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La chronique de Gérard-Georges Lemaire
Chronique d'un bibliomane mélancolique

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de Gérard-Georges Lemaire
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Kiefer. La ruine, au commencement - images, mythe et matière, Ishaghpour, Editions du Canoë, 552 p., 24 euro.

Anselm Kiefer (né le 8 mars 1945 à Donaueschingen) est sans aucun doute l'un des plus grands créateurs de notre époque (parmi lesquels il faut compter aussi Gérard Garouste). Il a fait des études de droit, de langues et de littératures romanes, puis s'est tourné vers l'art (Académie de Fribourg-en-Brisgau puis celle de Karlsruhe). Il entre en relation avec Joseph Beuys à l'académie de Düsseldorf. Il s'installe à Buchen (dans le Bade-Wurtemberg) au début des années 1980. Il expose aux Etats-Unis à la fin de cette décennie. Il s'installe un temps à Höpfingen, puis se rend en France en 1992, d'abord à Barjac, avant de s'installer à Croissy-Beaubourg en Seine-et-Marne. Sa vision de l'art est souvent mal comprise avant que Daniel Arase écrive un remarquable ouvrage à son sujet en 2001 aux Editions du Regard. Sa pensée fait son chemin malgré bien des incompréhensions et des critiques souvent violentes et on lui octroie la chaire de « création artistique » au Collège de France en 2010.
L'essai que lui consacre Ishagpour est remarquable en tous points. Il s'est montré à la hauteur d'une oeuvre complexe et exigeante. Il commence par évoque ses présupposés philosophiques. Il n'est pas indifférent à ce que Hegel a pu dire sur l'idée d'un art qui deviendrait purement réflexif. Mais il se sent néanmoins plus proche de Martin Heidegger. Il prend en tout cas acte que l'ancienne conception de l'oeuvre d'art a disparu. Mais Kiefer n'a pas renoncé pour autant aux grandes ambitions de la peinture, qui passe par la métaphysique et même la mystique. C'est sans doute une contradiction, mais c'est l'essence même de sa démarche. Tout comme il se veut moderne tout en revendiquant, par exemple, des genres issus du passé, comme le paysage, par exemple. Ses tableaux vont de pair avec ses installations et ne semblent pas appartenir à deux mondes différents. Ils représentent deux manières différentes d'aborder une même question artistique dans le démembrement généralisé d'une tradition qui a déjà connu pas mal de métamorphoses et, récemment, de violences conceptuelles. Kiefer n'a que faire des classifications depuis longtemps adoptées. Il a imaginé une façon très personnelle de développer ses créations. L'auteur souligne qu'il a mis au point une méthode de travail déroutante qui part de la photographie et va vers la peinture.
Elle n'a rien d'original en tant que telle, mais elle retourne même à l'usage primordial qu'ont pu faire les artistes ont des clichés photographiques au fil du XIXe siècle, jusqu'au jour où certains pionniers de cette nouvelle technique ont voulu concurrencer la peinture. Pour lui, c'est un procédé pour rester en relation avec le réel, mais dans l'idée dc le métamorphoser au bout du compte. Ainsi, Kiefer a désiré procéder à un rapprochement avec la dimension concrète qu'il entend mettre en scène tout en instaurant une distance. C'est la poétique de l'artiste qui se déploie ainsi en passant par toutes ces étapes qui consistent à une forme de paradoxe. Ishagpour examine les rapports que l'artiste a eu avec ses contemporains. Il a considéré que le minimalisme a atteint un point mort et que beaucoup de ses pairs ont abdiquer l'idée de « faire sens » dans une optique philosophique. Il a montré ses tableaux à Josef Beuys, mais ce dernier n'a joué aucun rôle dans l'évolution de son travail. Seul Kounellis a choisi de penser dans une direction plus proche de la sienne. Il demeure fermement attaché à l'idée d'apporter sa propre vision sur le monde et, plus que tout, sur l'histoire récente de l'Allemagne. C'est là une volonté de rompre de façon drastique avec un aspect de l'art depuis la dernière guerre.
Mais Kiefer est plutôt ironique et sceptique par rapport à l'histoire. Quant à l'Allemagne, lui qui se revendique l'héritier de Novalis, il y discerne des contradictions très fortes, insoutenables, entre lumière et obscurité (mais pas seulement). Il cherche à passer de l'autre côté de ce miroir qu'est l'histoire. Mais il ne se veut en rien historien, et n'a recours aux mythes que pour comprendre comment le présent a pu prendre naissance sur des bases antiques. Il fait de ses oeuvres autant de jalons pour son interprétation du monde actuel. Il sait que tout cela n'est que fiction et que cette fiction a forgé notre histoire. C'est cela qui le met en mouvement. Il vit cette intelligence et cette intuition comme autant de catastrophes. Quand il recherche une signification, il extrapole et discerne à un certain moment une image écrite. Qu'on lise Die Ungehorenen : « L'art n'est pas une expression dégradée de l'idée, ni la présentation dégradée d'une idée, il présente ce qui n'est pas "idée”. » C'est dans cette optique qu'il convient de comprendre ce qu'il espère nous faire voir.
Dans son esprit, il y a d'abord une gestation qui finit par produire aussi une réfraction et une destruction. Notre auteur réussit parfaitement à exposer ce que sont les tableaux pour Kiefer, comment il les élabore et comment, au prix de tensions et de contradictions, il parvient à choisir un moment donné de ce parcours intérieur. Ce qui fait la valeur de son livre monumental, c'est qu'il prend le temps de cerner chaque aspect de cette quête qui est à la fois passionnée et douloureuse, jubilante et tragique. Kiefer n'a pas de leçons à donner. Il s'efforce de rendre tangible toutes sortes de pensées qui lui ont traversé l'esprit et qui ont fini par cristalliser ce qui n'est pas une représentation, mais une étape fondamentale de cette incursion dans un inconnu qui est justement ce point où le conduit sa connaissance, sa mémoire et son intuition. C'est sans aucun doute une sorte d'alchimie, mais qui n'aurait rien à voir avec les anciennes sciences occultes, mais plutôt une transmutation de nature poétique qui se départit des mots, où les livres, les bibliothèques, les musées ont leur place, même si ce ne sont pas parfois que des ombres issues d'une mythologie sans cesse reconstruite. Cet ouvrage est une magnifique excursion savante et pourtant plaisante au coeur d'une oeuvre primordiale de ce tournant de siècle qui ne se délivre pas si simplement.
Il nous offre quelques clefs pour pénétrer dans ce continent cérébral qui s'est peu à peu ancré dans la matière. C'est remarquable. Nul amateur d'art de notre époque ne saurait manquer de s'y plonger. Rarement un historien d'art n'a examiné une recherche contemporaine avec autant discernement et d'à-propos.




