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[verso-hebdo]
16-10-2014
La chronique
de Gérard-Georges Lemaire
Chronique d'un bibliomane mélancolique

Segantini, sous la direction de Annie-Paul Quinsac, Skira, 312 p., 45 euro.

Le nom de Giovanni Segantini ne parle pas beaucoup aux amateurs d'art français. Il a pourtant été l'un des plus grands artistes italiens de la fin du XIXe siècle. Malgré une enfance malheureuse, dépourvue de la moindre éducation, sans moyens, Giovanni Segantini a fini par trouver sa voie. Il a d'abord suivi les cours du soir de l'Académie des Beaux-arts de Brera à Milan, puis ceux qui ont lieu la journée. Il se révèle très vite un excellent dessinateur et obtient des médailles. Il va rapidement se révéler un artiste très doué, mais complexe. Il absorbe rapidement les principaux courants qui dominent dans son pays : le réalisme et le naturalisme. Mais il assimile aussi le divisionnisme et l'héritage du groupe des macchiaioli (la génération des artistes du Risorgimento qu'on compare souvent - à tort - aux impressionnistes. Mais ils ont été des novateurs à leur façon). Avec le temps, il compose des tableaux comprenant des scènes symboliques assez impressionnantes dans un paysage de haute montagne. Inclassable, Segantini ne cesse de jouer sur différents registres. Cela est visible dans le catalogue : la nature morte a été pour lui : A. P. Quinsac insiste sur ce point où il semble plus proche de Chardin que des impressionnistes, démontrant une qualité picturale rare dans ce genre dit mineur dès ses débuts. Mais les choses sont d'un autre acabit quand il met en scène les travaux des champs. Comme Millet, quand il peint L'Angélus, il a tendance à transformer ses compositions en allégories bucoliques d'une certaine puissance. C'est déjà le cas avec La Dernière fatigue de la journée (plusieurs versions entre 1864 et 1891) où l'on voit un jeune cultivateur porter une botte de foin sur son dos : il a traité ce sujet avec des techniques complètement diverses ! Reste le mouvement, qui est identique. Cette inclination à reproduite la même scène selon des principes picturaux différents est une de ses caractéristiques. Dommage que les commissaires n'aient pas plus mis l'accent sur cette manière d'envisager son art. Cela le rapproche de Cézanne, non pour le style, mais pour la volonté de reprendre sans fin un dispositif identique. On ne peut le voir vraiment qu'avec Ave Maria à bord (plusieurs versions de 1882 à 1890). Il y a dans son approche quelque chose d'expérimental, tempéré par son goût pour la représentation scrupuleuse de la réalité. Mais tout bascule quand il aborde des thèmes symbolistes le plus souvent d'ordre moral. C'est assez terrifiant de voir ces femmes belles et jeunes les cheveux emprisonnés dans les branchages des vieux arbres ! Ce catalogue ne peut tout dire sur Segantini, mais il apporte une précieuse documentation écrite en plus des reproductions des oeuvres.




Monuments Men, Robert M. Edsel avec Bret Witter, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Marie Boudewyn, « Folio », Gallimard, 640 p., 8,90 euro.

On a lu beaucoup de livres sur les spoliations faites par les nazis pendant la dernière guerre dans les pays conquis et en particulier dans le nôtre.. On en a lu quelques uns sur la sauvegarde des biens nationaux, où les conservateurs du musée du Louvre ont déployé des trésors d'invention pour cacher les plus belles oeuvres sur tout le territoire. Mais on ne savait pas trop comment ont opéré de ces équipes d'experts constituées par les Américains pour récupérer les milliers de tableaux, de sculptures et d'objets d'art que les dirigeants allemands avaient emportés par trains entiers ! Il y est question en particulier de Rose Vaillant, qui travaillait au musée du Jeu de paume et qui est restée quand les Allemands ont réquisitionné cette institution pour y entreposer les oeuvres qu'il avait choisi d'emmener dans le IIIe Reich (une razzia très bien organisée). Il y est aussi question de Robert Kelley Posey, l'architecte qui a découvert la mine de sel d'Altausee qui servait d'entrepôt pour un grand nombre de chefs-d'oeuvre volés. Sans doute le livre a-t-il été écrit de manière romanesque et on nous y relate dans le menu détail le débarquement d'Omaha Beach ! Mais il n'en resta pas moins vrai que les différentes histoires sont passionnantes car les groupes d'experts de plusieurs pays vont tout faire pour retrouver ce qui a été pris pour la collection pléthorique de Goering ou pour le futur musée d'Adolf Hitler. C'est un document extraordinaire qui aurait bien pu se passer de toutes ces digressions qui n'apportent pas d'informations fondamentales pour comprendre le sujet.




