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Ubique fabrica, Fabrice Gygi, Editions Macula, 208 p., 29 euro.

Fabrice Gygi a reçu cette année le prix de la Société des art de Genève et a dans cette célèbre institution helvétique une exposition qui se terminera le 16 octobre. Cet ouvrage est un curieux hybride entre le catalogue et le livre d'artiste. D'une certaine manière, c'est une forme curieuse d'autobiographie où l'on ne voit pas le créateur, mais ses créations (il n'y a qu'un portrait à la fin de Fabrice Gygi à la fin du volume, mais masqué !). Son oeuvre est bifide. Je commencerai par la photographie, qui tient une place prépondérante. Gygi a accumulé un grand nombre de clichés au gré de ses voyages dans le monde : il n'y a de nombreuses vues prises dans les Alpes, dans le Jura mais aussi dans le Sinaï, au Texas, en Arizona, en Nouvelle-Calédonie et à Paris. Il n'y a pas un fil d'Ariane pour lier ces « captures » d'images où sont exclus les humains mais aussi les animaux. Très souvent, il s'agit de ses divers campements. Il n'y rien ici d'exotique et il ne s'attache pas à mettre en exergue d'un paysage exceptionnel ou singulier. Les lieux sont souvent d'un intérêt très secondaire.
Ce sont essentiellement les traces de ses pérégrinations (un feu de camp ou une tente, quelques effets personnels) qu'il offre au regard de tout un chacun. Mais tous ces documents en couleurs forment bien une collection, mais pas un parcours, ni une carte précise de ses déplacements dans le monde. Il s'agit de traces dont il est impossible de tirer une histoire. Ou alors l'histoire est une autre : celle d'une quête dont l'objet n'est que la mémoire des lieux où il est passé et où il s'est arrêté pour camper. Il n'y a là aucun indice géographique et rien que des objets utilitaires. Le spectateur n'a donc aucun moyen de prendre connaissance de ses déplacements incessants. C'est le revers de la médaille qui est représenté - un revers qui ne peut que provoquer qu'une relative déception et qu'une frustration de ne pas en savoir plus. A la fin, nous découvrions différents objets qui ont meublé ses divers ateliers, plus ou moins provisoires. Mais l'auteur ne va pas plus loin pour nous informer.
En sommes, nous restons derrière le décor et privé de tout ce qui pourrait être la révélation ou l'évocation d'une topographie ou même d'un moment privilégié. Il se manifeste chez lui une tendance à l'anti-art, une sorte de nouveau dadaïsme, qui met à mal tous les critères qui nous sont familiers - je ne parle pas seulement des clauses « classiques », mais tout autant des audaces modernistes. Et pourtant, ce n'est pas le rien qu'il recherche, mais une abstraction du sujet -, ou tout du moins son déplacement complet. Gygi a recours a quasiment toutes les formes de la production artistique, de la performance au design, de la sculpture à la gravure. Et cela dans une apparente indifférence pour la nature intrinsèque des genres. En ce qui concerne la partie plus spécifiquement plastique, ses oeuvres ont un aspect modulaire. L'élément de base est une barre colorée. Ces formes peuvent être alignées ou entrecroisées. Leur géométrie immuable fait penser à des variations inspirées en partie par Albers. Elles ont un caractère répétitif et par conséquent obsessionnel.
Il n'existe aucun lien direct entre les photographies et ces compositions, même si dans l'ouvrage elles sont placées côte à côte. Cette publication permet de comprendre ce qui est à la mode en ce moment dans cet univers si déconcertant de l'art. C'est peut-être d'ailleurs la partie la plus intéressante de ce livre commenté par Viviane Vandelli (ce petit essai ne nous apporte guère d'éclaircissements. Tout au plus de vagues références au passé de la peinture radicale du XXe siècle, de Malevitch à Mondrian).




Marabout de roche, Karine Miermont, L'Atelier contemporain, 176 p., 20 euro.

