Les artistes et les expos

Mireille Loup.
Autoportrait, autofiction : le je(u) et le masque

par Xavier Lambert

L'œuvre de Mireille Loup, Chacun de mes visages est présentée par l’artiste comme « une recherche autobiographique constituée par des portraits, mis en scène ou non, et des autoportraits. Il est question d'une recherche critique de son identité à travers la photographie et ses différents genres. [1] » Cet ensemble de portraits pose les bases d'une recherche exploratoire où l'artiste s'interroge et se met en question.

Marcel Broodthaers déclare : « … Je crois que le fondement de la création repose sur un fond narcissique. [2] » L'autoportrait serait donc une illustration exemplaire de ce narcissisme. Mais il convient d'abord de préciser que, dans le mythe de Narcisse, Narcisse ne tombe pas amoureux de lui-même, mais de son image. Or, l'image, c'est soi-même médiatisé, et toute médiatisation est une altération, elle nous rend autre. Si on se réfère à la fameuse analyse du « stade du miroir » que fait Lacan, on admet que le jeune enfant prend conscience de lui-même à travers son reflet. Cette prise de conscience lui permet de s'identifier, de se singulariser dans un ensemble qu'il ne percevait jusqu'alors que comme une extension de lui-même. Mais si cette identification peut avoir lieu, c'est parce que le reflet l'objective. Il lui permet de se voir lui-même comme les autres le voient. En prenant conscience de son identité, il prend en même temps conscience de ce que cette identité suppose comme altérité.

La problématique de l'autoportrait chez Mireille Loup s'inscrit dans une problématique caractéristique du champ des arts contemporains, particulièrement en ce qui concerne les arts plastiques, qui est celle de l'identité. De nombreux exemples sont là pour en attester. Depuis Claude Cahun, dont l'œuvre, dans la première moitié du XXe siècle, va inaugurer de façon prémonitoire de nombreuses démarches qui se mettront en place à partir des années soixante, en passant par Pierre Molinier, Michel Journiac, Orlan, jusqu'à Cindy Sherman ou Sophie Calle, par exemple, toutes ces pratiques ont en commun qu'elles interrogent l'image de l'artiste dans un dispositif fictionnel, narratif ou non, iconique ou textuel.

Mais si ces artistes posent à travers ces dispositifs la question de l'identité, ce n'est pas dans un échange autocentré qui renverrait de soi à soi. S'il y a œuvre, c'est bien parce que cette interrogation dépasse le simple stade narcissique du rapport à son reflet. Car la question qui est abordée ici n'est pas tant "qu'est-ce qui fait mon identité en tant qu'individu ?", mais, bien au-delà, « qu'est-ce qui fait mon identité en tant qu'artiste ?  Qu'est-ce qui fonde ce statut d'artiste ? », conféré ou autoproclamé, peu importe. Il ne s'agit pas là du statut social de l'artiste, mais de son rapport singulier à l'acte de création en tant que processus d'information du réel.

Lorsqu'Orlan se dé-visage, au sens propre du terme, c'est pour créer Orlan, c'est-à-dire, comme elle le dit elle-même, non pas une figure stéréotypique, mais une figure archétypale. Et c'est ce qui fait la caractéristique de l'artiste, le fait non pas de reproduire des stéréotypes, mais de mettre en place des archétypes, c'est-à-dire des modèles, au sens scientifique du terme, qui vont permettre de donner forme au réel. Or, l'autoportrait est une stratégie de captation et de modélisation du réel. Une stratégie qui s'appuie non pas sur une formalisation mathématique du réel, mais qui relève de l'incidence, au sens de « tomber sur, survenir. [3] » L'œuvre ne tant que processus, mais aussi en tant que résultat, serait donc un dispositif destiné à capter le réel à son insu, au moment où il s'y attend le moins, pour le forcer à se révéler.

[1] Mireille Loup, non publié
[2] Marcel Broodthaers, extrait d'une interview avec Freddy de Vree, Dusseldorf, 1971, in Marcel Broodthaers-Cinéma, catalogue d'exposition, Barcelone, Fundació Antoni Tàpies, 1997, p. 127
[3] Le Petit Robert, Paris, Dictionnaires Le Robert, 1989, p. 978

Les artistes et les expos : Mireille Loup. Autoportrait, autofiction : le je(u) et le masque par Xavier Lambert
mis en ligne le 11/07/2010
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