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action d'éclat

éditorial

du 02-02-2012

La lettre hebdomadaire
de Jean-Luc Chalumeau

Damien Hirst et Larry Gagosian, champions de l’épate

 
Entre le 1er juillet 2010 et le 30 juin 2011, dernière période recensée par Artprice, le produit des ventes aux enchères d’œuvres de Damien Hirst n’a atteint « que » 14 millions huit cent mille euros pour 249 pièces (9e du classement) alors que son contemporain Zeng Fanzhi faisait, lui, 39 millions 246 mille euros et Jeff Koons 30 millions 189 mille pour seulement 68 pièces ! On comprend que son marchand, Larry Gagosian, le plus puissant du monde avec onze galeries réparties entre New York, Londres, Paris, Los Angeles, Rome, Athènes, Genève et Hong-Kong, organise aujourd’hui une méga exposition dans tous ses espaces en présentant exclusivement les Spot Paintings de 1986 à 2011. Il s’agit de relever le prestige de l’artiste, et donc sa cote. Les trois cents peintures (sur les 1500 de la série) ne sont généralement pas à vendre : elles ont été prêtées par 150 collectionneurs internationaux, dont Viktor Pinchuk, François Pinault et Eli Broad. Je me suis contenté de me rendre 4 rue de Ponthieu, mais si j’avais pu visiter les dix autres galeries Gagosian en participant donc au « Complete Spot Challenge », j’aurais pu gagner un pois coloré signé par le maître… Tant pis !

De quoi s’agit-il ? Damien Hirst fait aligner par ses assistants des ronds colorés de tailles diverses. Il n’y a pas deux tableaux pareils grâce au jeu aléatoire des combinaisons de mille couleurs. « Mon favori, dit l’artiste, est le 10 by 11 Spots, parce que 110 ronds forment un drôle de carré bizarre. C’est le propre de l’homme de se rêver scientifique comme une machine, impeccable, ordonné, lisse, alors qu’il n’est que chaos, désordre organique. Les Spot Paintings sont entre les deux. » Voilà une forte pensée qui va sans doute offrir une piste de réflexion aux auteurs actuellement au travail sur le catalogue The Complete Spot Paintings que va publier la Gagosian Gallery. Ce sont notamment Ann Temkin, commissaire d’expositions au MOMA, et l’historien d’art Robert Pincus-Witten (tous deux spécialistes de Barnett Newman). Cela rappelle la méthode de Charles Saatchi (l’homme qui a lancé Damien Hirst, mais ne l’aime plus aujourd’hui et parle à son sujet d’ « art bling bling ») qui enrôlait des critiques respectés pour justifier après coup ses propres choix : le grand Hilton Kramer par exemple, critique au New York Times, qui se chargea du texte du premier catalogue de Julian Schnabel en laissant tout de même entendre qu’il n’appréciait guère la corvée.

C’est là que je voulais en venir : Larry Gagosian met en place une formidable machine à l’échelle de la planète destinée à valoriser des pois colorés réalisés par des assistants armés d’ordinateurs, et les fait intellectuellement légitimer par des auteurs mercenaires alors que l’artiste lui-même déclare (au Figaro, 12 décembre 2011) exactement ceci : « Si j’étais un étudiant en arts plastiques aujourd’hui, j’imagine que j’irai voir Damien Hirst à la Gagosian Gallery ou à la Tate, et je dirais : Fuck this ! » On devrait par ailleurs faire attention aux titres donnés par Hirst à ses Spot Paintings : Plutonium en 1997, Opium en 2000, Diethylene Glicol en 2008 par exemple : autrement dit des neutrons en ordre de bataille, prêts pour une opération d’irradiation, ou des hallucinogènes détruisant le cerveau. Damien Hirst se sait et se veut dangereux, au moins en apparence. Quant il proclame qu’il « aime l’idée de mêler le minimalisme à l’horreur de la chair » il exprime parfaitement la vérité de son système, hautement efficace pour réussir dans une activité qui s’appelait autrefois « épater le bourgeois ». Damien Hirst et son complice Gagosian, ou les champions de l’épate pour les nouveaux bourgeois du XXIe siècle.

J.-L. C.
verso.sarl@wanadoo.fr

éditorial du 02-02-2012
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