Ces pages sont consacrées à la relation que Karine de Miermont a entretenu avec Denis Roche, qui a été longtemps son voisin de palier. Elle a choisi de relater cette histoire par bribes, un peu comme elle s'est déroulée au gré de rencontres préméditées ou dues au hasard. Denis Roche a été avant tout un poète - et un poète de valeur - un poète qui n'a pas eu peur de s'aventurer dans les premières lignes de l'avant-garde. Non content de cela, il s'est lancé dans la photographie, se servant souvent de son épouse, Françoise, comme modèle. En plus de tout cela, il travaille aux éditions du Seuil. Il y dirige d'abord la collection de monographies d'écrivains, puis a créé sa propre collection, « Fiction & Cie » qui a été l'une des plus intéressantes de cette période. Denis Roche était une figure indépendante d'un univers intellectuel qui aimait se regrouper dans des cercles très fermés ou encore être les principaux auditeurs des séminaires des grands hommes, tel Jacques Lacan, Michel Foucault, Roland Barthes, Gilles Deleuze, pour ne citer qu'eux. Et il y avait les grandes revues en vogue, surtout Tel Quel, mais aussi Change, dirigée par Jean-Pierre Faye.
Ces divers camps étaient presque impénétrable et se menait une guerre souterraine. Denis Roche demeurait fermement barricadé dans son petit bureau de la rue Jacob et évitait ces mêlées de potaches attardés. Notre auteur a connu Denis Roche tout simplement parce qu'elle était sa voisine dans la Fabrique, un ancienne entreprise transformée en lofts. Y vivaient aussi Catherine Millet, directrice de la revue Art Press, qui représentait le nec plus ultra des arts plastiques en France, avec son compagnon Jacques Henric, écrivain modeste, et Bernard Dufour, peintre et auteur sur le tard. Ce n'était pas un phalanstère, mais il est clair qu'une sorte de compagnonnage s'est nécessairement instauré entre ces habitants qui avaient tous pignon sur rue en ce qui concerne la culture française de la fin du siècle dernier. Karine Miermont arrive dans cet endroit en 1996. Dans ce livre, elle égrène ses souvenirs et finit par brosser par touches légères mais pertinente un portrait de son voisin. Elle n'a pas tenté de reconstruire le déroulé chronologique d'une amitié qui s'est forgée au fil du temps. Non. Elle a préféré évoquer une conversation, une rencontre, ce qu'elle a éprouvé en lisant une lettre, quelques vers dans un livre, livrant un détail révélateur, une confidence. Ils ont partagé ensemble, par exemple, l'amour pour l'oeuvre de Francis Ponge.
On lit ces pages avec un grand plaisir, car elles sont légères, mais jamais superficielles ou même inutiles. Au fond, le lecteur, en plus de la figure mémorable de l'auteur de Dépôts de savoir & et de technique et de Temps profond, qui a paru posthume. Le livre s'achève en septembre 2015, que Denis Roche a été emporté par la terrible tumeur qui le minait. Et tout cela est narré avec finesse et sans que Karine Miermont ne se mette le moins du monde en avant.




Continent'Italia, Samuel Brussell, Stock, 272 p., 19, 90 euro.