Les Aventures d'Augie March/le Don de Humboldt, Saul Bellow, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Michel Lederer, « Quarto », Gallimard, 1034 p., 34,90 euro.

Etrange figure d'écrivain que celle de Saul Bellow (1915-2005) ! C'est l'anti formaliste par excellence. Il a marqué son temps déjà en brisant toute référence explicite et généralisée à la littérature du passé (ce que ne fit pas la Beat Generation malgré sa vision révolutionnaire de la poésie et du roman). Le Don de Humboldt est le tournant de sa carrière. Paru en 1976, il reçoit le prix Pulitzer et le prix Nobel. Révélé en 1964 avec Herzog (il avait alors obtenu sa première récompense : le National Book Award), cette notoriété soudaine lui avait fait oublier les échecs de l'Homme suspendu en 1944, de la Victime (The Victim) (Agiter Man) en 1956 et d'Henderson le roi de la pluie trois ans plus tard. Il a connu dès lors une notoriété qui ne s'est jamais démenti. Le choix qu'il avait fait et qu'il explique au début de ce gros volume dans « J'avais une stratégie » qu'il était ravi de ce foisonnement qui était devenu sa marque de fabrique. En partie autobiographique, en partie imaginaire, les Aventures d'Augie March représentent une vision idiosyncrasique de la Chicago de son enfance. Les digressions sont innombrables, comme si le récit devait se dilater à l'infini pour capter tous ces moments de la réalité la plus banale alors et depuis, vue rétrospectivement, constitue un pan d'histoire citadine. C'est le désir d'embrasser la vie sous tous ses aspects qui fait la force de cette énorme fiction, qui est une transposition de son expérience aux Etats-Unis (l'auteur est né au Canada et est le fils d'émigrés juifs venant de la Russie). Avec le Don de Humbodt (1975) il va encore plus loin car là, le jeune narrateur est fasciné par son aîné, von Humnoldt Fleisher, qui a connu une gloire considérable avant de quasiment sombrer dans l'oubli. Bellow a mis à profit sa profonde amitié avec le poète et auteur de nouvelles Delmore Schwartz (1913-1966), l'auteur In Dreams Begin Responsabilities (1938) et Genesis : Book One (1943) - Dan Schwartz n'a pas été oublié de son vivant : il a connu la reconnaissance de ses pairs et du public très jeune - pour mettre en scène cette relation intense entre l'écrivain qui ne veut entendre parler que de littérature pure et son interlocuteur tenté par le succès commercial. Saul Bellow est les deux personnages à la fois et ce dédoublement lui permet de développer sa conception de l'oeuvre, qui est d'abord une narration, comme un conte gigantesque qui n'a de laisse de proliférer, et aussi celle de l'écrivain qu'il est devenu. Singer a parlé du yiddisland de l'Est de l'Europe, des pays baltes et de l'Union soviétique, qu'il a du quitter par la force. Bellow a parlé de ce qui s'est passé ensuite, dans cette nouvelle langue, l'anglais, mais en y introduisant un peu d'yiglish (un mélange de yiddish et d'anglais). Philip Roth, son disciple s'appliquera à donne rune interprétation juive à l'Amérique. Bellow a donc joué un rôle primordial dans l'histoire de cette communauté expatriée en en décrivant l'univers à la fois chaotique et savoureux.




Petits oiseaux, Yôko Ogawa, traduit du japonais par Rose-Marie Makno-Fayolle, Actes Sud, 272 p., 21,80 euro.

L'histoire se résume à peu de chose : deux frères sont liés très étroitement après la mort de leurs parents. Ils demeurent ensemble dans la maison familial. L'aîné n'est pas un enfant comme les autres. Il ne parle quasiment pas et préfère utiliser le langage des oiseaux. Son cadet entretien avec lui une relation absolue : il entre dans son univers plutôt que de l'entraîner dans le sien, celui de la normalité. Ils vivent tous les deux dans et par l'amour des volatiles. Un rituel s'établie entre eux : chaque mercredi, le cadet va acheter des sucettes qui ont une image d'oiseau sur leur papier d'emballage. Et puis, à l'âge de cinquante-deux ans, le cadet meurt. L'aîné parvient malgré tout à vivre seul. Il se voit confier le soin de nettoyer la volière près de l'école maternelle. Il parvient même à établir des liens avec la bibliothécaire (il ne lit que des ouvrages d'ornithologie) et avec la directrice de l'école maternelle. Mais les choses vont se dégrader. La volière est abandonnée, la bibliothécaire a disparu un beau jour et même la directrice d'école, qui avait organisé une remise de médaille pour « le monsieur des petits oiseaux ». Replié chez lui, il recueille un oiseau à lunettes blessé. Il le soigne et le sauve. L'oiseau chante de manière divine et un homme, qui l'a entendu, lui propose de participer à un concours de chants d'oiseaux. Mais il ne veut pas s'y présenter. Et sa fin advient alors qu'il écoute son petit compagnon convalescent chanter à coeur joie. Cette histoire est un peu cousue de fil blanc, mais elle n'en est pas moins touchante et racontée avec une délicatesse rare.




