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Dossier ChantalPetit : Les noces de l’esprit et de la vie par Véronique Petit




Dossier ChantalPetit
Les noces de l'esprit et de la vie
par Véronique Petit

      Aussi loin que je me souvienne, ma sœur Chantal a toujours dessiné, gravé, peint. C’était chez elle comme un don, un destin, quelque chose qui la traversait et dont elle devait rendre compte.
      Je me souviens d’un cahier de dessins qu’elle avait perdu dans un train quand elle était adolescente. J’imaginais le bonheur de celui ou celle qui trouverait ce trésor : ce serait comme tomber sur des croquis de Léonard de Vinci, me disais-je, tant le dessin était sûr, beau et tourmenté ; les pages noircies de machines, végétations et visions extraordinaires !

      Avec le temps le dessin, la gravure, la peinture et plus tard la sculpture sont devenus sa vie ; après le théâtre des débuts et les rencontres, une vie riche d’émotions et d’expériences, en tout point créative.

J’ai toujours pensé que ma sœur Chantal était un ‘génie féminin de la peinture’ - génie au sens premier de celui qui apparaît comme un double du moi, démon ou ange protecteur, intermédiaire entre le monde invisible et le visible ; une intuition à l’œuvre, la voix d’une conscience supra-rationnelle. Ces bons et mauvais génies qui sont à la fois forces du chaos, être hybrides et animaux monstrueux… toute une faune mystérieuse, mais aussi gardiens des temples et des tombes et qui révèlent aux hommes les règles divines de l’activité humaine.

      Génie, comme le trait de lumière qui échappe à tout contrôle, qui engendre la conviction la plus intime et la plus forte.
      Car, au delà de l’incroyable vitalité des formes, des thèmes et du traitement, sa peinture dégage une force singulière, à la fois littéraire et architecturée, quelque chose d’éminemment spirituel aussi, audacieux et généreux, de l’ordre du dépassement, de l’irruption, de l’imprégnation, de l’excès, de la monumentalité « une poétique puissante et rayonnante, de l’espace, de la terre et du monde » aurait dit Kenneth White.
      Quels que soient les sujets dont elle s’empare, elle fait bouger les lignes ; à sa façon tendre et brutale, fait résonner un univers en écho à la nature et à notre nature, qui est à la fois mémoire et matière en gloire. Solide et fragile. Couleur. Souffle. Fermentation. Germination. Grandes et petites figures et archétypes. Terre. Air. Eau. Feu.

      Les titres de ses séries parlent d’eux-mêmes.
366 portraits de Personne. Montagnes. Les heures. Nourritures. " Les Nuits obscures". Les âmes. Peintures jumelles. Des vacances en enfer. Exercices de sauvagerie. "Hölder Nil". Le jardin des délices. Transfigures. Epiphanies. Still-life. Paysages. Le festin des dieux.
      Procédant par ensembles et suites, cycles et séquences, cooptations et rebondissements avec une liberté désarmante et une jubilation évidente, sa peinture étonne, saisit, suspend l’âme, parfois même paralyse notre regard et peu importe les émotions qui succèdent à cet instant d’immobilité : frayeur, admiration, enthousiasme ou curiosité, elle crée une réalité nouvelle, le tableau cesse d’être ce que nous voyons et révèle quelque chose qui est au delà de ce que nous voyons.
      Comme un appel d’air, elle s’adresse à nous directement. Transporte. Emporte. Enchante. Dérange. Recharge.
      Une œuvre protéiforme qui s’auto engendre et se développe comme un grand organisme : objets et sculptures (parfois même le feu, l’eau, le son - et dernièrement la vidéo) dialoguent avec la peinture et composent une vaste scénographie, comme en témoigne une de ses dernières créations : le fascinant ‘plan séquence’ du Festin des Dieux, ensemble constitué d’une quarantaine de toiles de grand formats installées en polyptyques, triptyques, diptyques et retables.

      Nul ne saurait nous éclairer mieux qu’elle : « Comme en Inde où l’art et la vie ne sont pas séparés, où tout est du même ordre (…) - j’ai voulu réconcilier Hommes et Dieux, figures empruntées à l’histoire des hommes et à l’histoire de l’art, chamans, héros, saints, animaux, archétypes et bouddhas, poètes, artistes, riches et pauvres, moches ou beaux, prophètes, fous, philosophes, célèbres et inconnus, contemporains ou antédiluviens, de tous les continents et de toutes les planètes, de l’enfer et du paradis. Une ligne horizontale tendue à travers chacune des toiles joue comme une basse continue qui fait tenir l’ensemble, et résonne avec l’air, le blanc et le silence. »

      Il y a eu le Festin de Babette au cinéma, les repas de Daniel Spoerri. Aujourd’hui ChantalPetit nous convie aux noces de l’esprit et de la vie (unité et surnombre) où tous et tout co-habitent « il y a aussi ce qui est mangé et bu, les objets, les paysages, les natures mortes, les sacrifices, les eucharisties, les agapes, la frugalité, la faim, la bombance et les restes…»
      Ici encore, une tentative à vouloir tout embrasser et réunir « dans le bouillonnement d’un seul cœur »

Véronique Petit

mis en ligne le 11/07/2010
 
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