Bibliothèque de l’amateur d’art

par Gérard-Georges Lemaire

mis en ligne le 18/04/2012

Curieux ouvrage que celui-là. L’auteur fait des effets de rhétorique dans sa préface, puis nous délivre des évidences – au moins, on ne lui coupera pas les mains à cause de ses philippiques sulfureuses comme on le fit à Cicéron ! Qu’il nous donne Leroy-Gourhan en exemple comme fondement à ses digressions peut sans doute impressionner un lycéen, mais pas notre génération qui s’en est nourri à l’université, aussi bien en sciences humaines qu’en histoire de l’art. Cette vision du geste minoré par rapport à la parole me paraît un point de vue « ethnocentrique ». La palabre en Afrique noire et même une vive conversation dans l’Italie méridionale montre à quel point le geste ne fait pas qu’appuyer la parole. En Sicile, le geste expose ce que les lèvres ne prononcent pas. Il y a souvent double langage. Et puis, pour certains individus, le geste sert à masquer ses manques, ses défauts, ses intentions. Le langage des signes n’est un absolu que pour les personnes qui ne peuvent s’exprimer par la parole. Cependant, il est un complément indispensable dans les métiers, dans certaines situations et même dans le commerce de la société. Que dire du second chapitre qui concerne le don ? Ici, le geste est pris dans le sens figuré. Mais l’auteur ne fait que paraphraser Marcel Mauss et Georges Bataille. Le chapitre suivant concerne l’écriture. Difficile de croire qu’elle puisse un être, même le plus intellectuel de tous ! L’auteur en fait une dissidence [sic]. On ne peut le suivre sur le chemin car on ne sait plus vraiment de quoi il parle – en tout cas, pas du geste. On se perd dans une philosophie de Gribouille. La danse, ensuite, nous ramène au sujet. Mais qui a envie de poursuivre sur ce chemin pavé d’embuches théoriques ?
Philosophie du geste, Michel Guérin, Actes Sud, 144 p., 18 €.

*

Comment parler à bon escient de GianCarlo Pagliasso ? Son parcours est assez atypique (ce qui n’est pas pour me déplaire) : créateur du Gruppo di Ricerca Materialista, il conduit un autre groupe baptisé Arte Debole . Il a écrit des essais, une anthologie, a suivi l’aventure du Living Theatre. Il est donc inclassable et tant mieux. Cela se comprend quand on lit son dernier ouvrage, La retorica dell’arte contemporanea. A première vue,il s’agit d’une étude sur un couple de critiques anglo-saxons, Trinia Collins et Richard Milazzo, fondateurs de la revue Effects , Magazine for New Art Theory. De toute évidence, cette étude met l’accent sur l’attitude peu conformiste de ce couple de critiques qui préfèrent laisser les artistes s’exprimer eux-mêmes et commenter leurs propres œuvres. A travers la lecture que fait Pagliasso de cette revue des années quatre-vingts, il décrit du même coup des aspects saillants de la création de cette période. Finalement, ses deux critiques sont des artistes, Collins & Milazzo, alors que des couple de créateurs apparaissent de plus en plus de part et d’autre de l’Atlantique. Sa manière de décrire avec minutie et d’analyser la revue et les artistes qui l’ont nourrie de leurs interventions et de leurs commentaires, de Richard Prince à Peter Nagy en passant par feu Allan McCollum, il tisse la trame d’événements de plusieurs types qui s’expliquent réciproquement. Il confronte différents principes des avant-gardes et le fondements d’un art qui s’enracine dans l’humus de cette décennie. La politique et la « critique critique » nous conduisent à voir sous un éclairage surprenant l’art post-conceptuel, qui s’interroge sur la nécessité sociale de l’art, sur le Body Art et sur toutes les formes des arts extrêmes : il dépeint le Grand Guignol qui se joue au nom de ce qu’il appelle un « relativisme soft ». Voilà un livre d’une grande originalité qui ne suit pas les sentiers battus. GianCarlo Pagliasso donne la mesure d’un esprit nouveau de la critique qui se retourne sur elle-même.
La retorica dell’arte contemporanea, Campanotto Editore, 25 €.

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Portrait de Gérad-Georges Lemaire par Gino Di Paolo

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