Samuel Brussell fait partie de ces grands seigneurs de la culture littéraire auquel ses contemporains n'ont pas suffisamment rendu justice. C'est d'abord un écrivain, qui a commencé à publié chez Grasset (Généalogie de l'ère nouvelle, 2005, Soliloques de l'exil, Grasset, 2014), puis chez d'autres éditeurs (Ma Journal du huitième hiver, 2012, L'Age d'Homme, Mes 52 déménagements, avec Bernard Plossu, Yellow Now, 2017, pour ne citer que ceux-là). Récemment, il a publié un passionnant Alphabet triestin à La Baconnière à Lausanne. Il a aussi joué un grand rôle dans le monde éditorial, créant en 1992 la superbe maison d'édition Anatolia, qui, jusqu'en 2011, a faire découvrir des auteurs pour l'essentiel étrangers (dont Sergueï Dovlatov, Vassili Rozanov, Vita Sackville West, Sylvia Plath, Joseph Roth, Alfred Polgar, et aussi Moni Ovadia, Roberto Benigni, Albert Einstein -, la liste est interminable et surtout remarquable !) et tous d'une grande qualité littéraire. Il aussi publiés des ouvrages à La Baconnière et est un journaliste littéraire aguerri.
Aujourd'hui, c'est l'homme de plume qui nous intéresse. Il ne s'agit pas ici précisément d'un roman, mais d'un journal de voyage. Ce périple se déroule en Italie, mais il se situe aux antipodes de ce Stendhal a pu faire en son temps. Il est aussi assez loin des Lettres d'Italie de Karel Capek, qui a su faire de son séjour transalpin un récit plein d'humour et de subtilité sous le couvert d'une prose faussement populaire, mais en réalité très sophistiquée. Et rien à voir non plus avec Beati italiani de Curzio Malaparte, qui est parvenu à réaliser une radiographie très fine de ce peuple aux mille facettes. Samuel Brussell n'a pas opté pour un récit linéaire en coupe réglée. Au contraire. Il nous promène sans crier gare d'une ville à l'autre au gré des images, des souvenirs et de pensées que ces villes lui ont inspirés ou qui sont demeurés gravés dans sa mémoire. Rome, Naples, Lucques, Pise, Stresa, Venise, Florence, Udine, Prato autant d'étapes aléatoires, parmi tant d'autres, qui lui fournissent l'occasion d'anecdotes révélatrices et de considérations diverses sur le mode de vie, l'état d'esprit, la malignité ou le caractère selon la culture ou les traditions.
L'absence de plan d'ensemble, a offert à l'auteur une liberté sans réserve. Il saisit une phase au vol et en fait son régal (et le nôtre par la même occasion). Il y a de nombreuses rencontres de personnages inconnus ou des rendez-vous avec des intellectuels, il y a des passages où l'on sent qu'il a été touché, ému ou intéressé par un lieu ou une situation et d'autres où le hasard lui a apporté un élément précieux pour sa réflexion. Mais il n'existe aucune passion autre que celle de la découverte (par exemple, pas de quête exclusive pour l'art lyrique comme chez Stendhal - toutefois, il semble déterminé par une recherche, comme celle d'une documentation sur l'écrivain Flaiano). L'arbitraire est sa règle dans ce voyage, qui nous semble une sorte de tribulation baroque où une suggestion devient un but de randonnée lointaine. Le lecteur que je suis se laisse prendre au jeu et suit son narrateur avec un grand plaisir. Si rien, sauf en de rares occasions, n'est fondamental pour la connaissance de l'histoire, de la géographie, de l'art, de la littérature, des mille folklores de l'Italie, de ses dialectes, de ses modes d'expression particuliers. Et, de fil en aiguille, nous passons sans transition de Pescara à Sassari, et puis à Voltera, et bientôt, nous nous retrouvons une nouvelle fois à Rome ou bien à Milan. Dans les derniers chapitres, le ton change : les courts chapitres sont plus chargés de noms, de citations, de références, de connotations diverses, en somme, on a le sentiment que cette circumambulation se gonfle de significations et ouvre mille horizons. C'est un ouvrage vraiment étrange, qui a pour vertu de nous égarer à dessein dans cette cartographie idiosyncrasique.
D'une certaine façon, on peut songer à ce qu'à fait Claudio Magris dans Microcosmi, mais il ne s'agit pas vraiment d'aller au devant de découvertes inattendus dans des endroits méconnus ou en apparence sans beaucoup d'intérêt, mais de suivre les déplacements d'un esprit errant qui se construit au fur et à mesure de ses mouvements dans l'espace et dans le temps. Ce qui peut déconcerter se change en ce qui peut séduire et enchanter dans cette course folle et capricieuse dans un monde intérieur qui ne cesse de s'enrichir en s'abandonnant aux hasards de ses découvertes, fondamentales ou non, mais toujours révélatrices, au sein de l'inépuisable civilisation italienne.




Ajours, un rêve autobiographique, Gérard Titus-Carmel, L'Atelier contemporain, 752 p.,2021.

Gérard Titus-Carmel (né en 1942) n'est pas seulement un artiste. C'est aussi un écrivain - il a écrit des poèmes, des essais, de petites fictions. L'Atelier contemporain a publié en 2019 ses Ecrits de la chambre d'écho. Pour lui, l'écriture n'est pas une sorte de hobby, de divertissement ou un passe-temps secondaire. C'est une seconde corde à l'arc de sa réflexion. Ces mémoires le démontrent amplement. C'est d'abord rédigé avec art et avec le souci d'aller jusqu'à traquer les plus infimes détails qui lui permettent de reconstruire des souvenirs forcément brouillés ou lacunaires. De plus c'est une méditation sur la question de la mémoire (une gageure car le passé ne fait que trahir celui qui tente de le recomposer), de la difficulté de faire face à l'oubli ou aux faux-semblants des réminiscences.
Il note : « La mémoire faillit donc, elle se résout à déconstruire ce qu'elle avait pour projet de construire... » Ce livre est né à l'occasion de la découverte d'une boîte contenant de vieilles photographies de famille, certaines illisibles, d'autres inutiles. Titus-Carmel a fait le tri et cette découverte lui a fourni la structure de son ouvrage : une alternance entre le récit de son existence en commençant par la petite enfance et des commentaires qu'il fait en regardant des vieux clichés (que nous pouvons voir). Ce qui est remarquable ici, c'est la faculté de l'auteur de tenter de retrouver la vérité de ce « temps perdu ». Ces années écoulées deviennent pour nous comme un véritable roman car son style est remarquablement ciselé, mais sans effets de manche) : il demeure d'une grande simplicité et d'une grande limpidité. C'est à nos yeux une fiction, même si pour celui qui a composé ces lignes ce ne sont que des instants récupérés de son passé plus ou moins lointain.
Le tout est constellé de réflexions diverses, d'ordre littéraire, artistique, philosophique ou autre, selon un détail qui lui évoque d'autres choses qui sort du champ de vision. Il met l'accent sur les trou »es, nombreuses, qu'il nomme « ajours ». Ce parient travail de remise en ordre d'une chronologie personnel a exigé de lui un effort conséquent. Et les clichés qu'il a décidé de mettre en exergue avec de longues digressions (il est friand des détails révélateurs) sont indispensables pour donner à ses circumambulations mentales un caractère concret et bien ancré dans une phase précise de son histoire. Rien de plus surprenant que le déroulé de cette enfance et de cette adolescence dépeintes jusqu'à son entrée à l'école Boulle et son désir d'embrasser la profession d'architecte, ce qui lui inspire de nombreuses digressions sur l'art de bâtir. Il n'est pas pensable de résumer toutes les étapes de ce parcours qui a conduit Gérard Titus-Carmel jusqu'à la création artistique. La richesse et la profondeur de ses commentaires accompagnant le récit incroyablement détaillé de sa jeunesse. Il fait preuve dans ce volume non seulement d'une rare capacité de retrouver les temps forts de ses années de formation, mais aussi et surtout de les agrémenter de réflexions chaque fois d'une inépuisable richesse et sagacité.




