Ainsi s’efforce-t-elle d’imaginer un langage qui n’appartient
qu’à elle, illisible par définition, mais pourtant source
inépuisable de méditation et de jouissance esthétique.
Elle a baptisé ces travaux Ecritures de lumière, ce
qui peut sembler paradoxal car elles sont toutes noires. Seul le Diptyque
aux aveugles est en caractères déchiffrables. Dans cette
perspective, elle aboutit à la confection de livres. Ceux-là sont
ouverts et ne délivrent que deux pages qui en sont l’essence
métaphorique. Ils sont noirs comme l’encre. Le noir n’est
pas celui du deuil, mais dans l’obscurité absolue où l’on
se retrouve dès qu’on aspire à une connaissance qui semble
hors de portée. Il y a dans sa démarche quelque chose qui la
rapproche de Jean de la Croix, de Thérèse d’Avila et
des ténébristes. Elle a aussi réalisé de petits Moulins
de prière dans cet ordre d’idée, les rouleaux remplaçant
les volumes dont la forme a été déterminée par
la forme de la croix chrétienne.
Il faut rapprocher cette démarche de ses autoportraits (en particulier
son Autoportrait sous forme de triptyque, où les contours
de son visage, ses Véronique, la représentent tout
en estompant en grande partie ses traits et enfin ses profils dessinés
par perforation constituent un ensemble déroutant de son image qui
fuit, s’estompe et pourtant s’avère une empreinte durable).
Elle associe d’ailleurs les pages de textes et les profils. Toujours
avec ce noir brillant, qui rappelle Les Leçons de ténèbres et
représente une plongée dans les régions les plus abyssales
de la pensée humaine en même temps que la réminiscence
de la marche vers la mort choisie par le Dieu fait homme.
Dans cette relation étrange à l’écrit, Esther
Segal nous rappelle qu’Homère passait pour avoir été un
poète aveugle. Même si le génial Homère n’aurait
jamais existé comme personnage en chair et en os, on peut s’interroger
sur l’image qu’on s’est forgé de lui au fil des
siècles. Qu’on l’ait immortalisé sous cette apparence,
lui qui a été témoin de la guerre qui a déchiré le
monde grec et qui a relaté les tribulations d’Ulysse autour
de la Méditerranée, n’est pas dû au seul hasard.
L’aveuglement serait alors la condition de l’éveil de
la conscience, de la sagesse, du savoir et de la poésie.
Toutes ces lignes avec leurs points blancs de contours et d’intensités
multiples qui remplissent la page noire contribuent à former une poésie
possédant cette double approche, celle de la vue et celle du toucher.
Dans la contradiction qu’elle impose, Esther Segal postule la contradiction
inhérente à toute création. C’est un monde inaccessible
qui en appelle aux sens alors qu’il les interpelle, les agite, les
met en relations les uns avec les autres dans une sorte de paroxysme. Si
ces œuvres ne sont ni tout à fait de la peinture, ni tout à fait
de la poésie, dans leur acception moderne, elle les convoque pourtant
pour bouleverser non seulement nos sens mis en alerte, mais notre relation à l’objet
d’art et notre relation à la mémoire. Ce faisant, elle
déroute le goût de l’amateur le plus avisé, mais
ne provoque pas une rupture telle qu’il doive réviser de fond
en comble ses convictions en la matière. Non. Elle engendre un léger
doute, et ce doute est d’autant plus pernicieux que ses livres d’« écriture
de lumière » sous-tendent sur le champ un enchantement esthétique.
La beauté guide ses pas. Mais telle beauté n’existe que
dans la mise en branle de ce jeu où le tact prend le pas sur la prédominance
de la vue sur tous les sens. En sorte qu’elle nous induit à penser
en aveugle ( ou mieux : à l’aveuglette) comme semble l’indiquer
la remarque que Diderot a faite dans ses Additions à la lettre
sur les aveugles : « On pourrait en conclure que l’œil
n’est pas aussi utile à nos besoins ni aussi essentiel à notre
bonheur qu’on serait tenté de le croire. » Voilà où nous
conduit sa démarche insolite et subtile. L’œuvre est la
transcription de son histoire personnelle tout en insinuant une réflexion
sur ce que l’art est supposé nous apporter et faire vibrer en
nous.