas à en rendre l'essence. Il démontre que c'est un état, qu'on peut rechercher, et qui, comme tout état, n'est pas stable, et donc ni inaltérable, ni éternel. Pour trouver et conserver le bonheur, il faut qu'on en ait une représentation à la fois modeste et discrète. Pour le lecteur, cette visée ne paraît pas extraordinaire, et encore moins héroïque. C'est pourtant au prix de la modestie qu'on pourra maintenir en soi un tel idéal. Sur la patience, discours écrit en 1687, se présente de la même manière : non une doctrine, mais une invitation à la réflexion. La question est ici le soulagement des maux de notre esprit. Ce texte bref condamne la « secte des stoïciens » et loue le modèle qu'offre à tous le Christ, qui a souffert les maux de l'humanité entière. C'est lui qui doit enseigner comment on peut être un bon chrétien. Quant au Traité de la liberté de l'âme, il est une méditation sur un paradoxe : la prescience divin et l'impression que l'homme a de sa liberté. Si Dieu connaît les lois et la nature de toutes choses, il ne prévoit pas le cours de chaque individualité. L'équilibre qui se crée dans le cerveau est hypothétique car l'âme ne peut se déterminer sans qu'agissent les dispositions matérielles de ce dernier. L'âme devrait en principe diriger les mouvements premiers de l'esprit. Mais Dieu n'a pas voulu qu'il en soit ainsi : il faut qu'elle éprouve la nécessité d'agir dans le sens de la morale. La liberté est un choix, quand on n'est pas saisi par la folie, ou des passions excessives. Et le christianisme repose bien sur ce choix.




La Shoah de Monsieur Durand, Nathalie Skowronek, Gallimard, 64 p., 7,50 euro.

Ce livre est un grand bonheur pour les esprits un peu désabusés comme le mien. Le sujet est grave, plus encore : pathétique, tragique, monstrueux, presque indicible. Il s'agit, de la Shoah, mais pas d'un témoignage : c'est ce que ressent la petite fille d'un homme qui a réchappé au camp de la mort d'Auschwitz. Son ambition n'est ni de nature historique, ni philosophique, ni même morale ou religieux. Elle a voulu faire partagé au lecteurs les pensées que lui inspire cet état. Et puis dire ce que représente cet assassinat de masse. Le problème qu'elle se pose au fond c'est : qu'est-ce qu'être Juif aujourd'hui après cette abominable affaire ? Ce qu'elle a à dire tient dans un mince volume. Mais je le tiens pour un livre fondamental, autant pour ceux que cela concerne, que pour les autres, les goyim. Pour les Juifs, comme elle, Auschwitz demeure un poids qu'il faut porter vaille que vaille, de manière plus ou moins pénible selon la personnalité des uns et des autres. Mais c'est aussi un souvenir qui peu à peu s'efface avec la disparition des derniers rescapés. Il y a le sentiment de culpabilité diffus (qui a été celui de ceux qui ont pu en réchapper, et celui de leur descendance), la lecture des témoignages, mais également des oeuvres de fiction qui s'en sont emparé, de Primo Lévi (la Trêve) à Jonathan Littell (les Bienveillantes) - ce roman a fait beaucoup plus de bruit que celui écrit par le chimiste italien qui s'est découvert un talent d'écrivain après cette expérience inouïe. Toute une invention littéraire (et cinématographique, théâtrale, etc.) est sortie de la mauvaise conscience de ce drame, parfois avant que les déportés aient parlé. Ces derniers avaient honte d'avoir eu la vie sauve, alors que tous leurs compagnons avaient disparus dans la nuit et le brouillard. Et reste l'indicible : l'Enfer de ces camps reflétait bien l'idéologie nationale socialiste, païenne en grand partie (elle repose sur le texte « bidonné » des origines germaniques, les Nibelungen, sur des spéculations ésotériques plus ou moins fumeuses, mais en même temps sur des principes chrétiens, que Luther avait ravivés quand il a commencé sa bataille ouverte avec l'autorité du Saint-Siège). Au fond, l'Enfer de Dante, qui paraît beaucoup plus poétique, est un univers strictement compartimenté et organisé, comme étaient organisé avec une hiérarchie des crimes et des châtiments. Le génie poétique de Dante et son humanité ont rendu la vision de cet univers très strictement structuré. Auschwitz a été un mélange de barbarie ancestrale et d'industrie moderne avec un cadre administratif très bien huilé. Mais demeure l'irrationnel de la mécanique implacable du IIIe Reich : par exemple, la priorité était donnée au transport ferroviaire des Juifs sur tous les autres, les trains militaires venaient en second, alors que le monde s'écroulait en Allemagne dans la perspective de la « Total Krieg » de Goebbels. Bref, le système qui sous-tend l'extermination du peuple juif, qui s'est imaginé au fur et à mesure de l'évolution du régime nazi, demeure un mystère, car plein de contradictions. A la destruction massive des personnes s'ajoute l'exploitation de leur force de travail. Le très efficace ministre de l'Armement, Albert Speer, a fait travailler des centaines de milliers de Juifs. L'Allemagne avait un besoin impératif de ces travailleurs. Mais tout en les exploitant, on les faisait mourir de fatigue, de faim, de mauvais traitement. Cela repose sur un raisonnement schizophrène, car l'Allemagne était désormais une citadelle assiégée. Mais le véritable objectif du Reich était devenu l'absolue disparition des Juifs et non plus la conquête du monde. Pardonnez-moi cette digression. Elle sert à éclairer ce qui est en jeu dans les belles et passionnantes pages écrites par Nathalie Skowronek, qui sont si éclairantes et si justes. La lecture de la Shoah de Monsieur Durand s'impose pour la valeur de la pensée qui l'a écrit, mais aussi parce que c'est une réflexion très fine sur l'héritage familial et historique. Aujourd'hui, être Juif, israélien ou membre de la diaspora, croyant ou non, ashkénaze ou sépharade, c'est devoir sans cesse se demander le pourquoi du comment. Et cela demeure sans véritable réponse.