La Ferme des animaux, George Orwell, traduit de l'anglais par Jean Queval, édition de Philippe Jaworski, préface d'Hervé Le Tellier, Folio classique, 224 p., 4, 50 euro.

George Orwell est pour tous l'auteur d'un livre qui a eu et connaît encore une peu croyable notoriété, je veux parler bien sûr de 1984, qui est encore de nos jours cité en exemple pour désigner un danger totalitaire. La Ferme des animaux est sans doute un ouvrage un peu moins connu, mais il est entré désormais dans la sphère de l'enseignement des petites classe. Pourquoi ? Tout simplement parce qu'il fait songer aux fables à cause de son bestiaire représentant le genre humain et aussi parce que son histoire se développe comme un conte. Et cette histoire est simple et donc d'un abord facile : les animaux d'une ferme plutôt prospère décident de se révolter contre le propriétaire des lieux, Mr. Jones, à cause des mauvais traitements qui leur fait subir. C'est un cochon appelé Sage l'Ancien qui conduit cette insurrection qui concerne toute la basse-cour, mais aussi chiens, bovins et chevaux. Il s'efforce d'organiser ses troupes contre l'ennemi commun qui ne manque pas de ressources.
Il parvient au début à canaliser toutes les énergies qui se font jour contre la tyrannie humaine. Mais, peu à peu, des défections se font jour, et même des trahisons. Et puis, pour que l'ordre règne dans les rangs des nouveaux maîtres de la ferme, cette République, reposant sur des principes généreux et égalitaires, presque utopique se transforme en une véritable tyrannie. On a le sentiment que l'auteur s'est inspiré de l'histoire de la Révolution française (et puis il faut se souvenir qu'il a écrit ce livre en 1943, en ayant derrière lui l'expérience de la guerre d'Espagne où il a combattu dans les rangs du POUM contre les troupes de Franco soutenues par les troupes fasciste de Mussolini et l'aviation criminelle d'Adolf Hitler et aussi celle de la Seconde guerre mondiale). A en croire le préfacier, Orwell aurait eu plutôt en tête la révolution d'Octobre en Russie - il n'ignorait pas la face cachée et criminelle du stalinisme.
Paru en 1946, ce roman a connu le succès et a été traduit dès l'année suivante en France. George Orwell était alors revenu de ses grands rêves d'une société nouvelle sans pourtant abandonner son idéal révolutionnaire. S'il est désormais passablement désabusé, il a à coeur de rendre tangible les écueils de tout soulèvement devant aboutir à la fondation d'une société nouvelle. Il a voulu avertir ses contemporains des dangers qui courent ceux qui entendent changer le monde par la force, même si leurs intentions sont bonnes au début. La fin tragique des animaux domestiques de la Ferme du Manoir est un avertissement qui s'adresse à l'ensemble des révolutionnaires convaincus, qui ne veulent pas voir que leur entreprise risque de tourner au cauchemar s'ils ne sont pas assez vigilants. Sans doute l'oeuvre est-elle un peu trop didactique et par conséquent prévisible. Mais elle devrait être l'un des principaux instruments d'une bonne pédagogie de notre temps et des temps futurs sans doute.
Gérard-Georges Lemaire
23-09-2021
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