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| James Coignard : Transitivité de la peinture |
par
Jean-Paul Gavard-Perret
|
Devenir peintre est une décision
tout aussi concrète et pratique que métaphysique, abstraite,
tragique. C’est aussi peut-être une manière d’opposer être
et devenir comme s’opposent vérité et illusion. Qu’il soit
acquis ou inné le déterminisme de l’artiste tient ainsi au
besoin de « perdre » sa vie pour tenter de toucher au fondement
de la mécanique individuelle et sociale par des moyens qui
échappent à toute forme de logos et donc de certitude. C’est
une postulation sur le fini. Ce déterminisme pose en outre
le problème du temps, de l’espace donc de notre dimension
existentielle fondamentale. Acceptant (ou subissant à l’origine)
cette nécessité qui s’est affinée avec le temps, James Coignard
a donc fait de sa peinture un chemin, un moyen de connaissance.
Les oeuvres en sont plus que la trace : les « résidus » alchimiques.
Et il fait aimer sa et la peinture pour ce qu’elle est, la
regarde dans les yeux et parler d’elle dans son langage qui
est lumière, espace et couleurs. Musique aussi.
Nous y reviendrons. Peindre, c’est exprimer le monde par la
lumière qui sonne en une perspective à mi-chemin entre l’abstraction
gestuelle, dont le peintre a retenu le goût des textures riches
et empâtées, et l’abstraction géométrique, visible dans la
structuration de la surface en bandes, pans, morceaux. En
tant que peintre Coignard savait qu’il pouvait faire beaucoup
de choses, mais il avait conscience des limites de la peinture.
Et ce sont ces limites qu’il a interrogé comme l’a encore
prouvé encore quelques mois avant sa mort la rétrospective
au musée Faure d’Aix les Bains, haut lieu de l’Impressionnisme..
Cette exposition a permis de remettre en valeur la qualité
éminemment musicale du travail de l’artiste : couleurs et
rythmes délivrés de l’imitation sont mis en accords et désaccords
dans ce qui tient non à l’abstraction ou à la figuration mais
au transitif. Dans ce qu’il déchire ou décale la question
du passage est omniprésente. Ne faut-il pas voir sinon une
présence divine du moins un surcroît d’être comme si à la
fin d’un siècle laïque et prosaïque (en peinture plus qu’ailleurs)
surgissait chez le peintre cette nostalgie qui avait gardé
pendant si longtemps la peinture près de la spéculation religieuse
? Qu’on soit clair pourtant : la peinture de Coignard ne possède
rien de religieux ou de sacré. Elle inscrit à l’inverse des
formes et leurs espérances qui ensanglantent toute forme d’Idéal.
C’est pourquoi le peintre éclaire ses tableaux par une lumière
qui enfle en se divisant. On peut y lire la désillusion, la
mélancolie au sein d’une majesté toujours contestée mais où
c’est bien une beauté (mot désormais honni…) qui s’affirme.
L’artiste en ses toiles offre ainsi un change plus qu’un sceau
- d’où la transitivité de son travail là où l’espace est comme
troué pour mettre à jour des leurres qui ne sont peut-être
que ceux de la vie.
La « musique » de Coignard
ne sublime
pas ou n’exalte pas : son ambition est de
faire vivre de l’intérieur le mystère
de la
vie qui fait de quelques instants l’éternité.
Ce sont ses instants de fugacités -
qui portent en eux leur déchiure - que le
peintre a déposés par ses formes, ses
couleurs, ses collages. Plus que des
dépôts ou des dépositions, il s’agit
de
contenus d’existence. Et dans la liberté
générale de la peinture contemporaine,
l’artiste a su exprimer son tempérament,
sa sensibilité en ne renonçant ni à
la liberté ni à la peinture parce chez lui
n’échouent jamais sur ses toiles des
rêveries grossières et à court terme.
|
Renonçant a ce qu’il
savait mieux faire,
le créateur a su toujours changer de
registre et n’est donc jamais tombé dans
le « savoir faire », la maniérisme personnel.
C’est sans doute pourquoi sa peinture
« tient », retient et retiendra.
Marcelin Pleynet ne s’y est pas trompé.
Il fut le premier à consacrer l’artiste
comme un des plus importants de notre
temps et il a compris comment celui-ci a
su offrir un affinement (l’inverse d’un
raffinement) esthétique des dehors
affectifs et des situations d’existences.
En effet si sa peinture gît sous le poids
du monde dans lequel l’artiste a vécu,
par ses souffrances et ses joies, ses
ivresses et sa lucidité, le peintre a atteint
une sorte d’harmonie ouverte à des
libertés neuves.
Sauvant la peinture de l’étouffement
sous laquelle la tradition d’un côté et
des
expériences « extra-territoriae » de
l’autre l’ont écrasé, il a su créer
par
pans, plaques, quadratures, des couleurs
aux vibrations dures et des modulations
capables de donner à ses oeuvres une
atmosphère tendue. C’est pourquoi, et
jusque dans ses dernières toiles, émerge
le besoin cruel de survivre qui transparaît
dans la couleur claire et des sortes
de fragments rectangulaires semblables
à des haires ou des disciplines appliquées
par celui qui, devenant moine mécréant, a été
poussé à une tentation qui ne l’a plus
quitté. Elle tient de la vérification angoissée
de ce qu’il avait jusque là créé
et qui l’a poussé vers une sorte de quintessence
là où l’objectivité
des lois harmoniques sont contredites
par ce que l’artiste sentait qu’il devait
encore reformuler de manière plus évidente.
Avec le temps l’oeuvre devient sinon
sans entrave du moins dégagée de ce qui
n’était pas sa composante essentielle, sa
détermination active. Des dernières
toiles plates en apparence comme des
épures de carrelage surgissent un
rythme effréné : celui de la vie qui part
mais qui pour autant n’a rien de morbide.
Jusqu’à son dernier souffle et jusqu’au
bord du gouffre Coignard l’aura fait jouer, d’autant
plus jouer que ce gouffre s’il ne le fascinait pas,
l’attirait comme il saisit tout peintre : si celui-ci
en effet n’est pas pris de vertige comment peut-il créer
sauf à se croire un pur esprit ?
James Coignard n’aura donc fait pendant
toute sa vie que tenter de croire que
rien ne vaut sur terre que la terre même
si c’est en son ventre que nous connaîtrons
le néant dont nous sommes un
temps revenus. C’est pourquoi sans
doute en regardant ses tableaux nous
gardons les yeux sur l’Enigme qui nous
traverse, qui fait de nous le peu qu’on
est et dont sa peinture donne par ses
interstice plus qu’une image : une idée.
Non juste une idée mais une idée juste
même si non vérifiable - sans quoi
d’ailleurs l’énigme comme l’art n’existeraient
pas. • |
|
| par Jean-Paul
Gavard-Perret |
| mis en ligne le 06/06/2008 |
| Droits de reproduction et de diffusion réservés; © visuelimage.com |
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