Le Septième jour, Yu Hua, traduit du chinois par Angel Pino & Isabel Rabut, Actes Sud, 272 p., 22 euro.

Ce roman a de quoi surprendre. L'auteur du Buveur de sang n'est plus un inconnu en France : ce livre avait d'emblée démontré son talent et aussi un ton novateur dans la littérature chinoise. Dans le Septième jour, il raconte l'histoire d'un homme qui est victime d'un accident. Il doit se rendre au crématorium. Mais là, il découvre qu'il n'a pas de sépulture. Il se retrouve dans les limbes avec tous les pauvres morts qui sont dans la même situation que lui. Au cours de la semaine qu'il passe dans ce domaine entre deux mondes, il apprend que les personnes qui n'ont pas le droit à un lieu de repos éternel doivent demeurer dans ce lieu où ils se transforment rapidement en squelettes errants. Toute son existence se recompose, de sa naissance plutôt burlesque (sa mère accouche sur la toilette des W.C. d'un train et le fruit de ses entrailles tombe sur la voie ferrée ; il est recueilli par un homme qui l'adopte et l'élève), jusqu'à sa mort, due à une terrible explosion. Il rencontre des personnes qu'il connaît et des inconnus. De toutes les conversations qu'il a pendant ces sept journée ressort une vision assez consternante de la nouvelle société chinoise où la corruption, l'intérêt vénal, la modernisation à outrance, le mépris de la population la moins favorisée sont mis en évidence. Yu Hua a su faire une sorte de Divine Comédie pour la Chine populaire du début du troisième millénaire. Mais ce ne sont pas les pécheurs qui sont en enfer, mais les pauvres diables ! Il sait parfaitement mêler ironie, dénonciation subtile du pouvoir en place et des moments où les sentiments du héros sont dévoilés au fur et à mesure qu'il croise ceux qui ont compté dans son existence terrestre. C'est un ouvrage drôle et amer, où il a su faire d'un constat tragique une danse de mort qui n'a rien de triste.




Vies minuscules, Pierre Michon, « Folio », 256 p., 6,80 euro.

Etrange projet littéraire que celui de Pierre Michon. Son idée est de nous narrer l'existence de personnes sans importance et dont le destin n'a jamais pu intéresser qui que ce soit - et pour cause : ils n'ont rien réalisé ni rien fait de vraiment remarquable dans un sens ou dans un autre. C'est là, bien sûr, prendre l'idée du roman, tel que nous l'entendons, à contre-pied. C'est vrai que l'existence d'André Dufourneau ou celle d'Antoine Dupuchet n'est pas de celles dont on a envie de conserver la mémoire. Il ne cherche d'ailleurs pas à tenter de nous convaincre de leur valeur. C'est la façon dont il les dépeint que nous les rendent aussi précieuses et riches que celles d'un empereur romain ou bien d'un maréchal d'Empire. Tout est chez lui une affaire d'écriture, une écriture sans apprêts, mais avec des formes souvent singulières et aussi un rien de poésie inattendu. Pierre Michon est un écrivain qui a suivi les préceptes de Nicolas Boileau tout en ayant en tête quelques extravagances d'Arthur Rimbaud. Il imagine ces être sans qualité et leur attribue et du sens et de la consistance. Quand il en parle, ils existence pleinement et avec intensité. L'étrangeté qu'il introduit chaque fois rajoute à la beauté du récit, qui est simple, mais élaboré avec science. Dans ce petit monde littéraire de la phrase écorchée et à la grammaire putréfiée, au style mutilé et aux effets de manches tapageurs, aux petits truquages et aux répétitions lancinantes, un ascète de l'écrit trouve une place de roi. Il est l'hériter des grands manufacturiers des lettres. Lire, par exemple, ces Vies minuscules rédigées en 1984, est un grand plaisir, une leçon d'humilité et aussi un enseignement.
Gérard-Georges Lemaire
16-10-2014
 
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