Le Divin Chesterton, François Rivière, rivages, 224 p., 21 euro.

Le préambule de cette biographie de G. K. Chesterton pouvait faire craindre le pire ! Mais dès le récit de l'enfance de l'écrivain on respire : François Rivière l'a fait avec beaucoup d'esprit mais aussi de sérieux. Sans doute ne respecte-t-il pas les règles de la biographie dans le style américain, avec cinquante pages rien que pour parler de la famille et de l'arbre généalogique. Mais il a su restituer de manière concise et vivante l'évolution de l'enfant vers son destin, et cela vaut tous ces préambules souvent fastidieux. Il n'est pas allé dans l'une des prestigieuses universités anglaises comme ses camarades. Il est entré à la Slade School, qui est alors une académie artistique réputée. Mais il n'y trouve pas sa voie. Il choisit alors de se consacrer à des tâches journalistiques. Il commence à publie articles et poèmes. Très rapidement, il s'est forgé une solide réputation dans le milieu de la presse de Fleet Street. Après son mariage, il publie en 1904, une monographie sur le peintre G. W. Watts, un disciple des préraphaélites, et un gros roman, le Napoléon de Notting Hill, qui, étrangement, se déroule en 1984 ! Alors le succès fait de lui une figure émergente de la littérature anglaise, il publie l'année suivante un livre sulfureux : les Hérétiques. Pour lui est hérétique qui ne partage pas son point de vue. Il s'en prend surtout à G. B. Shaw, à H. G. Wells et à Rudyard Kipling. Un nouvel aspect de sa personnalité s'est fait jour : celui du polémiste. En 1913, il a achevé une biographie de Charles Dickens, qui a un succès considérable. Et puis il a publié un roman, Un nommé Jeudi, livre étrange qui a suscité l'intérêt de Kafka. Il s'est alors installé avec épouse Frances, à Beaconsfield. Depuis quelques années, Chesterton caressait l'idée de produire un roman noir. Il avait toujours été friand de la littérature populaire et surtout des histoires criminelles. De plus, c 'était un fervent admirateur de Conan Doyle. C'est ainsi qu'il a imaginé le personnage du père Brown, qui a eu une gloire immédiate. Et c'est plus pour ce personnage qu'on se souvient de Chesterton, et moins pour le reste. La biographie de François Rivière permet de découvrir cet auteur au fond bien mal connu en France et elle est vraiment agréable à lire.
Gérard-Georges Lemaire
09-04-2015
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