La Seconde vie d'Eva Braun, Grégor Péan, Robert Laffont, 224 p., 19 euro.

Il s'agit ici bel et bien d'un roman historique. Mais nous sommes bien loin d'une antiquité réinventée ou d'un Moyen Age de pacotille. L'auteur, Grégor Péan, n'a pas non plus eu l'ambition littéraire d'un Walter Scott ou d'un Victor Hugo quand il s'était mis en tête d'écrire Notre-Dame de Paris. Son idée a été de s'emparer d'une figure de la triste saga du nazisme au moment où Adolf Hitler s'est enfermé dans son bunker sous la chancellerie et où l'armée Rouge est déjà entrée dans Berlin. Le docteur Morell plonge Eva Braun, qui a épousé Hitler la veille, dans un profond sommeil et la fait quitter ce refuse que les Soviétiques ne vont pas tarder à investir. L'auteur remonte dans le temps et rappelle les affaires amoureuses du Führer, et aussi pour nous raconter ce qu'a été la jeunesse d'Eva Braun. De plus, il relate l'histoire de Natacha Petrovna, une jeune traductrice qui se retrouve sur le front et qui fait partie des troupes qui pénètrent dans la capitale du Reich.
Ce parallélisme demeure longtemps énigmatique. Pour en revenir au coeur de l'intrigue, c'est Martin Bormann qui décide de la prendre en charge. En fin de compte, c'est Natacha Petrovna qui découvre Eva Braun. Joseph Staline a été avisé des conditions de la mort d'Hitler, mais apprend aussi que sa compagne a disparu. Il veut qu'on la retrouve à tout prix et qu'on lui donne un nom d'emprunt : Rita Goethe ! De camps en cellules, elle est immergée dans le système carcérale de la Russie de l'après-guerre. Huit ans après son incarcération, elle doit rencontrer Natacha.
En réalité Staline espérait alors obtenir des informations sur Hitler. Mais son épouse d'un jour ne sait rien des plans militaires ou de la politique de celui qui sera si longtemps son amant. Elle devient ultérieurement ouvrière dans une conserverie. Les grands protagonistes de ce conflit disparaissent les uns après les autres et Natacha Petrovna meurt elle aussi. Alors notre héroïne décide de retourner à Berlin où elle vit dans la rue, à la recherche de son passé dont elle ne retrouve aucune trace. Elle finit par mourir en janvier 1992. Elle a quatre-vingts ans. L'idée qui a engendré ce roman est curieuse et non dépourvue d'intérêt, d'autant plus qu'un certain nombre de responsables nazis ont disparu sans laisser de traces. On peut le lire comme un divertissement malgré son arrière-plan tragique.




Connaître une femme, Amos Oz, traduit de l'hébreu par Sylvie Cohen, Folio, Gallimard, 384 p., 8, 50 euro.

Dans tous ses romans, Amos Oz a choisi de traiter ses sujets de manière très réaliste. C'est encore le cas dans celui-ci, qui date de 1989. L'action débute dans la proche périphérie de Tel Aviv. Son héros, Joël Raviv, a fait partie des services secrets israéliens. Il a donné sa démission après avoir perdu son épouse, Ivria, dans des circonstances qui n'ont pas été parfaitement éclaircies. Ce mystère pèse sur son existence et il est résolu de percer à jour cette question douloureuse. Il vit entouré de femmes : sa mère d'abord, Lisa, sa fille, Netta et sa belle-mère, Abigaïl. Cette enquête se révèle en fin de compte une véritable introspection.
Cette histoire ne prend pas un tour métaphysique. Au contraire. Joël Raviv mène une vie assez banale et nous découvrons peu à peu son intimité sans histoires, et aussi son univers familier, assez banal, les membres de sa famille, ses voisins et plus généralement, son quartier. Les réminiscences ne cessent de l'assaillir. Ce passé tient une place importante dans cette recherche d'un temps révolu, mais solidement ancré dans sa conscience. Plus il se pose des questions sur sa compagne, plus il pousse des portes dans son esprit et conscience et inconscience se conjuguent. Il mène somme toute une existence en apparence paisible et faite de pas mal de loisirs, de la lecture (il lit Virginia Woolf, les soeurs Brontë, entre autres), de musique, de fareniente au soleil dans le jardin, de soirées de télévision jusqu'aux conversations avec sa fille, qui terminait ses études secondaires.
Celle-ci est affecté par un mal qui remonte à sa tendre enfance et que les médecins n'ont pas pris très au sérieux (il s'agissait pourtant de crises d'épilepsies assez espacées). A travers sa fille et les tracas qu'elle lui procurait l'état de santé de cette dernière (plus imaginaires que réels selon sa femme), il n'a cessé de cultiver un amour paternel excessif. Et cela est pire encore maintenant qu'Ivria n'est plus. Sans s'en rendre bien compte, il s'est mis à évoquer les années révolues et revoit ces journées passées ensemble, dans un désordre chronologique évident, mais avec un souci du détail. La vie présente ne cessait de s'entremêler avec la vie passée. Derrière le paravent de ce qui donne l'impression d'être banal et même routinier, Joël reconstruit peu à peu ce qu'ont été les liens qui l'ont uni à Ivria, comment il a songé à élever sa fille, quelles ont été les relations qu'il a entretenues avec ses proches, ses amis, ses voisins. A cette apparente égalité d'âme, se sont mêlées les missions que lui imposait son travail. Il faisait semblant d'être en paix mais, dans son for intérieur, il était toujours en guerre, sans pouvoir se confier à qui que ce soit. Il avait une face de Janus et personne n'était parvenu à le dévoiler. Dans ces pages, la maison et le jardin, ses habitants, paraissent un havre immuable.
Mais Joël sait que son pays connaît de nombreuses difficultés et que les problèmes ne cessent de s'accumuler. C'est ainsi que ce roman qui procurait l'impression d'être assez simple, à mesure qu'il progresse, rapporte trois lignes narratives : celle d'un passé qui a tant d'aspect enchanteurs, un présent problématique et aussi la part cachée d'une autre part de la vie. Lui qui a passé sa vie à se masquer, se masque encore et toujours même à la retraite pour que la vérité ne surgisse pas en détruisant tout ce qu'il avait su construire pour e rendre invisible. Le fait que l'écrivain ait tant tenu à s'accrocher à la réalité la plus à cette réalité si commune n'a fait que rendre cette évocation encore plus singulière. C'est de ce matérialisme qui trompe son monde que dérive cette poursuite de ce qui est insaisissable dans les sentiments et les pensées, dans le temps qui fuit en laissant des traces heureuses ou tristes, dans le destin curieux qui est celui de ce personnage qui est habité par une double sensation, celle du malheur et celle du bonheur, qui sont devenus indissociables.
Gérard-Georges Lemaire
27-01-2022
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